Iskandar Habache | Trois phrases ténébreuses

Iskandar Habache est poète, peintre et traducteur. Il vit à Beyrouth.

Je l’ai rencontré en octobre 2009. Nous participions tous deux à une réunion organisée par l’association Kitabat animée par Georgia Mahklouf et Antoine Boulad à Beyrouth. J’avais observé l’homme, silencieux, attentif.
Mais, alors peu habituée aux noms libanais, j’avais oublié le sien.

Quand je suis de retour au Liban en novembre 2010, le premier qui vient vers moi dans les allées du salon du livre au Biel, c’est lui. Son accueil chaleureux m’amuse, il me prend en photo, nous parlons, il ne viendra pas diner avec les amis, ce soir c’est l’anniversaire de sa mère.

Quelques semaines plus tard à Saint-Nazaire, Patrick Deville écrit sur mon carnet le nom d’un auteur libanais qui fut en résidence à la Meet.

Noël 2010, il pleut à Beyrouth, c’est mon troisième séjour. J’habite chez Salma Kojok d’où on voit la mer. À l’initiative de Georges Rabbath, j’organise une lecture avec plusieurs écrivains beyrouthins. Je lis, je cherche, je marche dans les rues de Hamra. Salma me lit tout haut les poèmes de son ami Iskandar Habache en arabe. Enfin, je fais les liens qui se tissaient à notre insu.
Nous passons les soirs dans quelques cafés ; je danse sur les airs d’Orient ; nous buvons avec Iskandar ; il met dans ma valise un livre et un tableau.

En avril 2011, Salma m’attend à l’aéroport de Beyrouth. J’ai désormais la charge du projet de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil. Nous retrouvons Iskandar un dimanche soir. La littérature tourne dans nos verres. Iskandar me raconte comment il a traduit Prose pour l’étrangère de Gracq. Deux jours plus tard, nous lisons tous trois à voix haute ce texte en français et en arabe dans le café chez Hassan, rue de Baalbec. Abbas Beydoun me fait signe que c’est mission bien accomplie. La découverte du texte de Gracq par les arabophones est étonnée et réjouie.

Fin avril 2011 à Paris, Etel Adnan me dit qu’il est le meilleur traducteur qu’elle connaisse et un poète remarquable.

Iskandar Habache sera l’invité des Journées Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil les 8 et 9 octobre. Et aussi au festival Midi-Minuit à la maison de la poésie de Nantes les 15 et 16 octobre.




Les extraits de Trois phrases ténébreuses de Iskandar Habache sont traduits de l’arabe (Liban) par Lotfi Nia.






Sable étendu

Je viens du sable étendu. Je viens du texte qui précède la mémoire.
Qui supprime toute mémoire.
Vanité alors est toute écriture.





Chant d’orient

À l’instant où ton nom ramène ce petit chant d’orient. À l’instant – et au dessus du ciel – où la pénombre profonde t’amène l’écho subtil du métal. À l’instant. Ce secret des longs mois ne tolère pas l’amertume du sourire. Alors.
Ce n’est pas si évident pour une telle distance. Retrouver l’odeur des autres rives.




Errance intraduisible

Avec tant de noms. Tu t’es construit cette mort. Avec tant de morts. Tu t’es fait un pays. Avec tant de pays. Tu t’es tissé un rêve. Avec tant de rêves. Tu t’es inventé une vie
Avec tant de vies…
Intraduisible cette errance






Photos accrochées

Longtemps les hommes disparaissent dans leurs photos accrochées au mur. Longtemps le désir de rester en vie les étreint



Paroles obscures

Les paroles obscures n’avaient rien d’une plainte. Elles n’étaient pas chargées de ces tristesses qui annoncent les guerres
Paroles obscures. Juste obscures. Pourtant son angoisse cette nuit-là lui faisait voir des milliers de signes. Comme si les paroles ténébreuses de la jeune fille – assise à côté de lui au bord du comptoir – ressemblaient à des guerres à l’avènement imminent





