Paul Rebeyrolle

Rebeyrolle

C’est comme si ça gueulait à l’intérieur même de la peinture, des bêtes dévorantes, chiens, loups, sangliers, et la mâchoire qui déchiquète le rouge à pleine gueule, cri et dents c’est tout un dans cette série des “Coexistences” exposée à la Fondation Maeght dans les années soixante-dix, l’affiche est toujours là, jaunie, usée, souvent disparue mais qui ressort je ne sais pas pourquoi des années après, ce que je sais à peine je la vois, c’est qu’elle va tenir au mur, que ça va le tenir de toute cette puissance de groin, même si depuis j’en ai vu bien d’autres de Rebeyrolle, chaque fois que c’est possible, de toutes façons c’est toujours cette guerre permanente, et si des fois il revient à l’origine des matières, eaux, truites, sangliers qu’ont dirait peints de couleurs empruntées aux chemins eux-mêmes, aux bourbiers, au noir de glaise, on voit bien que c’est pour vérifier l’appui de son cri qu’il y est retourné parce qu’après ça repart comme maintenant ses “animaux malades de l’eugénisme”, carpes et lapins accouplés en monstruosité, toujours d’un cri qui ne tarit pas, plus qu’un cri cette lutte, ce corps à corps, et même l’à-plat des couleurs sérigraphiées semble pétri de matières si bien que c’est comme un totem quand on le tient au mur, irruption de colère mais d’amour tout autant (ô que ça fait peur, ce mot là !), personne ne peint comme lui la démentielle ambivalence, notre puissance bicéphale de régner et de détruire, et c’est peu dire que de murmurer les noms d’Eros et de Thanatos parce que la peinture va bien plus loin : traque, fouille, déterre, peinture à coups de groins qui éviscère toute chair qu’elle soit homme, terre, animal ou arbre, n’offrant plus le vivant qu’en écorché qui met plus que nu ce même corps de création et de ruine, et ce malaise que l’on a devant ces toiles comme si c’était une tranche de notre propre tête qu’on nous exhibait là, de notre propre lâcheté, aussi, puisque c’est à ça que l’on s’échine jour après jour : ne pas voir, jamais voir ce qu’il nous colle sous les yeux, et celui qui se risque à regarder n’y gagnera rien en bien-être - mais en vigilance, ça oui.


extrait de "Petit livre d’heures à l’usage de ma
soeur" (inédit)

Michel Séonnet


note : réel et aussi virtuel l’Espace Rebeyrolle à Eymoutiers

9 février 2005