Anthony Poiraudeau | Constellation d’illuminés

Ils étaient obscurément nés au cours d’un siècle ancien dans la Russie profonde, au fond des steppes et des forêts, en un lieu qu’on ne savait plus précisément situer qu’au sein d’une vague zone plus vaste que la plupart des États que comprend le monde. On ne sait ce que furent les épisodes de leur fondation ni qui avaient été les héros de leur création puisqu’ils n’en revendiquent aucun et ne considèrent d’autre grandeur et sainteté que celles qu’ils portent chacun et comme tous en eux-mêmes, et que pour ce refus que l’éminence puisse être davantage louée chez quelques-uns qu’en tout un chacun, ils rejettent hagiographies, récits, peintures et jusqu’à l’idée même de grandes figures. Un jour quelqu’un, ou peut-être étaient-ils plusieurs, convainquit un autre ou davantage que le Dieu qu’ils adoraient n’était pas logé ailleurs qu’en chacun d’eux, qu’il n’y avait pas trace de sa présence dans une écriture ou en des livres, ni dans quoi que ce soit qu’avaient construit ou créé les hommes, bâtiments, objets ou chants, nulle part ailleurs que dans leur simple existence, et que pour ces raisons il ne pouvait plus y avoir d’Église ni quelque pouvoir légitime, mais seulement une existence divine pour les réceptacles de la divinité sur Terre. Ceux qui s’en convainquirent et en décidèrent pour eux-mêmes le dirent à d’autres qui en furent à leur tour convaincus et à leur tour le dirent ou convainquirent, jusqu’à ce qu’ils soient quelques milliers. Leurs rangs cessèrent un jour de s’élargir, ils étaient dispersés dans l’immensité, autonomes et hérétiques, totalement et par principe pacifiques, totalement et par principe insoumis à toute autorité, sinon celle de la quiète satisfaction de leurs besoins vitaux.

Ils ne s’étaient reliés à rien, hormis les congénères qui formaient avec chacun d’eux leurs petits groupes, et si vaste était l’espace au fond duquel ils menaient leur existence qu’on le leur permit un temps, ou plutôt qu’il ne fut pas rapide de constater qu’une constellation de paysans illuminés vivaient dans l’extrême sagesse de l’insoumission, de l’ascèse, du pacifisme et de l’exaltation. Tôt ou tard, et précocement dans leur retard, les souverains, prêtres et hiérophantes qui à des milliers de verstes de là séjournaient dans des palais d’or coiffés de dômes à profils de bulbes, et officiaient dans des temples cruciformes couronnés de bulbes d’or, conçurent une vigoureuse hostilité à l’encontre de la constellation des visionnaires inspirés qui au sud ne répondaient à d’autre divinité que la leur, qui selon eux était celle de Dieu lui-même, et les sommèrent lourdement de vite retrouver la raison, l’asservissement et la compagnie de la réalité.

Lorsqu’un hiver, des soldats vinrent faire rentrer ces pacifistes dans les rangs de la subordination aux pouvoirs terrestres, du sang fut versé sur les neiges qui recouvraient les chemins d’un village choisi au hasard. Les pacifistes ne se défendirent pas, ne combattirent ni ne luttèrent par la force, les soldats ne faiblirent ni ne défaillirent. Les premiers restèrent de marbre, ni arrogants ni dressés, tout simplement indifférents, tandis que les seconds plantaient des lames dans leur chair et les mettaient en joue pour tirer, et tiraient, certes surpris de ne point rencontrer de résistance, mais acceptant que l’imprévue facilité de la tâche ne les dispensât pas soudainement de tout de même l’accomplir. Les fantassins tuèrent tous ceux qu’ils trouvèrent dans les rues du village où ils avaient débarqué, et n’eurent pas à recourir pour cette tâche à davantage d’aptitudes martiales que si on leur avait commandé de détruire des fétus de paille. Mais ce n’avait pas été pour eux comme abattre des épouvantails, car ce furent des porteurs de regards infiniment bons, calmes et sages qu’ils durent assassiner. Ils repartirent moroses. Les yeux qui dans l’immense plaine déserte n’étaient pas là pour les voir auraient perçu dans leur silhouette et dans l’allure de leurs pas un infime abattement.

