Armand Robin, repères chronologiques


Armand Robin et le poste de radio « le plus puissant du monde » (© Françoise Morvan).

Dossier Armand Robin

Repères chronologiques

Armand Robin est né le 19 janvier 1912 dans un village du centre de la Bretagne, Plouguernével, près de Rostrenen, en haute Cornouaille. Il est mort le 29 mars 1961 à Paris. Sa biographie a fait couler beaucoup d’encre et continue d’alimenter la plupart des publications car elle rassemble (Robin en a joué) un grand nombre de données faites pour frapper l’imagination : l’enfance paysanne, la pauvreté, l’apprentissage forcé du français, puis la réussite scolaire et la révélation du « prodigieux don des langues », enfin le martyre du poète victime de ses convictions libertaires et affrontant de nuit les propagandes pour, immolant encore son génie à autrui, traduire de jour des poètes du monde entier, tout cela s’achevant par une mort « mystérieuse  » dans un commissariat de police et une résurrection posthume grâce aux poèmes « miraculeusement » retrouvés dans son logement après sa mort.
Évoquant une si parfaite biographie de poète maudit, les commentateurs ont toujours été saisis d’une sorte de frénésie lyrique et l’on n’échappe guère, depuis une trentaine d’années, aux métaphores qui font de Robin un Christ laïc, un prophète, un barde, un trouvère, un avatar de Lancelot du Lac, de Sisyphe, de Merlin, du petit Poucet, de Prométhée ou de Faust : « Toute absence, il gravit son calvaire, accomplit son Anti-Destin. Il monte jusqu’au Golgotha où (...) il s’efforce à réduire les ténèbres de notre condition », écrit Alain Bourdon dans son essai, justement intitulé Armand Robin ou la Passion du Verbe. « Sa passion fut un commissariat de police mais il n’y eut personne pour l’accompagner jusqu’au calice de la croix », conclut Charles le Quintrec à la fin de son essai sur Robin dans Les grandes heures littéraires de la Bretagne. « Il y a quelque chose de pathétique dans ce Chevalier du Verbe renonçant à la gloire de ses hauts faits pour aller, pauvre moine mendiant, sur les routes, “sans seuil, sans sol, sans ciel », s’écrie Gérard Meudal dans les Cahiers bleus, et Jean Balcou, dans la revue Skol Vreizh, analysant un film vidéo sur Robin : « J. P. Fargier a choisi un décor de calvaire (la vie de Robin est un chemin de croix) et de bord de mer (la tentation et le risque de l’absolu). Pour jouer le rôle du poète, il a curieusement choisi un danseur d’opéra, le résultat est étonnant. Ce Robin danse son chemin de croix ! » Diffusé peu après, le film de Jean-François Jung, Le monde d’une voix, un Faust des ondes, est l’apothéose de l’image du Poète tel que vingt ans d’essais critiques l’ont ébauchée : le Faust des ondes, l’œil froncé, domine la planète grâce aux postes de radio dont il joue comme d’instruments magiques. Le site « Armand Robin, le premier poète du web », puis la biographie d’Anne-Marie Lilti, parue en 2008, n’ont fait qu’orchestrer ces poncifs en passant sous silence tout ce qui s’opposait à l’image d’un poète indésirable anarchiste dès l’origine et anarchiste jusqu’à la fin.


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Il importe de le préciser avant d’essayer de donner quelques points de repère fiables, Armand Robin semble avoir disposé sa vie comme un piège à sottises, une gigantesque plaisanterie où engluer les biographes. Si le piège a bien fonctionné, c’est aussi qu’Armand Robin avait, très tôt, mis en place les données de ce dispositif ingénieux. On a plaisir à lire le “Prière d’insérer” de son premier livre, Ma vie sans moi, après avoir suivi les délires biographiques accumulés depuis un demi-siècle :

