Yun Sun Limet | Joseph roman


AVERTISSEMENT


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Yun Sun Limet est une écrivaine belge de langue française, née en Corée du Sud, qui a passé la plus grande partie de son existence en France. Elle a publié une quinzaine de romans et essais. Restée relativement confidentielle, son œuvre n’a jamais connu de succès public véritable. Seul son roman Les Candidats a bénéficié d’une diffusion un peu plus large, grâce à une adaptation au cinéma, douze ans après la parution du livre.
             Peu après son décès à Naples, ville où elle a passé les deux dernières années de sa vie, sa fille a retrouvé dans les papiers de sa mère un manuscrit inédit qu’elle nous a confié et nous avons pensé utile de le publier.
             De nature autobiographique, ce texte est la tentative de reconstituer une figure familiale tragiquement disparue. À travers ce portrait, l’auteur a esquissé la vie d’une famille belge, de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960. Hommage à la Belgique, son pays d’adoption (elle y arrive à l’âge de trois ans), on peut y lire également une réflexion sur sa propre étrangeté, sans que pour autant ce soit l’objet du récit. (Cette question sera au centre d’un livre de la fin de sa vie,
« Journal d’un retour au pays natal », pays où en vérité elle n’est jamais retournée.) L’étrangeté du texte lui-même réside d’ailleurs davantage dans la description d’un pays, à la fois proche, mais qui peut se révéler « exotique » à bien des lecteurs français.
On retrouve par ailleurs dans ce texte le thème de la mort qui a hanté tous les écrits de Yun Sun Limet, traité sur ce mode mineur qui lui est propre, selon un « réalisme mélancolique » pour reprendre l’expression d’un critique de l’époque.
             Nous publions ici ce texte d’un auteur mineur, au double sens du terme sans doute, parce qu’il constitue une témoignage précieux sur un pays et une époque révolus.

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« Joseph !... nommons-le avec complaisance,

pour la quatrième ou cinquième fois : son nom

dégage un effluve mystérieux et, en le connaissant,

il semble que nous acquérons le pouvoir de

ressusciter l’enfant presque oublié, autrefois

débordant de vivacité loquace. »

« Quand nous nous aventurons dans

le passé en narrateur, nous goûtons à la mort

et à la connaissance de la mort »

Thomas Mann, Joseph et ses frères.

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MALONNE

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Il y a à Malonne, niché dans l’étroite vallée du Landoir, un bâtiment de briques datant du XIXe siècle. Autour, des forêts anciennes, où un saint aventurier a ouvert des essarts, fondé une abbaye, parlé aux animaux dans les clairières. L’aile principale est collée à la roche couverte de futaies. Deux autres bâtisses viennent former une cour un peu solennelle. L’église médiévale qui abrite les reliques du saint lance ses cinq clochers face à la statue d’un homme posant sa main sur l’épaule d’un enfant.

