Boxing parade, de Pascale Bouhénic

Boxing parade vient de paraître chez Gallimard dans la collection L’arbalète, on peut feuilleter les premières pages.

Pascale Bouhénic a publié précédemment L’Alliance en 2005 aux éditions Melville et Le Versant de la joie en 2008 aux éditions Champ Vallon.

Les récits en vers de Boxing parade racontent la vie de dix champions de boxe.
Certains ont paru dans Vacarme.
Pascale Bouhénic a lu Vie du boxeur J. pendant la Nuit remue 4, on l’écoute ici.

Le texte et son auteur ont accepté de répondre à quelques questions.





Pascale Bouhénic, comment avez-vous travaillé ? La vie du boxeur M., la première du recueil, par exemple, l’avez-vous imaginée ?

Oui, cette vie de M. 

Est juste imaginée

À partir des écrits

De biographes, de boxeurs, de journalistes

Que j’ai pieusement copiés.

Et, bien sûr, à partir des textes des écrivains.

Ceux que j’aime, que je lis – car la vie, quant à elle, ne raconte jamais rien [1].

Le boxeur Jack est-il ce qu’on appelle, selon vous, un « héros » ?

Faut-il l’appeler héros

Ça, je n’en suis pas sûre, mais c’est assez commode

D’avoir jolie figure

Pour raconter des actes en des mots assemblés

Et sans baisser le nez ni prendre trop de hauteur

Avoir

Le poids de vie

Et comprendre l’ardeur, le courage, la peur

Qui font l’esprit d’un boxeur

Son étrange vie [2].

La plupart de ces boxeurs ont été champions du monde dans leur catégorie, ils sont entrés dans la légende du sport, et au-delà des Temps modernes. Ce n’est pourtant pas pour leurs seuls titres de gloire que vous les évoquez, pourquoi avez-vous choisi de ne jamais dissocier l’homme de ses combats ?

1

Il est beau de constater que les héros

Ne sont pas toujours des champions

Qu’ils sont connus comme tout le monde, accusant des revers

Des échecs et des coups

Mais au cœur de la tempête

Ils tiennent debout

Accros à leur croyance

Plus qu’à tout.

2

Car ce qui les fait autres, il faut bien le dire

C’est leur tempérament construit sur leur empire

Qui n’existe pas mais sur lequel est réglée

Leur vie entière [3].

Vous écrivez avec beaucoup d’amplitude puisque, en racontant la vie de ces boxeurs, vous racontez aussi des bribes de l’histoire politique, technique et culturelle du XXe siècle, l’Amérique d’avant la crise de 1929 et d’après :

Dans la Vie du boxeur Gene

On marche dans les rues 1900

D’Amérique

Une Crise vient de passer

Et c’est plutôt tranquillement

Qu’on pose un pied à Greenwich

Chez des bourgeois [4]

l’Allemagne d’avant et d’après le nazisme :

Max naît dans le Brandebourg

Cœur de la Prusse rurale

De solides protestants, son milieu familial

Baptisent l’enfant de quatre noms allemands :

Maximilien, Adolf, Otto, Siegfried –

Adolf est à l’époque un prénom très courant.

À l’automne de cette année 1905

Guillaume II règne encore

Mais c’est, pour ainsi dire, la fin des Hohenzollern [5]

le Paris d’autrefois :

Une rue escarpée à Belleville

Des apaches, des casquettes, des filles

Déguisées en femmes

Et du grand populaire dans toute sa beauté –

Splendeur et misère – ici commence l’épopée

Du boxeur Eugène

Qui naît

Deux ans après l’arrivée du tramway à traction

Nous sommes le 15 août 1893, jour de l’Assomption [6].

Les noms de Samuel Beckett, Walter Benjamin, Marcel Schwob accompagnent vos récits comme de fidèles soigneurs revenant vie après vie. Vous citez également l’Histoire de la boxe de l’historien de la philosophie Alexis Philonenko qui pratiquait la boxe, rappelez-vous, et de L’Art de la boxe d’un mystérieux « petit d », le plus éloigné de nous dans le temps, est-ce vous qui lui avez donné ce surnom ?

