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Faire société

On nous dit : ça se délite. Ça rompt, ici ou là, ça fond, c’est plus bon.
On nous dit : il faut remettre du ciment, des armatures, tout un bastringue pour que ça tienne ensemble. On nous dit : retour à l’autorité, retour au respect. Mais est-ce qu’on peut y croire ? Est-ce qu’on est du sable qu’on peut bétonner ?
On nous dit aussi, refonder le contrat social. Pourquoi pas, mais est-ce cela qui nous lie, vous et moi ? Vous, moi, et les autres, là, que je ne connais pas ? Un contrat ? Non, moi ce n’est pas cela qui me lie à vous. Bien sûr le contrat j’en appliquerai ma part. Le contrat social, tout plein qu’il est de ses notes de bas de page illisibles. Je m’y plierai. Mais ce n’est pas cela qui me lie.

Le lien social n’est pas dans le social.

Dans le métro, dans la rue, vos yeux croisés. Vos yeux fatigués, vos yeux absents. Vos yeux étrangers. Constat, dans ces yeux, que je ne vous suis rien, que vous ne m’êtes rien. Que nos intérêts communs sont friables. Et notre langue, jamais la même vraiment. Notre passé s’affronte, ou bien s’effondre. Nous ne sommes pas voisins, pas cousins. Nous n’avons rien en commun.
Nous pouvons seulement commencer cela, nous regarder.
Nous regarder, mais comment ? En face, les yeux dans les yeux dardés ? Par-dessous, paupières haussées ? Par-dessus, nez pincé ?
Question : quelqu’un qu’on regarde de dos, est-ce qu’on est en lien avec lui ? Expérience maintes fois faite, de regarder quelqu’un à la dérobée, et qu’il se retourne. Ou bien, inversement, se retourner sans raison, surprendre un regard sur soi. Comme une pointe dans le dos, dans la tempe.
Regarder quelqu’un, ça peut être de mille manières. Mais une chose ne change jamais : celui qui est regardé le sait. Celui qui regarde sait que celui qui est regardé le sait. Il y a, dans le regard, cette reconnaissance mutuelle.

Le lien est en dessous du social.

On nous dit, c’est bien faible d’établir le lien social sur cette seule reconnaissance, toujours à renouveler, éprouver, de personne à personne. C’est bien faible et c’est épuisant. Nous n’avons pas le temps. Nous sommes trop nombreux, trop différents. On nous dit, ce n’est pas suffisant pour faire société. Ce n’est pas suffisant, donc, pas nécessaire.
Alors on nous invente des truchements. Des regards médiatisés, sans réciprocité. Des scrutations univoques, par périscope. Vous voulez regarder celui-là, cet individu ? Très bien, nous allons le sonder, le situer, le cartographier, le décortiquer. Nous allons vous indiquer, par un complexe jeu de diffractions, quels sont ses goûts et ses opinions. À quel milieu il appartient, et à quel petit milieu de ce milieu, et au milieu de quel micro milieu de ce petit milieu. Et vous pourrez, depuis le milieu de votre milieu à vous, vous comparer, le jauger.

Prenons un exemple : moi. Et bien moi, j’appartiens au milieu des CSP +, professions intellectuelles supérieures, catégorie énarque atypique, tendance boboïsante. C’est tout à fait net dans mes habitudes de consommation. Je mange des légumes bio mais aussi des nicorettes. J’ai un budget livre conséquent, je passe beaucoup de temps sur l’écran. Je m’habille dans les fripes, mais j’ai aussi une petite jupe chère.
Et mettons qu’en honnête citoyenne que je suis, compte tenu de mon profil à bonne conscience, je me sens concernée par ce qu’on dit du lien social. Besoin de refonder ? Retour au respect ? Retour à l’autorité ? Ne voulant exercer mon vote autrement qu’éclairé, je décide de m’intéresser aux jeunes des quartiers sensibles de la périphérie parisienne, parce qu’on nous dit, ce milieu-là, cette classe d’âge-là, attention messieurs dames. Donc, j’ouvre mes divers moyens d’information, je lis et j’écoute, les analyses tricotées, les statistiques tripotées. Je regarde par la lentille qu’on m’a fabriqué, j’en apprends beaucoup, avec cet immense avantage, de pouvoir zoomer sans problème depuis la vision panoramique, jusqu’au gros plan extrême. Je peux conclure.

Puis je vous croise dans la rue. Vos yeux fatigués ne me disent pas grand chose. Bien sûr, la marque de vos chaussures. Et d’autres détails encore. Votre sweat à capuche. Votre smartphone qui n’est pas un iphone, mais vous auriez bien aimé, sans doute. La souplesse de votre peau, sa couleur aussi. J’en conclus très vite : vous faites sans doute partie de cette catégorie des jeunes des quartiers sensibles de la périphérie parisienne. Et du coup, votre taille, l’écart d’avec la mienne encore plus grand que mon écart d’âge d’avec le vôtre, me fait peur un peu.
Je cesse de vous regarder.

