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archive sève futur


Je ne m’intéresse pas beaucoup à l’archive, elle me dégoûte un peu. C’est lourd, c’est derrière, ça se traîne. Je préfère tout ce qui coule ici et maintenant : la sève, la danette du pot en plastique à l’assiette, le sang des filles. Même si ça coule lentement, c’est ce que je préfère. Une grande chute d’eau a l’air presque aussi immobile que les rochers tout autour, vue de loin, on voit à peine que l’eau tombe, eh bien même cette chute d’eau, je la préfère à l’archive. Je n’ai jamais réussi à me convaincre qu’il fallait passer du temps sur le passé pour vraiment bien vivre ici et maintenant. Et si je dois sortir du présent, le futur m’intéresse davantage, les signes de ce qui va se passer plutôt que les traces de ce qui n’arrivera plus jamais. Je ferais volontiers le prophète, pas l’historien.
Il paraît que l’Europe attache plus d’importance à l’Histoire que l’Amérique. On entend le pour et le contre. Les Américains sont moins complexés par leur passé, mais ils se sentent un peu orphelins. Ils n’ont pas de monuments très vieux. Du coup, ils transforment ce qu’ils ont de vieux en monument. Des arbres, par exemple, dans les grands parcs nationaux. On entend ça. Comme Européen, j’ai un peu honte de mon manque d’intérêt pour l’archive. Sur ce léger dégoût, très viscéral, je monte des arguments, des excuses : « mais c’est mon côté américain, ça. » Tout de suite, ça en jette, ma honte et mon dégoût. Et puis ça devient politique, urbanistique : oui, vous voyez, l’Archive, c’est national, c’est le matériau du discours d’État, d’État central, l’État c’est le plus froid des monstres froids, avec son chef, sa capitale où il fait froid, son centre, sa tête gelée, sa rue des Archives dans le centre de la capitale, au centre du centre froid. Ce qu’on peut être bavard pour justifier les petits problèmes d’estomac.
Au Jardin des Plantes, qui est une structure d’État, je suis entouré d’archives. C’est ce qu’on me montre. On ne me montre pas les plantes, on est en hiver, il n’y en a pas beaucoup, mais les archives, elles, résistent à l’hiver. Elles sont conservées dans des couloirs si longs qu’il y a même un système d’ascenseur horizontal pour éviter aux bibliothécaires de parcourir d’infinies distances en portant leurs lourdes charges d’archives. Mais on n’utilise plus tellement cet ascenseur : il fait trop de bruit. Moi, je suis venu pour la sève, il y en a tant qui coule ici, même en hiver, même au froid, c’est ça qui m’intéresse. Je travaille à un personnage plein de sève ici et maintenant, et qui annonce l’avenir, même si c’est impossible et même si c’est niais.
Il y a une archive qui m’intéresse au Jardin des Plantes, sans doute parce que c’est une plante, un reste de plante, de grand arbre américain : une tranche de séquoia. Même s’il n’y a plus de sève, c’est quand même une archive où la sève a coulé, c’est un bon moyen de transition vers le monde des archives, pour quelqu’un comme moi, pour mes viscères. Je dis que c’est une archive parce que des Américains ont offert ça à des Français après la première guerre mondiale en inscrivant dessus des dates importantes dans l’histoire de l’humanité. C’est une énorme tranche, au moins deux mètres cinquante de diamètre, avec ses cercles concentriques. Sur l’un des cercles une petite plaque dit « naissance de Jésus-Christ », une autre « découverte de l’Amérique », une autre, « guerre de sécession », etc.
J’aime cette archive où la sève a coulé, je l’aime parce qu’elle est américaine, je l’aime peut-être surtout parce que dans le film de Chris Marker, La jetée, le héros explique à son amante qu’il vient du futur en montrant le vide au-delà du bord de la tranche, ils sont pleins de sève tous les deux et lui qui annonce l’avenir… C’est un peu pour cette tranche de séquoia que je suis venu ici. Je demande où elle se trouve, quand j’arrive. Les premières personnes à qui je demande ont oublié, c’est assez drôle, oublier où est l’archive, oublier un souvenir. Je finis par trouver, la tranche est provisoirement entreposée dans un hall, on l’a mise là parce que dehors, tout le monde pouvait la voir comme dans La jetée, mais elle s’abîmait très vite. Maintenant, seuls ceux qui savent peuvent la voir, et encore, pas en entier : des placards en métal qui ne servent plus ont été entreposés devant, en attendant la poubelle. Qu’est-ce qu’on pouvait bien conserver, dans ces placards ?

24 mars 2011
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