« Puisque la perfection ne saurait être embellie que par l’ironie, il convient d’aider à l’excellence du lecteur par une allègre
BIOGRAPHIE : Armand Robin.- Né en 1912 à Plouguernével (Côtes-du-Nord) — dans la ferme la plus rétive de la commune, évidemment. L’acte de naissance porte : “Comparants et témoins ont déclaré ne savoir signer”. Vers deux ans recevait déjà de son cheval favori un grand coup de pied en plein crâne. Cessa peu de temps après de croire aux difficultés et sut d’une âme égale accueillir les miracles, même étonnants, qui l’aidèrent à apprendre français et grec parmi les ronces. Eut peur, bien qu’il ne fût alors au courant de rien, le jour où une sorcière des environs de Guéméné le menaça d’avenir poétique et de bien d’autres choses encore. Mais que tout continue !...
(Cependant se méfier des légendes qui lui prêteraient des lueurs en plus d’une vingtaine de langues)
A publié dans la N. R. F., dans Mesures, Esprit, Europe, les Cahiers du Sud, etc...
 »




Robin se moque du monde, c’est une évidence ; au fil des années, on peut voir qu’il ne perd aucune occasion de poursuivre la plaisanterie. À la fin de sa vie, c’est au Crapouillot qu’il remet ses confidences :

« ROBIN Armand. Né à Plouguernével (Côtes-du-Nord) le 19 janvier 1912.— 1 m 71 ; 62 kgs.— Asc. : bretonnes.— Divorcé.— Sports : pilotage et vol à voile.— Distractions : apprendre une langue étrangère.— Second métier : écoutes de radio en langue étrangère.— Événement qui a marqué : un voyage en Russie en 1932.
LIVRES : Ma vie sans moi, premier livre édité (N.R.F., 1940).— Le temps qu’il fait (42).— Les poèmes indésirables (45).— Quatre poètes russes (48).— Poèmes d’André Ady, traduits du hongrois (49).— La fausse parole, étude philosophique des propagandes radiophoniques (49).
Collaborations : Combat.— Cahiers de la Pléiade.— Esprit et vie.— 84.— Le Libertaire.
 »



Du coup de pied de cheval au vol à voile, tout est placé sous le signe de la dérision. Rien n’est faux, rien n’est vrai non plus : la vérité réside dans le titre donné au « premier livre édité », Ma vie sans moi, et dans une nouvelle intitulée par antiphrase « L’homme sans nouvelle » : « Non-né, j’étais non-vivant et non-mort. Une situation si simple et si naturelle ne pouvait être tolérée. Étant innocente, elle parut suspecte. Au lieu de laisser ma copieuse nullité pleuvoir sa monotone ondée, on me fabriqua des jours, on m’ajusta des bras, on me couronna d’une tête déplaçable aux tempêtes. le mot d’ordre fut : “Par tous les moyens obtenir qu’il devienne quelqu’un ! »
Armand Robin n’était personne. Plus exactement : c’est dans la mesure où il n’était personne qu’il trouvait à exister — sans existence propre. Et c’est dans la mesure où le flottement anonyme le portait hors de soi qu’il pouvait écouter, traduire, passer d’une voix à l’autre. Constatant qu’il n’existait pas, Robin ne faisait qu’énoncer une évidence. Elle n’a jamais été prise en compte parce que cette absence se doublait d’un dispositif ironique destiné à faire exister à sa place une sorte d’effigie de Poète, absurde et caricatural, un Poète auteur de poèmes vides, qui ont pourtant été pris au sérieux et publiés comme œuvres au sens plein. Mais rien n’oblige à faire fonctionner le piège : on peut se contenter de suivre un travail dont les étapes sont à peu près connues à présent et voir se dessiner une œuvre étrange, sans contour fixe et sans fin possible.


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Il est possible de discerner quatre étapes dans le travail d’Armand Robin. La première est une phase d’accomplissement qui, de 1935 à 1942 approximativement, mène à la publication d’une œuvre personnelle destinée à être détruite de l’intérieur pour ouvrir, après une phase de crise très violente, correspondant aux deux années de la fin de l’Occupation, sur l’expérience d’écoute et de non-traduction. Cette troisième phase, de 1945 à 1953, donne lieu à des textes souvent issus de la phase d’accomplissement mais situés dans un contexte neuf et par là renouvelés. Passé 1953, l’élan se perd et la dernière phase de l’œuvre est une phase d’affaiblissement au cours de laquelle l’image de Robin achève de disparaître en des essais de plus en plus vastes et de plus en plus flous, mettant la perdition en scène comme un thème de l’œuvre joué dans la vie même et dans l’écriture.
Pour cette chronologie succincte, je me contenterai de reprendre en les complétant et les réactualisant légèrement les indications que j’avais données dans ma thèse, Armand Robin : bilan d’une recherche, soutenue en 1988. Les informations données ici de manière sommaire doivent chaque fois être replacées dans le contexte d’une analyse d’ensemble des publications d’Armand Robin.