Ombre Nocturne
Tu creuses ton ombre nocturne. Quand se résorbe l’écume traînée par la mer. Tu entends le blé discuter avec les ancêtres. Tu as vu ? Avec prudence. Les morts s’apprêtent à partir. Tu étais disposé à attendre la rivière : un vent serait venu ou un souvenir. Peut-être l’herbe t’aurait renvoyé
Tu creuses ton ombre nocturne. Ce givre sinon rien – qu’une enfance pleine de poussière. Rien si ce n’est des œillets multipliés pour franchir la voix




Les extrémités de la corde

Querelles de rêve. Ou peut-être. Ce serait que les paroles nous tranchent la gorge sur cette ligne. Dans cette forêt qui s’étend autour de nous
Unique
Entre les extrémités de la corde. Les plaies vont d’une rive à l’autre




Ce noir étendu

Cette extase des tavernes il la broie. Pas entre ses mains. Non. Avec son regard furtif plutôt. Et depuis le mur d’à côté – quelques chants lui permettront d’y entrer à nouveau.
Ce feu que tu as allumé. Ce noir que tu as étendu sur la nuit. Ces mots qui se dessinent comme un silence. Et dire que nous connaissions la première eau. La première. D’une longue vie qui s’écroule sur le mur d’à côté.



Gestes obliques

Longtemps je dressais ces gestes obliques. Des arbres. Des paroles. Je croyais qu’ils pouvaient attendre au bord du hasard. Au bord de la lueur. Et avec les voyelles je pourchassais une enfance fugitive
Non ce n’est pas un paysage qui s’effondre. Automne à la lisière du texte




Ce n’est qu’un seuil

Immobile ce temple. Devant les yeux. Le rêve du silence. Infaillible. Le visage étranger amplifie chant et senteur
Ce n’est qu’un seuil. Il faut le passer. Et après. Cartographie de la haine. Passé d’un testament. Mémoire – la plus vaste – qui nous étreint. Immobile le temple.
Séparons-nous



Des rives

J’entends une nuit à l’approche. Envahie par le vent le même. Et de manière soudaine. Les rives s’éloignent
C’est une voix claire. Une mémoire s’écroule





Paroles inintelligibles

Le train est là
Les ombres pressées. Elles qui ont essayé d’élucider les paroles inintelligibles. Eclairées au néon. Il est minuit et le brouillard vient pesant d’une fente dans le mur. Il a essayé de monter l’escalier. De se faufiler jusqu’au bout
Dehors. Des chapeaux ont l’air de masques imaginés. Des ombres se coulant dans l’oubli



Motifs aberrants

Les immeubles ornés de pots de fleurs – là-bas – dorment dans la profondeur de la forêt. Motifs aberrants unis à ce brouillard fauve
Au premier étage rien qu’une lucarne d’où filtrent rêves de morts et vies tissées par l’oubli
Au second un précipice donne sur une église lointaine d’où se dégage une mélodie de funérailles. Immeubles ornés de pots de fleurs qui attendent une visite. Il se peut qu’on ne vienne pas de si loin
Sur la route qui y conduit deux individus se rappellent un soleil et un rêve abstrait de ce monde





Ombre Nocturne

Tu creuses ton ombre nocturne. Quand se résorbe l’écume traînée par la mer. Tu entends le blé discuter avec les ancêtres. Tu as vu ? Avec prudence. Les morts s’apprêtent à partir. Tu étais disposé à attendre la rivière : un vent serait venu ou un souvenir. Peut-être l’herbe t’aurait renvoyé
Tu creuses ton ombre nocturne. Ce givre sinon rien – qu’une enfance pleine de poussière. Rien si ce n’est des œillets multipliés pour franchir la voix



Envie

Rien de plus que cette envie
Rien d’autre qu’effacer ce monde





La voix d’Ulysse

Lance-moi ce souhait. Ça ressemble bien au temps – portes refermées sur le seuil de la parole
Prépare alors. Les fleurs d’œillet. La voix d’Ulysse. Criant dans les ténèbres de la mer. À la recherche d’une embarcation qui s’est fracassée
Prépare alors. Le souvenir d’Ithaque. L’autre automne qui nous conduisait vers la cécité
Lance-le moi ce souhait : « La mort est une fleur qui fleurit une fois / Mais quand elle fleurit il n’y a qu’elle qui fleurisse" (*)

(*) Vers de Paul Celan

Cathie Barreau - 9 juillet 2011