Antoine Wauters | Nos Mères

Antoine Wauters, dont on pourra consulter ici le blog, et qu’on pourra entendre et voir lire ici, au cours d’une lecture à la « Magnanerie » de Beyrouth en 2009, a publié à Cheyne Ali si on veut, coécrit avec Ben Arès, en 2010 (collection verte). A paraître, dans la collection Grands fonds : Césarine de nuit et Sylvia.


Nos Mères
(Inédit. Extrait.)

Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies.

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Elles nous demandent où nous vivons.
Tout haut, nous ne répondons rien.
Tout bas, nous répondons dans le plus grand et le plus beau lieu entouré de biefs, d’osselets, de cascades d’eau chaude et de fines pluies qui ne souillent pas. Sur une terre blanche. Dans un village de petite taille et de petite montagne que nous n’allons jamais quitter, dit-on.

Nous demeurons. Nous disons nous mordons, et nous mordons. Aveugles. Nos pieds nus caressés par les crocs de bêtes noires. Des araignées peut-être. Il y en a tant dans la région. Ou des cafards. Ils escaladent sur nous.

Nous portons des pelisses, des gilets de fine laine, mais le plus souvent nous allons nus.

Après journée, elles viennent nous chercher derrière les plantations de bananes, d’oranges et de mangues où nous vivons dans une abondance verte.

Nous mentons.

Nos mères nous fixent durement. Elles n’ont encore rien dit mais préparent des sermons, l’air mauvais et une verge à la main dont elles vont déchirer nos peaux, c’est sûr, afin de nous rendre moins fragiles garçons.

Elles nous aiment, c’est évident, simplement elles ne supportent plus grand-chose depuis qu’elles sont seules avec nous.

Pieds nus sur la terrasse, elles racontent l’épisode de la mort de l’homme de leur vie, mais entre leurs dents, tout bas, toujours entre leurs dents. Mort dans la boue des poussières d’obus disent-elles, et mort dans la poussière des tirs de Kalachnikov des milices adverses répétons-nous, entre nos dents aussi, tout bas, tâchant de ne pas les affoler.

Elles, elles voudraient que ce soit ça et rien d’autre : elles et nous, elles avec nous, et nous pour elles.

Elles tentent alors de nous capturer, des boucles terminant leurs mains. De nous garder. De nous couver si fort souvent et de nous punir de ce que nous sommes d’affreux gamins et galopins.

Elles nous enferment, PA ! et sur nous rabattent les attaches de leurs colliers de perles et de leurs ceintures et de leurs chaussures et de leur deuil et de tas d’autres choses encore, mais nous regardons ailleurs et nous n’en parlons plus.

Nous ne regardons pas la pièce où nous sommes enfermés. Non.
Nous regardons le soleil et la pluie, le soleil dans la pluie parfois.
Fixons attentivement les plantations d’arbres fruitiers au loin et les systèmes souvent fort compliqués d’irrigation.

Elles nous étouffent quand elles nous parlent. Des paroles doucement agréables. Des chants qu’elles font venir par les falaises et rouler et enfler jusqu’à nous.

Elles crient.
Leur enfant.
Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.
Mon enfant, mon amour.
Elles osent crier.
Ma brebis, ma poule d’eau, mon amour.
Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus.
Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur folie, tout ça qu’elles crachent.
Mon enfant, mon amour, ma brebis.
Tout ça qu’elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu’elles crachent jusqu’à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou.
Mon enfant que j’aime chaud.

Elles passent, nues, sur le blanc et le noir des carreaux secs et humides du plateau de la terrasse. Des mots en bouche. Chaque fois les mêmes. Ils montent et viennent à nous. Du bas de leur détresse, du début de la folie, ils nous rejoignent.

Voilà comme font ces femmes.

Elles nous jettent des sorts.
Nous piègent avec des appâts : l’odeur du sésame en nougat et des noisettes au sucre dont on raffole, celle de l’huile d’arachide et de la fleur d’oranger qu’elles versent délicatement dans le verre à thé de grand-père.

Elles cuisinent pour nous et pour grand-père seulement, jamais pour elles qui ne sont rien, disent-elles, ou sont des femmes brisées que rien ni personne ne consolera jamais, pas même nous.

Au vrai, elles ne cuisinent ni pour nous ni pour grand-père. Ni pour lui qui ne mange plus rien depuis qu’il est malade et alité dans sa chambre au premier. Ni pour nous qui passons tout notre temps cachés dans cette grotte ou ce grenier au second et dernier.

Mon amour.
Ma poule d’eau.
Sans cesse.
Mon amour.
Mon cabri d’amour.

Ainsi s’adressent-elles à nous. Puis elles nous tournent le dos et, pieds nus sur les carreaux blancs et noirs de la terrasse, fument de longues cigarettes très fines en chantant des airs de Marie Keyrouz. (…)




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