I


Les premiers textes publiés d’Armand Robin sont, en 1935, des notes de lecture données à la revue Europe. La collaboration à cette revue s’achève par la publication, en novembre 1936, d’une nouvelle (rédigée dans le courant de l’été 1935) intitulée « Hommes sans destin », nouvelle qui devait devenir, après quelques remaniements, la première partie du Temps qu’il fait.
C’est en 1936 également que paraît le premier poème de Robin. La publication de ses poèmes peut se suivre dans Esprit, Mesures, les Cahiers du Sud, la N.R.F., jusqu’en 1940, date à laquelle ils sont rassemblés dans Ma vie sans moi.
L’année suivante, le texte intitulé « Une journée » inaugure la collaboration de Robin à la revue Esprit, dont il fut, de 1937 à 1940, l’un des principaux critiques littéraires. Il n’est pas inutile de rappeler que cet essai, récemment reproduit par Jean Bescond dans un recueil intitulé Le combat libertaire en vue de prouver qu’Armand Robin était anarchiste dès 1937, comporte une note, retranchée par l’éditeur, où son opinion s’exprime très clairement : « Nous ne nous attardons pas ici aux querelles byzantines entre staliniens, trotskistes, anarchistes, fascistes et autres réactionnaires actuels ou virtuels, aux querelles qui ne peuvent intéresser que des bourgeois ou des intellectuels. » Renvoyant dos à dos anarchistes et fascistes, Robin revendique un apolitisme qui s’adosse néanmoins à un anticommunisme dont la première manifestation a été la rupture avec la revue Europe, passée aux mains des communistes. « Une journée », rappelant son voyage en URSS en 1933, en est la seconde.
C’est dans Mesures, autre revue jeune, et dans Les Cahiers du Sud que paraissent ses premières traductions (Essénine) mais, l’année suivante, la publication de la traduction de « Sur une flûte de vertèbres » de Maïakovski marque le début de sa collaboration à la prestigieuse Nouvelle Revue française.
Joignant poésie et traduction comme équivalentes, le volume Ma vie sans moi met donc fin à cinq années de recherches. À cette date, les traductions de Robin sont exclusivement des traductions du russe (Essénine, Maïakovski, Tchékhov), de l’anglais (Poe), de l’allemand (Rilke), du breton (Calloc’h) et du polonais (Tuwim). L’intérêt majeur du volume réside dans la mise en miroir des poèmes personnels et des traductions, ces dernières s’ouvrant sur une « Vie d’Essénine » donnée pour une chanson populaire russe, fausse chanson, vraie vie de Robin passé par Essénine. Il n’est pas sans intérêt de le rappeler puisque le volume a été réédité en 1970 sans la partie traduite, comme ouverture du Monde d’une voix, et que ce volume vient à nouveau d’être réédité, consacrant donc la poésie dite personnelle contre la traduction, jugée sans importance, au mépris de ce qui, pourtant, justifiait le titre du volume.
La publication de Ma vie sans moi coïncide approximativement avec la rupture qu’implique l’Occupation : le signe le plus évident de la redistribution des places est, en décembre 1940, la transmission du rôle de rédacteur en chef de la Nouvelle Revue Française de Jean Paulhan à Pierre Drieu la Rochelle. Robin envisage dès 1941 de seconder ce dernier, collabore au volume de Théâtre de Goethe pour trois pièces en un acte, Mahomet, Satyros ou le faune fait dieu, Les dieux, les héros et Wieland, dont Maurice Blanchot admire la traduction.
