la nuit remue 5.

" />
Lucie Taïeb | À toi

oui,

c’est à toi

que je parle.

ne me regarde pas avec cet air de petite frappe

ne me regarde pas avec cet air surpris

ça ne prend pas -

ne me regarde pas

tout converge vers ce lieu où un corps est caché

recouvert d’un drap nu au sol et sans visage.

c’est là l’endroit.

le centre persistant.

c’est à toi que je parle

ça fait un moment déjà

que je ne vois plus tes yeux

un moment que tu baisses la tête

pourtant je ne t’ai pas appris

à détourner le regard

je t’ai appris

à faire face comme un homme

à faire

ce qu’il y a à faire

sans broncher

je t’ai appris

ça m’en a coûté

ce n’est pas pour le plaisir

que j’ai étouffé le reste en toi

en moi

mais pour t’apprendre.

ne me regarde pas,

j’ai dit.

c’est à toi que je parle.

tu sais qui tu as en face de toi

tu sais à qui tu as affaire

je ne suis pas

un dégonflé

je ne suis pas non plus

un dur

je suis juste.

je t’aime justement

et droitement et roidement je t’aime

justement parce que je dois je connais

mes devoirs et je connais tes droits

tu n’en as pas sinon celui

de m’écouter

et de ne pas me regarder.

cela s’est mis entre nous

ce corps qu’il a fallu veiller

le cercueil qu’il a fallu clouer

un à un, les clous, les frères et les sœurs en marche lente autour du cercueil

il y a des quêtes qui ne mènent nulle part

si les cadavres sont muets

c’est qu’il y a une raison.

ta nuque,

ta nuque puissante et fragile, ton dos.

il n’y a qu’un seul amour

tu le sais maintenant

ça au moins tu l’auras compris

là au moins le message est passé,

de gré ou de force

d’une manière ou d’une autre

que tu l’aies voulu ou non

comme tu voudras :

le message est passé, il n’y a qu’un seul amour.

on donne à manger à la bouche qui s’ouvre

on prémâche le ver déniché au creux des brindilles

et on remplit la bouche qui s’ouvre on la remplit bien on y met

sa propre bouche

et on déverse la pitance

au fond du gosier affamé

et on repart

on retourne chercher de quoi pour la suite

on recommence.

*

la dernière fois on ne savait pas qu’il y aurait un malheur

on s’est fait surprendre

on n’était pas préparé

on ne savait pas que ça peut arriver

elle rentre tous les soirs

ou elle rentre tous les matins

ou elle finit par rentrer du moins

et un jour elle ne rentre plus ?

*

tu te bats contre ce lien

tu te déchires les veines

on ne se libère pas de son sang

on ne défait rien de l’emprise du cœur

sans y laisser un bout de chair

ici ou là

qui traîne

cet amour qu’ils nous vouent

leur indifférence

leur manière de nous délaisser

de se nourrir de nous

cette emprise

on ne s’en défait pas sans déchirer

dans un sens ou dans l’autre

il faut déchirer pour s’en défaire

on n’arrête pas de déchirer

on est insensible à chaque palier de douleur

mais la douleur invente toujours de nouveau paliers

*

à toi

ton corps tombe encore

on marche dans la rue et ton corps tombe encore

s’affale sur le trottoir sans vie

et bientôt tu es nu

et bientôt tu n’y es plus

à toi

la foule ne ralentit pas sa marche

tandis que les corps tombent la foule ne ralentit pas

elle s’ouvre pour éviter l’obstacle et se referme comme une mer

la foule ne ralentit jamais

les corps indistinctement tombent

les balles sont silencieuses car il n’y en a pas

indistinctement les corps s’affalent

sur le trottoir

et se dénudent

des mains expertes et invisibles

et se recouvrent

de draps blancs

à la nuit la rue est vide sinon de ces corps sans vie

à même le sol

recouverts de draps blancs

le lendemain ils n’y sont plus

avec l’aube, le même mouvement

la même marche d’une foule

et son corps pourrait être le mien

n’était le souffle, le sang.

un prochain jour

– c’est une promesse –

un prochain jour je serai des vôtres.

*

à toi,

c’est à toi que je parle

ton corps en vie

ton corps sans vie

tu as les yeux sans vie

le sang s’est figé dans mes veines

je ne t’avais plus vu

nu

depuis longtemps

je ne savais pas ce que tu étais devenu

je suis surpris

c’est à toi

que je le dis

je ne vois personne d’autre

tout cela me surprend

ton absence me surprend

je suis très étonné

c’est à toi

que je le dis

et comme je le dis

et te regarde

et ta bouche à moitié close

cette absence de tenue qui ne te ressemble pas

je me demande

je te demande

est-ce bien à toi que je parle ?

*

nous avons appris à ne plus attendre ton retour

cela a pris du temps surtout pour ton fils

ton fils a toujours cru que tu reviendrais

il pensait sans doute qu’une mère

qui est une femme respectable

ne disparaît pas ainsi

ton fils a toujours eu des idées arrêtées

nous avons même appris à vivre sans toi

et nous avons laissé disparaître ton empreinte

sur les objets

tes cheveux sur l’oreiller

ton corps dans le canapé

dans le lit

ton corps

près du mien

je ne prétends pas avoir réussi

je ne suis pas fier de cet oubli

je te dis simplement

nous avons laissé faire

nous y avons été contraints

nous avons dû accepter l’idée que tu ne reviendrais pas

nous avons appris à ne plus attendre ton retour.

même si je savais-

je peux te l’avouer maintenant

qui d’autre me croira ?-

que tout cela n’était qu’un jeu cruel

une épreuve qu’il faut franchir en courbant l’échine

en ne se rebiffant jamais

en faisant semblant d’y croire

je savais que tu n’étais pas partie pour de bon

je savais que tu allais revenir.

*

je t’ai nourri

je t’ai soigné

je t’ai lavé

je t’ai nourri

un père seul avec son fils

je t’ai embrassé

je t’ai consolé

je t’ai caressé

je t’ai embrassé

je t’ai appris

à ne pas mentir

à ne pas tricher

à ne pas voler

à ne pas faiblir

je t’ai appris

qu’il n’y a qu’une seule loi

qu’un seul amour

qu’il n’y rien d’autre

qu’il n’y a rien dehors

il y a seulement ici

toujours ici

toi et moi ici

un seul amour

une seule voix

une seule loi.

un fils seul

avec son père.

quelle que soit la fiction qui se construit ils seront trois

deux n’est que trois où tu manques

comme tu as changé.

Lucie Taïeb


Lucie Taïeb vit à Paris, écrit et traduit de la poésie - publications en revue papier et numériques, retors.net, (feue) action restreinte, Ce Qui Secret, chroniques errantes et critiques ( de l’atelier de l’agneau), et plexus, le site de Mathieu Brosseau... Elle a traduit le poète autrichien Ernst Jandl, recueil à paraître à l’atelier de l’agneau.

Lucie Taïeb sur remue.net

5 juillet 2011