             Nous entrons dans la cour. Je suis assise à l’arrière de la voiture, entre mes grands-parents. Ma grand-mère tient sur les genoux son sac à main qui renferme les caramels que je demande de façon rituelle au fil du voyage. Nous sommes attendus. Un religieux, habillé de gris, se tient en haut de l’escalier d’honneur. Il nous fait avancer à travers un hall et nous introduit dans un salon richement meublé. Du cuir travaillé recouvre les murs. Nous voilà assis. Je suis cette fois entre ma grand-mère et mon père. Sur la table qui se trouve dans notre dos, un magnétophone à bandes a été placé. Je ne sais plus exactement quand et comment. Notre hôte enclenche la lecture. Une voix chante, a capella. Je ne bouge pas. On m’a bien recommandé de rester sage. À côté de moi, mon père cache son visage dans ses larges paumes. Ces mains aimées entre toutes. Il semble pris d’un hoquet. Je me tourne vers ma grand-mère. Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Elle me fait un signe négatif de la tête, place son index devant la bouche, ferme les yeux. Et je comprends seulement alors. Mon père pleure. C’est la première fois que je le vois pleurer. Cela ne ressemble à rien que je connaisse. Je connais les pleurs des petites filles, les miens, ceux de ma cousine, de mes amies d’école. Mais pas ceux d’un adulte. C’est plus sec, les épaules se soulèvent légèrement, cela reste muet. Cela ne dit rien. Et soudain quelque chose s’effondre. L’enfance peut-être se termine et s’ouvre le temps de l’incertitude où l’on découvre la vie avec effroi.
             La chanson se poursuit. La voix est veloutée, puissante. Viennent des brouhahas dans l’enregistrement, des applaudissements, des voix d’une époque révolue, d’autres chansons encore.
             Il s’appelait Joseph. Il avait vingt ans. Je ne savais rien de lui. Je découvrais son existence à travers ce grésillement sur une bande qui passe lentement d’un essieu à l’autre, les deux roues du magnétophone faisant ce trajet immobile vers le passé, et, je l’apprenais, sans comprendre, vers la douleur.
             Pas un jour sans que je pense à lui, a dit plus tard mon père. Pas un jour. Qui était-il ce fantôme, cet inconnu chantant dans le noir d’un enregistrement sans image ? Je me souviens de cette voix, de ces sons qui créaient une scène, un homme chantait devant un auditoire de jeunes gens, mais je ne pouvais rien me figurer. Oui, tout cela restait noir à mes yeux. Une nuit enveloppait l’image qui se dérobait.
             Plus tard, on m’a dit. Je ne sais plus comment s’est fait le retour à la maison, mes grands-parents muets à l’arrière de la voiture. Ils l’avaient bien connu aussi. Ils l’avaient même connu avant ma propre mère. Déjà à l’époque, il avait fait parler de lui. La légende le précédait.
             La cour du collège Saint-Berthuin, la procession jusqu’à ce salon, nous sur le canapé recouvert de velours, et puis cette voix, les pleurs de mon père, quand est-ce que cela m’est vraiment revenu ? Tout à coup quoique peu à peu, pour reprendre les mots de quelqu’un. Mon enfance a été hantée par ce disparu mais sans gravité particulière. Son prénom revenait dans certaines conversations, mais hormis ce dimanche particulier à Malonne, rien ne laissait supposer le drame qui avait marqué la jeunesse de mon père et, avec lui, toute la fratrie.
             Ils étaient quatre. Trois garçons, une fille. L’aîné, Gaston, vient ensuite une sœur, Marie-Antoinette, puis Joseph et enfin mon père, Louis, le petit dernier. Entre chaque enfant, peu d’années d’écart. Cela commence en 1933 et se termine en 1938. Leur mère est morte en 1957. Ils sont jeunes, encore, ils vivent seuls avec leur père. Un homme dont ils ont hérité le regard, cette forme particulière de l’arcade sourcilière qui lui donne l’air fâché. Leur mère aussi avait un regard remarquable, magnétique, comme halluciné parfois sur certaines photos. Joseph est né le 17 octobre 1935 à Masbourg, dans la maison maternelle. Une rivière coule au fond du jardin, la Masblette. La bâtisse se trouve à l’entrée du village lorsqu’on vient de Bure. C’est une belle maison de campagne, un pan de mur laisse encore voir les poutres en colombage. Elle sert aujourd’hui de villégiature à des inconnus. Il est le dernier à naître dans cette maison. Mon père naîtra à Bure, dans la maison des parents. La maison que j’ai connue, avec son verger et les vesses de loup qui fument lorsqu’on les tape du pied.
             Il n’y a pas eu de récit, personne ne m’a jamais raconté son histoire. Pourquoi expliquerait-on à un enfant ? Ce n’était pas une histoire, cela ne faisait pas récit, c’était juste un malheur pour tous ceux qui l’avaient connu. Et je n’ai eu que des bribes, des éléments épars, mal coordonnés. J’ai par exemple longtemps cru qu’il avait été élève dans cet établissement de Malonne qui formait aussi à l’époque de futurs enseignants. Il n’y avait jamais étudié. C’est mon père qui y a été en classe de régendat de mathématiques. Le religieux qui nous avait reçus l’avait eu comme élève dans un autre établissement, dans les Ardennes, l’institut Saint-Joseph. Il avait ensuite pris sa retraite à Malonne. Les frères lasalliens avaient, paraît-il, cette habitude. Jean-Baptiste de la Salle, la statue au centre de la cour, posant la main sur l’épaule d’un enfant, c’est lui.
             On ne mesure pas la chance, le hasard que constitue cet enregistrement. Le frère Maurice qui a eu l’idée de garder une trace de la voix de Joseph était professeur de musique. Il fallait qu’il y songe, qu’il possède un équipement certainement coûteux à l’époque. Qu’il l’ait conservé après toutes ces années. Des cassettes ont été faites à partir de ces bandes. Lesquelles cassettes audio ont longtemps été une sorte de gri-gri qui passait des frères à la sœur, se perdaient puis se retrouvaient. C’est d’abord l’aîné et puis le cadet qui les ont conservées. Mais l’un les a perdues, ensuite l’autre, et elles ont finalement été redécouvertes chez la sœur. Probablement dans le lot de choses qu’elle a récupérées au décès de l’aîné. Il avait dans la cave de sa maison à Vilvoorde un bric-à-brac incroyable, où se côtoyaient une vieille machine à coudre, celle de la mère, couturière de son état, des vieux meubles, des assiettes, des caisses remplies d’objets hétéroclites et qu’il promettait rituellement de ranger. Les cassettes devaient être au cœur de cet empilement, qui n’était autre que son passé, son enfance, et que, jusqu’à sa mort, il n’a pu se résoudre à « ranger ». Je ne sais si mon père a réécouté. Et comment cela s’est fait. Elles sont aujourd’hui chez mes parents mais je ne veux pas réentendre, je ne veux garder en mémoire que ce son ancien, fragmentaire, qui s’efface. C’est sur ce son que j’écris. C’est pour ce son que j’écris.
             J’ai oublié de dire les premiers mots de la chanson écoutée ce dimanche-là : « J’avais un seul ami ». Et c’est peu après ces mots que mon père a fondu en larmes. J’ai toujours pensé que Joseph avait été son seul ami.





