Attachements

Deuxième roman de Victoria Horton.


La violence ordinaire, celle qui sait si bien se planquer, celle qui se cache souvent au cœur des familles et qui, tout en se faisant oublier, tisse patiemment sa toile, est au centre du nouveau roman de Victoria Horton. Le récit qui ouvre le livre en porte les prémices. Elle est dans l’ombre, frémissante, prête à entrer en scène, avant de mordiller puis de mordre. L’alcool, les non-dits, les petits mensonges, petites lâchetés et autres secrets plus ou moins éventés sont ses meilleurs alliés. Il faut y ajouter misère sociale, carence affective et époque (les quarante dernières années) qui correspond à la montée lente mais inexorable de l’individualisme et donc de l’oubli de l’autre, surtout quand celui-ci ne va pas fort, qu’il encombre presque et que son mal être met tout le monde mal à l’aise. C’est ce qui arrive à Anna, dont on va suivre le cheminement tout au long d’un texte qui frappe autant par sa construction que par l’implacable logique qu’il déroule avec précision.

L’histoire se met très vite en place. Au centre : une famille fissurée (un père brocanteur et ses deux enfants, l’un presque adulte et l’autre, Anna, bien plus jeune, en quête d’une mère de substitution, la vraie s’étant envolée) entourée de personnages en rupture, tous cherchant leur voie en se remémorant les séquences d’un passé chaotique. Les pièces qui se détachent de la mémoire des uns et des autres vont peu à peu se relier. Victoria Horton, auteur il y a deux ans d’un remarquable Grand ménage, ancré lui aussi dans un monde familial et secret, les dévoile en un chassé-croisé de récits et de correspondances (par lettres ou par mails) où chaque protagoniste va intervenir assez longuement. Leurs différences de style traduisent tout à fait leur personnalité et leur façon de se comporter.

On pressent peu à peu que le plus faible d’entre eux aura bien du mal à s’en sortir. Les propos échangés sont rarement sympathiques. La violence est dans les mots. Elle s’invite à distance et aiguise ses armes à coups de brèves répliques coupantes. Chacun attribue ses déboires à l’un de ceux ou de celles qui ont, durant quelques années, formé une communauté de bric et de broc qui vacillait mais tenait néanmoins debout tant que le père était là. À sa mort, tout se rompt. La "famille" se délite. Personne ne se soucie du devenir de l’autre.
Seule Anna, mais beaucoup trop tard, va tenter de renouer des liens. Elle le fera maladroitement, voulant probablement endiguer une fêlure existentielle qui a toute l’apparence d’une dépression déjà bien à l’œuvre. Son envie de replonger dans les eaux d’un passé trouble va l’amener à entrer en contact avec ceux qui lui furent proches, y compris Roland, ancien amant, homme instable, pervers, manipulateur et violent à ses heures.

« Nous eûmes d’autres querelles, des discussions interminables où il m’arriva pour couper court de lever la main sur elle. Pas une fois elle ne se défendit : on eût dit qu’elle me donnait la permission d’en user avec elle comme je l’entendais. »

Anna, que l’on voit glisser mais dont on espère toujours le sursaut, l’éclair de lucidité qui lui permettrait de regarder enfin devant elle plutôt que derrière, s’avère la plus fragile de tous. Désorientée, elle va, en se dirigeant bras ouverts vers son bourreau, le payer au prix fort. Sèchement, froidement.


Victoria Horton : Attachements, Quidam éditeur.

Jacques Josse - 15 avril 2011