le discours de Shanghai

Invité par l’Association des écrivains de Shanghai à passer deux mois en Chine cet automne, je me prépare à ce voyage dont je pressens qu’il marque le début d’une nouvelle vie. Ce pressentiment m’effraie autant qu’il me conforte sur la voie qui a toujours été la mienne depuis ce jour de mai, le jour du serment à la mort, où j’ai enterré mon jeune frère fauché par une voiture.

J’avais quatorze ans et lui treize. Le village entier se serrait à l’intérieur du cimetière. Il faisait une chaleur étouffante. Je me tenais à l’écart de ma famille, les yeux secs, le cœur froid. Je n’avais qu’une idée en tête. Alors que le cercueil était mis en terre, cognant une ou deux fois contre les parois de la fosse, j’ai juré de sacrifier les innombrables années qui se trouvaient devant moi, de refuser les chances qui me seraient offertes, de pervertir mon esprit au point de faire obstacle à toute réussite, y compris à l’amour, surtout à l’amour dont je maudissais l’immonde faiblesse au bord de cette tombe. J’ai été fidèle à mon serment. J’ai voué mes forces à bâtir des œuvres instables qui se sont écroulées dans les 24 heures, mes amitiés se sont taries et l’amour m’inspire soit la peur soit le dégoût selon qu’il m’apparaît certain ou impossible. Ce suicide vivant ne serait toutefois d’aucune valeur (sauf celle de témoigner d’un orgueil au-dessus de la moyenne) s’il ne constituait pas la partie émergée d’un plan de bataille mobilisant toutes mes forces souterraines. Je ne me contentais pas de bloquer en moi les avancées de la vie. Je partais en guerre contre la mort.


La nuit qui avait précédé l’accident (mon frère avait dévalé le pont enjambant le chemin de fer en skateboard, et avait été renversé par la camionnette du boucher), j’étais resté à mon pupitre. J’avais commencé par dessiner de vagues figures géométriques sur le sous-main, en suivant les irrégularités du vélin. Progressivement, ces lignes fluides à l’encre ont fait apparaître une chevelure, puis un visage aux grands yeux inexpressifs et à la bouche pincée. À l’aube, aux premiers cris de ma mère qui venait d’apprendre la nouvelle, j’avais sous les yeux le portrait de la douleur.


La foule d’Asie m’attend. J’y chercherai inlassablement le visage de mon frère emboîté dans son nouveau corps d’adoption, le regard apeuré d’un enfant de treize ans captif d’une figure hautaine aux longs cheveux noirs.


Mais ceci ne concerne en rien ma résidence d’écrivain à Shanghai. Ce voyage officiel débute aujourd’hui par la question préalable que nous posent nos hôtes, à laquelle les huit écrivains invités cet automne ont répondu : « Quel futur pour l’est et pour l’ouest ? » L’Académie de Shanghai traduira nos textes en chinois. Ils seront lus en public et en version bilingue sur place. Pourquoi la certitude s’est-elle soudain réveillée au fond de moi que, s’il existe un espoir d’honorer mon serment, de tenir tête au destin, celle-ci se superpose à l’idée d’un voyage interminable menant à une rencontre sans imprévu car attendue depuis toujours, menant à la clôture du monde connu, au bord de la folie, au seuil de la victoire ?








Shanghai pour horizon

"Le futur de l’est et de l’ouest”

Comme le visage de l’enfant laisse deviner celui de l’adulte qu’il deviendra, notre époque annonce le futur qui nous attend. Ce que nous avons sous les yeux continuera d’exister, semblable à ce que nous connaissons, mais dépassant aussi tout ce que nous pouvons imaginer. L’accompli appelle la nouveauté. La tradition désire l’inédit. Telle est la leçon du temps : il demeure le même en se renouvelant. Quel sera l’avenir de l’est et de l’ouest ? Quelles réussites nous sont promises, quelles difficultés nous attendent, quelle destinée commune sommes-nous en train d’écrire ?

Avant de tenter de répondre, qu’il me soit permis de remercier très chaleureusement et très respectueusement mes hôtes, la vénérable Association des écrivains chinois et celle des écrivains de Shanghai, ainsi que son honorable Présidente Madame Wang Anyi dont les livres « À la recherche de Shanghai » et « Le Chant des regrets éternels » touchent les lecteurs du monde entier, et enfin Madame Hu Peihua dont la gentillesse et l’efficacité ont permis d’organiser au mieux mon voyage. Enfin, ma reconnaissance à Pro Helvetia pour son soutien.


