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Ma mère est une grande chanteuse

Ce qui est surprenant, avec ces jeunes gens que je côtoie, cette école que je côtoie et ces enseignants que je côtoie, c’est que mon atelier s’adresse à tout ce monde à la fois. Il faut écrire une histoire, mais quelle histoire ? Une grande histoire traverse ces gens-là, mis ensembles pour raison professionnelle. Ces gens fonctionnent ensemble, sont agglomérés ensemble, et pourtant ils sont, enfants et adultes, des électrons libres. Ils sont des électrons jetés les uns sur les autres, sauvagement, psychologiquement, mais aussi physiquement. Des électrons qui se percutent dans un champ magnétique sans qu’aucun d’entre eux ne réalise la présence des autres. L’agitation des élèves est apparemment la plus évidente, et pourtant, même dans le calme de la classe, quand le calme toujours fragile, même avec les enseignant aguerris, daigne se répandre, l’agitation est là ; elle couve, elle guette le moment propice pour se répandre comme une drôle de maladie à laquelle on est accoutumé et qui, chaque fois qu’on la retrouve, surprend, comme pour la première fois.

Ce qui est remarquable dans le champ magnétique que constitue ce collège, c’est que les électrons libres ou apparemment libres, produisent aussi de l’électricité. Il y a une charge de tension électrique prégnante dans ce lieu. Moi qui avait presque enlevé toute réalité à l’école, parce que je l’ai suffisamment détestée pour la supprimer de mon esprit, et bien c’est avec consternation que je re-découvre ce champ de bataille. Et la question, la seule question qui m’obsède, c’est comment peut-on faire société ? On vit dans un monde prétendument libre, et chacun d’entre nous est emprisonné en lui-même, emprisonné dans un travail, dans une idée, dans une idéologie. Sans doute on n’aura jamais vu une époque aussi bien équipée en prisons de tous les genres, des vastes prisons que des esprits supérieurs ou qui se croient tels construisent en lieu et place de logements décents pour les populations, des prisons portables, qu’on fixe à nos oreilles, chaque fois que la cloche tonitruante nous rappelle à l’ordre, des prisons psychologiques qui nous assaillent, quand les difficultés de la vie nous font perdre pied, et pour finir la prison ultra-moderne, la plus redoutable et la plus efficace, la prison dont on n’échappe jamais : l’Autre. Notre semblable, celui qui fait obstacle, celui qu’il faut éliminer, le poids mort, le problème. On a beau se fier aux machines, pour éliminer le problème mais celui-ci persiste, s’accroche, réclame.
Et une multitude de problèmes circulent dans ce collège, des problèmes à deux pattes qui courent dans les couloirs, ou plutôt qui déferlent comme des raz-de-marée sur des côtes japonaises. Avec un effet dévastateur tout aussi violent, mais, bien sûr, sur le plan psychologique.
C’est en somme des gens amputés, ces enseignants et ces élèves. Chacun d’eux semble souffrir d’une amputation. Il manque un membre ou un organe essentiel, et personne ne le retrouve. Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui ne va pas ? On veut résoudre l’équation, mais on ne retrouve plus la formule, ou la formule ne fonctionne plus. Comment est-ce possible ? On met des gens ensemble dans des lieux qui deviennent des fosses aux lions, parce qu’on met ces enseignants et ces élèves ensembles pour qu’ils se neutralisent, pour qu’ils se détruisent. La souffrance est béante, non seulement chez les enseignants, mais aussi chez les élèves. On sent qu’une épée de Damoclès se dandine au-dessus des têtes, une épée qui tombe comme une sentence, au hasard, et frappe mortellement une partie de ce champ de bataille magnétique, comme une bombe jetée depuis le ciel, depuis l’obscure soute d’un avion de chasse. Et après chaque frappe, chacun se recompose comme il peut, et tente, comme il peut, élèves comme enseignants, de vivre normalement. C’est peut-être ça le courage, et la dignité. Vivre une vie qui n’ a pas de sens, ou dont le sens nous échappe, mais chaque matin recommencer le même travail, comme une croyance éternelle jetée par-dessus l’épée, comme un mantra ou une prière adressée au destin.

Mario Batista - 10 mai 2011
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