L’attitude qu’il adopte alors se trouve expliquée comme refus de « faire dépendre son activité des événements », comme il l’écrit dans l’un des premiers numéros de la N.R.F. Jean Guéhenno, qui fut son professeur, et qui fut l’un des très rares écrivains à décider de refuser d’écrire sous contrôle allemand, le met à la porte dès avril 1940.
À compter du 1er avril 1941, il est embauché comme « collaborateur technique de seconde catégorie » chargé des écoutes radiophoniques en langues étrangères par le ministère de l’Information. Alors seulement commence son travail d’écoute. Ce travail a été analysé par Dominique Radufe qui a établi, à partir d’une étude du service des écoutes, qu’il y avait deux types d’écouteurs, les uns chargés de rédiger des notes, les autres d’en donner une synthèse (voir à ce sujet, Armand Robin écouteur, UBO, 1988). Les bulletins retrouvés depuis laissent à supposer qu’Armand Robin était un simple écouteur.
Sa première inscription à l’École des Langues Orientales est attestée en 1941 pour le chinois. Les années 1942 et 1943 voient paraître Le temps qu’il fait, aboutissement d’une expérience de poésie par le roman commencée en 1935. L’un des fragments retrouvés après sa mort indique « ce fut un cri jeté debout. Grimpant de ronce en ronce, l’âme faite de tonnerre, j’ai réussi à m’élancer. Poète des buissons et des ronces  ». Les poèmes, notes, essais et traductions des Fragments laissent à supposer que Le temps qu’il fait, écrit dans une grande hâte, comme avant la perdition, est ce qu’il reste, avec ces fragments, d’un grand livre faisant éclater les limites des genres. Toute l’expérience de non-traduction s’y enracine et en est l’efflorescence.
De même, au cours de ces deux années, les articles donnés à Comoedia constituent-ils, en tant que tentative pour fondre critique et poésie, le sommet de son travail : Rimbaud, Péguy, Mallarmé, Éluard, Fargue, Claudel, Joyce, Essénine, Maïakovski, Pasternak et Valéry lui-même sont l’occasion d’autant de mises à l’épreuve. Le point culminant de ce travail est peut-être « Trois poètes russes » (Nouvelle Revue française, février 1943) où Robin énonce pour définitif son renoncement à la poésie et, en faisant tour à tour d’Essénine, Maïakovski, Pasternak, les figures d’une autobiographie détournée, lie non-traduction et critique.
Les trois poèmes publiés par l’anthologie La jeune poésie sont, en effet, avec « Temps passés » publié dans la N.R.F. en décembre 1940, un testament et se ferment sur la constatation d’une impossibilité irrémédiable d’écrire une poésie personnelle.
Ses premières expériences de réalisation d’émissions poétiques (mention d’un travail pour Radio-Paris dès 1939) correspondent certainement à un désir d’échapper à la tyrannie de l’écrit : de faire éclater une langue poétique dont les conventions ne lui laissent guère que le sentiment, comme il l’écrit, reprenant la formule d’Essénine, d’avoir à « tourner cette meule de forçat qu’on nomme strophe ». Le seul texte qui ait été conservé est celui de Pâques, fête de la joie, émission diffusée le 25 avril 1943.
Ses inscriptions à l’École des Langues Orientales sont attestées en 1943 pour le chinois, l’arabe, le finnois, le hongrois, le japonais.