On pouvait les tuer, ceux du fond du sud enneigé, on ne pouvait pas les convertir ni les détourner. Ils ne bronchaient pas, imperturbables, impassibles et supérieurs. Ils ne donnaient aucun signe d’affaissement ou de doute, pas la moindre apparence d’hésitation. Ils semblaient ne pas être peinés par l’idée de tous mourir bientôt, et étaient en cela invincibles et très gravement menacés, seulement protégés par les distances immenses au bout desquelles ils vivaient. Puisque peu leur importait que la vie leur soit retirée tant que jusqu’à la mort de leur corps, l’âme dont ils étaient avec Dieu le seul détenteur ne soit pas cédée à d’autres avidités ni à d’autres petits maîtres, ce dont ils étaient les seuls décisionnaires, et surtout les uniques titulaires de la force permettant de ne point s’y résoudre, ce furent d’autres communautés que celles dont ils étaient fragments qui travaillèrent à l’exil qui sauverait leur vie, des groupes d’anarchistes enfiévrés de romantisme mystique et d’écrivains éperdus de mysticisme romantique, des anarchistes écrivains résidant dans les majestueuses, populeuses et splendides villes du nord, et des écrivains anarchistes issus des cités somptueuses, baroques et grouillantes au loin, qui s’éprirent de ces fous perdus infiniment sages et démesurément grands d’âme, comme on s’embrase ou se prend d’amour pour un autre soi-même meilleur que soi, dont on voudrait qu’il réussisse à sa place ce que l’on a pas su accomplir, et ceci pour peut-être laisser la possibilité qu’une place reste à prendre pour soi-même à ses côtés, et de façon surtout à ce que sa propre existence demeure plus légère et plus vaste de savoir que tant de grandeur était du monde où l’on coulait soi-même ses jours.

L’histoire n’avait pas pu être vraie, ce qu’elle relatait ne pouvait avoir d’autre réalité que celle d’un récit de fiction, une légende qu’on prétendait authentique, dont les conteurs affirmaient qu’ils connaissaient eux-mêmes une personne qui avait fréquenté un témoin direct, qu’ils savaient par ces entremises des détails sur ces faits que nul n’aurait pu inventer, et qui valaient bien toutes les preuves de véridicité, et contredisait aisément toutes les démonstrations qu’il n’y avait là que du factice. Ça ne tenait pas, soit les illuminés du sud enneigé n’était pas habités de l’absolue sagesse qu’on leur attribuait, soit ils ne s’étaient jamais laisser convaincre de quitter les lieux où ils avaient été jetés dans l’existence, porteurs de sainteté. L’exil, même assisté par les plus convaincants des bienfaiteurs, n’avait pu être leur choix, ils se moquaient trop d’avoir à mourir ou de pouvoir s’octroyer un sursis supplémentaire, ils méprisaient trop toute autre forme de résistance que celle de la sainte et sereine impassibilité face à toute hostilité pour que des bateaux aient pu un jour les prendre à bord et les conduire à destination du Canada, une autre Russie d’immensité enneigée de l’autre côté des océans, pour aboutir par erreur au Continent Retiré qui se serait glissé sans qu’on s’y attende sur le trajet du vaisseau pendant leur fuite. Qu’ils soient restés sur les contrées de cette destination impromptue et évanescente n’explique que trop commodément qu’on ne sache plus où ils sont désormais, et que cet absentement ait été si subit. S’ils furent tels qu’on les dit, il n’était rien dont on aurait pu les convaincre, ni conversion, ni exil, ni survie, et ils durent très certainement être tous abattus dans leurs villages au fond des steppes et des forêts.

Anthony Poiraudeau


Anthony Poiraudeau est auteur.

Son blog, Futiles et graves. Il administre également le blog collectif le convoi des glossolales.

Ce texte fait partie d’un ensemble en cours, intitulé Constellations du Continent Retiré, dont il lira une partie lors de La nuit remue 5.

31 mai 2011