Quel futur pour l’est et l’ouest ? Untel sera tenté de répondre que l’est et l’ouest sont des termes relatifs qui épousent la géographie mentale de celui qui est en train de parler. Chacun se voit au centre du monde. Les européens situent les USA à l’ouest et la Russie à l’est. La Chine, quand à elle, brille d’un éclat particulier : nous, français, éprouvons à son égard un sentiment de paradoxale proximité. Les territoires les plus lointains sont ceux qui nous font le plus rêver, et, nourrissant notre imaginaire depuis l’enfance, répondent à notre soif d’absolu. Je me souviens des cours d’histoire à l’école de mon village, durant lesquels le souffle de le Révolution française semblait se prolonger mystérieusement à l’autre bout du monde, trouver un puissant écho au-delà des steppes, des profondes vallées de l’Oural et des sommets de l’Himalaya, s’étendre et se réinventer en Russie et en Chine, cette Révolution française dont j’apprenais avec passion les causes, les buts et le déroulement, le sang et les larmes, la liberté conquise, les progrès irréversibles et les espérances encore inassouvies.


Quel futur pour l’est et l’ouest ? Tel autre, confronté à la même question, répondra en termes de géopolitique ou de stratégie économique. Tel autre encore trouvera dans la nature humaine, dans l’art, ou l’histoire, la philosophie, la science, la religion, toutes les raisons de redouter l’avenir, ou, au contraire, de se réjouir. Tel autre enfin ne saura que répondre, car il sera occupé par son travail qui ne concerne pas le bien de l’humanité, mais se résume à l’effort de nourrir sa famille et d’améliorer sa vie. Je crois que je ressemble à cet homme-là.


Il existe en effet deux types d’individus : ceux qui se préoccupent de l’avenir du monde et ceux qui se soucient du prix du pain. Les premiers veulent voir loin, les seconds se contentent de ce qu’ils ont sous les yeux. En tant qu’écrivain, ce que j’ai tous les jours sous les yeux est le langage. Plus le temps passe, plus ce que j’avais de colère, d’impatience mais aussi de joie et de générosité s’est transformé en une forme particulière d’attention aux détails qui m’a fait passer de la famille des utopistes à celle des réalistes, ou, autrement dit, à celle des poètes. Mais s’agit-il vraiment d’une évolution ? Il m’arrive de croire que mon rapport au langage ne relève pas d’une lente maturation mais d’une vocation. Quels qu’aient été mes choix, mes réussites et mes échecs, je suis né écrivain et je n’aurai de cesse de le devenir. On ne peut que s’approcher de son destin, sans jamais l’accomplir.


Cette vocation définit qui je suis. Comme d’autres se disent attachés à leur patrie, je suis lié au langage. Les langues que je parle, le français, l’allemand, l’anglais, n’en forment qu’une seule quand j’écris. Leurs spécificités, leurs sensibilités se fondent les unes dans les autres pour devenir ma langue littéraire, comme se mélangent aussi, au moment d’écrire, mes pensées, mes rêves, mes intuitions, et tous les livres que j’ai lus. Je ne suis alors ni citoyen de tel pays ni habitant de telle ville, pas plus que je ne suis le fils de mes parents, le mari de ma femme, le père de mes enfants, le frère, l’ami, le collègue de travail. La géographie et la généalogie, la société entière se fondent alors dans la réalité de l’écriture, et, avec elles, l’espace et le temps. Qu’on me comprenne. Je ne mets pas la littérature au-dessus du reste. Je mets la littérature au service de tout, et moi avec elle. Ce faisant, je me prive, en tant qu’individu, du besoin de savoir et de comprendre, me dotant, en tant qu’écrivain, de toutes les insuffisances, de tous les mystères et de toute la lumière de la fiction. La fiction ne trahit ni n’embellit ce qui existe ; elle satisfait notre besoin de consolation au point de nous faire oublier la mort. Je ne saurais donc répondre à la question que me posent aujourd’hui mes très honorables hôtes chinois : « Quel futur envisager pour l’est et pour l’ouest ? », sans me poser d’abord celle de mon rapport au langage qui me permet de voir le réel, et celle de la littérature qui lui donne visage humain. Telle est ma profession : une parole droite, une pensée loyale, aimer ceux qui ont besoin d’amour, haïr ceux qui s’opposent à l’amour. Il n’y a qu’un dieu, et c’est l’homme ; je m’y consacre tout entier.

L’écrivain ne dit pas la vérité, il fait naître sur commande le frisson qui nous parcourt aux instants les plus intenses de nos vies, il nous fait jouir et souffrir sans nous imposer les conséquences du plaisir et de la douleur.


Quel est notre futur commun ? J’espère pouvoir un jour vous répondre. Mais avant cela, j’en reviens au langage. J’apprends la langue dans laquelle vous m’interrogez. Il se peut que je sache un jour suffisamment le chinois pour comprendre aussi quelles sont vos attentes. Et j’espère que vous ferez de même avec ma langue, le français. À défaut de vous donner une réponse, je vous donne ma parole.

Philippe Rahmy - 21 juillet 2011