II


Les « non-traductions » d’Ady, puis la traduction d’Imroulqaïs, sont le symptôme, et peut-être le remède, d’une crise d’une grande violence, crise dont les manifestations peuvent être suivies comme en filigrane au cours des deux années précédentes.
Le poème « Lettre à mon père » (publié en août 1942) est la première expression d’un revirement. « Je n’ai pas trahi / notre ferme d’éternité », écrit-il — mais se défendre contre une accusation que l’on porte contre soi revient à se dénoncer. L’attitude de Robin, qui entraînera sa condamnation par le Comité National des Écrivains, se développera à partir de cette contradiction initiale : nier avoir trahi tout en se dénonçant comme renégat.
Blâmé par Éluard, comme Guéhenno et bien d’autres, pour son « attitude collaborationniste », Robin se dit subitement plus stalinien que les staliniens. À compter de la fin 42, il remet des doubles de ses bulletins d’écoute à l’Office Algérien, au Service clandestin d’Information et de Documentation Économique et à divers autres organismes par l’intermédiaire de David Rousset qui le diffuse jusqu’à son arrestation en septembre 1943. À son retour de déportation, ce dernier restera très hostile à Robin. Loin de faire preuve de la discrétion requise par ces activités clandestines, il dénonce son travail au ministère de l’Information, adresse des lettres portant la mention « Vive Lénine ! Vive Staline ! » à des écrivains comme Éluard qui vivent dans la clandestinité.
C’est sur « dénonciation », affirme-t-il, qu’il doit quitter le ministère le 1er septembre 1943, après avoir passé plusieurs semaines « sous la surveillance de la Gestapo avec un mandat d’arrêt et une condamnation à mort en attente chez les S.S. » Cependant, il n’est pas certain qu’il ait abandonné ses fonctions à cette date puisque, d’après l’arrêté du 30 novembre 1944 signé par le ministre de l’Information P.-H. Teitgen, il ne peut être « tenu pour défaillant  » à la date du 1er septembre 1944. C’est qu’il a travaillé durant une période où le ministre de l’Information était Pierre Laval (également Président du Conseil) et où le secrétaire d’État à l’Information était Philippe Henriot (imposé en janvier 1944 par les SS), ce qu’il est difficile de concilier avec des activités de résistance.
Parler ici d’opportunisme et de duplicité est facile mais, en l’occurrence, encore trop simpliste car, loin de faire amende honorable et de se rallier par un habile rétablissement politique au parti des hommes de lettres qui s’apprêtaient à prendre le pouvoir et loin de se faire oublier, comme la plupart des écrivains compromis, afin de se ménager la possibilité d’un retour honorable après un certain temps de discrétion, Robin se dénonce lui-même — non en tant que collaborateur mais en tant que littérateur. Il se retrouve ainsi absolument seul : sans appui dans les milieux de droite puisque son attitude farouchement communiste le rend indésirable ; sans appui dans les milieux de gauche puisqu’il est accusé d’avoir collaboré.
Le Comité national des Écrivains ne fait guère, un an plus tard, qu’officialiser cette condamnation Au terme de l’année 1944, année sans publication, et au cours de laquelle on ignore à peu près tout de ses activités, Robin se voit, en effet, porté sur la « liste noire » du C.N.E. et totalement déconsidéré.
Il se dit dès lors dépersonnalisé, ayant « franchi le mur de l’existence individuelle », comme il l’écrit, et vivant dans une sorte de clandestinité au grand jour.

III


Il est certain que Robin a demandé sa réintégration au ministère de l’Information, mais il s’y est pris avec une telle maladresse qu’elle ne pouvait guère que lui être refusée. Acheter en 1945 un poste de grande puissance et entreprendre de poursuivre les écoutes pour son compte paraît bien relever d’un choix, si orienté par les circonstances qu’il eût été : le résultat d’une volonté de travailler en homme du peuple, comme il l’écrit, et d’exprimer sa position de transfuge.
Publiés à compte d’auteur à quelque deux cents exemplaires aux Éditions anarchistes, les Poèmes indésirables (1945), les Poèmes d’André Ady et les Poèmes de Boris Pasternak, sont, comme la collaboration au Libertaire, le signe d’une exclusion revendiquée. Le travail d’écoutes et de « non-traduction » semble pouvoir s’entendre ainsi, selon ce qu’en dit Robin, comme tentative double, double biais d’une même expérience poétique qui se joue de ce travail, le soulève, le porte et justifie peut-être ses pires faiblesses.
Il est possible de suivre l’expérience de non-traduction avec une certaine précision ; l’expérience d’écoutes également — à partir de 1955, du moins, puisque un seul bulletin d’écoutes a pu être retrouvé avant cette date — et le travail de poésie radiodiffusée aussi.
C’est la chronique Expertise de la fausse parole publiée dans Combat en 1947 et 1948 qui, en attirant l’attention sur Robin, autorise quelques années plus tard le passage des traductions de Pasternak et d’Ady aux éditions du Seuil et la publication de La fausse parole en 1953 aux Éditions de Minuit — deux maisons d’éditions issues de la Résistance et dont le choix, de la part d’un auteur sous contrat pour dix volumes avec les éditions Gallimard, relevait d’une volonté affirmée de faire oublier le passé et de sortir du ghetto.
La période de collaboration au Libertaire, sinon d’anarchisme militant, s’achève lorsque Robin reprend sa collaboration à diverses revues — 84, Les cahiers de la Pléiade, puis des revues de droite comme La Parisienne, ou d’extrême droite comme La nation française. À partir de 1958, l’anticommunisme aidant, c’est à l’extrême droite qu’il trouve les relais de ses bulletins d’écoute (lesquels, lors de la guerre d’Algérie, le montreront hostile au FLN au point de soutenir l’OAS).
L’expérience de Poésie sans passeport, entre 1951 et 1953, témoigne d’une phase de mise en relation qui donnera lieu aussi à la publication en 1953 du premier volume de Poésie non traduite. Les douze émissions en dix langues réalisées par Claude Roland-Manuel que Robin a pu réaliser pour la radio sont uniques en leur genre — inégales, sans doute, et entravées par les moyens rudimentaires dont il disposait, mais sa façon de travailler les poèmes en simultanéité donne à percevoir la puissance du travail de non-traduction et permet de le comprendre en même temps. Les plus beaux moments de Poésie sans passeport, tramant le texte français sur la langue étrangère, sont, avec les Fragments retrouvés par Claude Roland-Manuel dans l’appartement d’Armand Robin après sa mort, le meilleur de son travail.