Petit d – quel drôle de nom et quelle familiarité, j’en conviens

Mais le poème agit comme une science de la vie et s’il donne quelque clairvoyance

C’est celle de le nommer ainsi [7].

L’histoire de la boxe s’est développée parallèlement à l’histoire du cinéma qui a filmé et retransmis les matchs, qui a scénarisé ce sport – vous citez Scorsese et De Niro à propos du Taureau [8] -, qui a suscité des relations souvent passionnées entre les boxeurs et les actrices. Vous racontez l’histoire du boxeur Charlie, enfant chétif des quartiers pauvres qui n’oubliera pas les coups reçus dans la rue quand il deviendra cinéaste et dont on voit encore, écrivez-vous, la trace dans ses films :

C’est la violence qui fonde, jamais je ne l’oublie

Toutes les chorégraphies du boxeur Charlie.

Comme John Woo ou Quentin Tarantino

Charlie a une telle attention au tempo

Qu’on voit ses ralentis lentement s’étirer

Et précéder la tempête

Et quand les gestes déferlent

Accélérés

C’est une fête

De regarder [9].

Vous avez rêvé de la boxe en écrivant ce texte, en retour, dirait-on, la boxe vous a rêvée. Boxing parade a donné naissance au Boxeur inconnu, le boxeur P. que vous évoquez avec une proximité particulière. Ses initiales, BP pour Boxeur P, sont d’ailleurs celles du titre de votre livre et les vôtres renversées. Sa vie, l’avez-vous aussi imaginée ?

Si je pouvais me laisser dicter une vie

Quasiment en fermant les yeux

Sur des scènes inouïes

Et sans revenir en arrière

Je pourrais vous rapporter

De la plus simple manière

La vie étrange du boxeur P.

Oui, je vais essayer de faire

Ça – car si ce n’est moi qui le fera [10] ?

Les qualités nécessaires à un bon combat de boxe - contact et esquive, souplesse, légèreté, goût de l’engagement et capacité à affronter l’adversaire et à encaisser ses coups - ne sont-elles pas celles qu’exige le travail littéraire ?

Ah pauvres animaux qui ne savez boxer

Qui ne connaissez pas cet état supérieur de la rencontre !

Me disait l’autre jour le boxeur P.



Merci à vous, Pascale Bouhénic, et à votre texte.

Dominique Dussidour - 15 juin 2011

[1Vie du boxeur M. : Marcel Cerdan, dit le Bombardier marocain, né en 1916, champion du monde des poids moyens en 1948, mort en 1949 (d’après la table des matières comme toutes les notes qui suivent).

[2Vie du boxeur Jack : Jack Johnson, dit le Géant de Galveston, né au Texas en 1878, champion du monde des poids lourds en 1908, mort en 1946.

[3Vie de l’Homme à l’orchidée : Georges Carpentier, dit l’Homme à l’orchidée, né en France en 1894, champion du monde des poids mi-lourds en 1920, mort en 1975.

[4Vie du boxeur G. : Gene Tunney, dit The Fighting Machine, né à New York en 1897, champion du monde des poids lourds en 1926, mort en 1978.

[5Vie du boxeur Max : Max Schmeling, dit l’Uhlan noir, né en Prusse en 1905, champion du monde des poids lourds en 1930, mort en 2005.

[6Vie du boxeur Eugène : Eugène Criqui, dit Mâchoire de fer, puis le Roi du K.-O., né en France en 1893, champion du monde des poids plume en 1923, mort en 1977.

[7Vie du boxeur Petit d : Daniel Mendoza, dit Mendoza le Juif, né en Angleterre en 1764, champion d’Angleterre, d’Irlande et d’Écosse des poids moyens en 1794, mort en 1836.

[8Vie du Taureau : Jack La Motta, le Taureau du Bronx, né à New York en 1921, champion du monde des poids moyens en 1949.

[9Boxeur Charlie : Charlie Chaplin, dit Charlot, né en Angleterre en 1889, champion toutes catégories, mort en 1977.

[10Le rêve du boxeur P. : Boxeur personne dit Boxeur P. Né en France dans les années 60. Inventeur des Sept coups.