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CARLSBOURG

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L’Institut Saint-Joseph est un vieil établissement scolaire. Il est fondé en 1844, l’État belge a à peine 14 ans. L’épiscopat veut créer une École normale catholique et achète un château dans les Ardennes à un certain Jean-Nicolas Grandjean. Il n’est resté dans les annales que pour avoir été le mari d’une Henriette Verlaine, tante de Paul. Le couple ne peut plus faire face à l’entretien de ces trois corps de bâtiments flanqués de tours, dans le goût Louis XV, et du grand parc. Il date de l’époque où la région est encore rattachée à la couronne française, via des petits duchés ou souverainetés, comme celle de Bouillon. Le village s’appelle depuis 1757 Carlsbourg, « Calcebourg, comme on prononce dans le pays », écrira Verlaine dans une lettre. C’est dans ces parages qu’il a emmené le « passant considérable » lors de leur escapade ardennaise. Ces forêts, ces vallons, sont ceux de mon enfance.
             Il y a les journées d’automne où je vais avec mon père cueillir les pommes dans le verger de la maison à Bure. Des dimanches de soleil. Des vaches sont dans le verger, il faut éviter les bouses, des mouches bourdonnent encore, la lumière passe entre les branches chargées de fruits.
             Lorsqu’on se promène à travers champs, il faut souvent franchir des clôtures de fils barbelés. Des poils de moutons sont accrochés aux nœuds de fer. Parfois de l’électricité court dans les fils entre les piquets. La peur de s’y frotter est intense. Je ne peux voir de telles clôtures sans que revienne à chaque fois cette peur, qui prend dans le creux du ventre pendant qu’on se penche, qu’on courbe au plus bas le dos. On se redresse, et, soudain, face à soi, une immense sapinière d’un bleu noir coiffe un vallon, ourlé de digitales. Ce n’est pas joli, c’est rude, le noir des sapinières dame le paysage, tranche, hache le vert.
             C’est le pays de mon père, de sa famille. De Joseph. Il a été pensionnaire cinq années dans cette École normale catholique. À l’époque, on partait pour de longs mois. Les malles d’osier arrivaient par la gare et étaient emmenées en carriole jusqu’à l’institution. De longs couloirs pavés de carrés en ciment chiné jaune et gris, des alignements de portes qui ouvrent sur des classes, sur des chambrettes où l’eau gèle en hiver dans les brocs. Des hommes en soutane noire passent dans ces couloirs. Ce sont des frères des écoles chrétiennes, qui s’appellent tous M quelque chose… Frère Marie, Marcy, Mansuy, Milliany, Materne, Mutien… Ce sont de braves hommes, quelques-uns sont de véritables érudits, archéologues, botanistes, linguistes. Mon père tient sans doute sa vocation pour les mathématiques de l’enseignement d’un frère Mabin, dont il a gardé une photo (datée de 1958) où il est assis à son bureau, devant un tableau couvert de formules, ôtant ses lunettes et jetant un regard vaguement réprobateur au photographe. J’en ai encore connu un de cette génération, petite, dans l’école maternelle où j’allais. Il était probablement un des derniers à porter cette longue soutane noire au col blanc qui retombe en deux rectangles sous le cou. Il était âgé, obèse, souriait derrière ses lunettes, et vivait une vie mystérieuse entre la chapelle et sa chambre, faisait des apparitions au pied de la tour de la chapelle, et repartait d’un pas pesant. On le voyait parfois éplucher des pommes de terre dans la cuisine pour aider le frère responsable de la cantine, petit homme énergique et bavard, qui vibrionnait autour de lui, lent et méditatif. Mais au temps de la jeunesse de mes parents, ils étaient nombreux, dans la force de l’âge pour beaucoup, et formaient des générations d’instituteurs, d’enseignants qui s’alignent aujourd’hui encore en photos de promotion sur les murs des établissements. Et Joseph, sur une de ces photos, avec le costume et la petite cravate sombre, qui font ressembler invariablement ces jeunes gens de la fin des années 1950 aux Beatles.

Y.S. Limet - 6 juillet 2011