IV


De 1954 à 1958, le mouvement d’expansion se poursuit avec une apparente facilité : Robin publie d’assez nombreux comptes rendus dans la Nouvelle Nouvelle Revue Française, il multiplie les traductions en diverses langues, se remet à écrire des poèmes et prolonge La fausse parole par deux essais, « Outre-écoute 1955 » et « Outre-écoute ». Cette période s’achève par la publication de trois pièces de Shakespeare, Othello, Les gaillardes épouses de Windsor et Le Roi Lear, (en 1959), des Rubayat d’Omar Khayam et du second volume de Poésie non traduite. C’est, indubitablement, aux yeux de tous les commentateurs, une période faste — pour cette raison d’abord que le don d’écrire des poèmes semble lui être rendu (il compose alors, entre autres, les poèmes du Cycle séverin, que publie la NRF). Mais il y a loin de ces poèmes faussement badins aux fragments laissés à l’abandon depuis la période de la guerre, de ces traductions, généralement faibles, aux « non-traductions » de la même époque et de ses articles à ceux de Comoedia.
Au cours des années suivantes, les traductions, comme touchées, elles aussi, par la mondanité, sont d’une frivolité qui ne semble dissimuler la douleur que pour lui prêter un masque grimaçant. Sans doute Robin retrouve-t-il la carrière d’homme de lettres qu’il avait si farouchement refusée, si violemment dénoncée, mais ce qu’il publie alors, qui est bien accueilli, qui lui permet de se faire entendre et d’avoir ainsi un semblant d’existence, paraît se vider peu à peu de toute vitalité.
Cette parodie d’œuvre s’achève par les interminables litanies du « Sens par le son », parodie tragique d’un travail de poésie qui voulait faire advenir le sens par le son. À cette date, et passé 1960 déjà, les bulletins d’écoute témoignent d’un total épuisement, et se vident eux aussi, de la teneur informative qui les justifiait.
Lorsque Robin meurt, le 29 mars 1961, il semble avoir atteint le point extrême de dépersonnalisation auquel font allusion de nombreux textes, notamment « L’homme sans nouvelle », publié peu après sa mort.
Sa mort, à l’infirmerie du dépôt de la préfecture de police de la Seine, attire l’attention sur un destin de poète maudit que se charge de confirmer, en 1968, la publication, sous le titre Le monde d’une voix, de textes extraits des manuscrits recueillis par Claude Roland-Manuel et Georges Lambrichs dans l’appartement d’Armand Robin après sa disparition.
Le livre ainsi tragiquement sauvé de la perdition est à l’origine de la destinée posthume d’Armand Robin mais il est aussi à l’origine du contresens qui l’a durablement orientée : tranchant dans les manuscrits de manière à séparer les vers de la prose, les éditeurs ont, en effet, pris le parti d’effacer une expérience littéraire risquée, au profit d’une image de poète sacrifié à son génie des langues.

Françoise Morvan


articles recueillis par Claude Roland-Manuel (archives Françoise Morvan)

25 mars 2011