Le lien social n’est pas dans le social, et s’il rompt, c’est parce qu’en dessous du social ça s’use. Ça s’use de ne plus servir.

Vous avez connu cela, vous aussi, forcément : avoir partagé quelque chose avec quelqu’un, n’importe quoi, un désir, une honte, toute une vie parfois. Quand on se recroise, on se parle, on échange, on contracte et on concilie, abstraction faite de ce qui n’y est plus. Sans arrière-pensée, sans même l’indifférence. Effort seulement, des deux côtés, de faire comme si on n’y avait pas déjà été.
S’entame alors, parfois même agréablement, un échange plat.
Un effet de table rase.
Mais sous la table, cet abîme : ce qui n’y est plus.
Et se dire que cet abîme en partage est plus vrai sans doute, plus proche de la vérité de cette relation là. Et puis comprendre, sans en avoir de vertige douteux, qu’il en est ainsi de toutes les relations. Entre nous, il n’y aura jamais que cela : une mince table plate suspendue dans le vide de nos incompréhensions.

Il en faudrait, du béton, pour combler tout ce vide. Il en faudrait des tonnes, pour réussir à nous faire tenir ensemble. Il en faudrait, des clauses, au nouveau contrat social, pour remplir tout ce blanc entre nous.
Alors quoi faire ? Il n’y a rien d’autre à faire que de s’en tenir à cette table rase-là, et d’y tenir absolument. De s’en tenir à la platitude de nos échanges, arasée de toute idée que nous pourrions partager autre chose que cela, ce moment où nous sommes mis face à face, où nous nous regardons, où nous savons que nous nous regardons. Sans truchement. Sans tricherie.

Ce qui me lie à vous c’est de cesser de vous voir comme un fait social. Comme l’élément indiscernable d’un tout obligatoire. Vous étiez cet état de fait, cette donnée, quelque chose avec quoi composer. Et subitement je vous regarde. Vous, cet individu au yeux fatigués, aux yeux étrangers. Je vous regarde, vous êtes une surprise. Vous êtes un malentendu. Quelque chose d’absolument inconciliable.
Ce qui me lie à vous c’est quand rien ne nous oblige de déjà décidé. Quand, de ces notions pré-mâchées de respect des clauses, d’autorité des choses jugées par d’autres, plus rien ne nous retient.

Alors, nous pouvons commencer.

Et nous avons commencé. Je suis venue en face de vous. Vous aviez votre capuche, je n’avais pas ma petite jupe chère, car je savais que je venais au milieu du milieu de votre quartier sensible.
J’avais dans ma tête mes batteries de statistiques vous concernant, vous aviez dans la vôtre, pour me calibrer, des catégories aussi solidement établies.
Nous avons travaillé à exactement la même chose : écrire la vie de personnages qu’on ne connaît que par les milieux de milieux auxquels ils appartiennent.
Ces personnages étaient seuls, chacun dans leur vie, dans leur histoire. Il était temps de se demander : comment faire société ? Nous avons commencé à les relier. Mais au départ nous les avons reliés comme on nous dit à nous que cela suffit : par le truchement du périscope, du regard médiatisé, du regard de biais. Nous les avons relié par le fait qu’ils s’entr’épiaient, tous autant qu’ils étaient.
Et après ? Après cela ça dessinait tout un jeu de relations spéculaires, de travers. Un entrelacs de faux regards, univoques, non réciproques. On ne pouvait pas en rester là.
Alors j’ai proposé que les personnages s’écrivent. Ce qu’on voulait, mais qu’ils s’écrivent. Qu’il fassent rouler les mots sur la table rase, qu’ils fassent les funambules suspendus dans le vide social. Et ils se sont écrits.

Steve Lopez a écrit à Laetitia Martins qui a écrit à Ludovic Dupont qui a écrit à Thierry François qui a écrit à Daniel Alves Rodriguez qui a écrit à David Legrand qui a écrit à Maria Lemaire qui a écrit à Mélanie David qui a écrit à Steve Lopez, mais elle a aussi reçu une lettre d’Alexandra Bonnet, qui elle en a reçu une de Mohamed Sylla qui en a reçu une d’Alexandre Gomez qui en a reçu une de William Muller qui en a reçu une d’Isabelle Morin qui en a reçu une de Marie Martinez qui en a reçu une de Mathieu Bernard qui en a reçu une de Bruno Rodriguez qui en a reçu une de Philippe Perez, tandis que Fatima Coulibaly écrivait à Tony de Oliveira qui écrivait à David Leroy qui écrivait à Fatima Coulibaly.

Tout cela non plus, bien sûr, ça ne suffit pas à faire société. D’autant plus que dans les lettres il y a eu des coups bas, des détournements, des invectives, des menaces. Mais du moins, les milieux ont cessé d’être étanches. Les individus sont devenus des personnes. Nous n’avons pas fait société, nous n’avons pas refondé, pas bétonné. Nous avons juste fait ce qui est insuffisant, mais nécessaire. Que les personnes se regardent. Et qu’ensemble, elles prennent langue.

Cécile Portier - 12 avril 2011
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