Jérome Peignot (2/6)

Je n’ai pas signé Le Manifeste des 121, alors que je l’aurais pu. J’ai travaillé beaucoup à la radio, aux Chemins de la connaissance, et en particulier à l’émission Le Masque et la Plume que j’ai conduite avec François-Régis Bastide et Michel Polac pendant près de dix ans, et c’est moi qui ai sabordé cette émission, précisément à cause du Manifeste des 121.

La radio nationale nous avait interdit de citer devant un micro le nom de n’importe quelle personne ayant signé ce texte, comme Jérôme Lindon, Sartre, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan... Moi, je ne l’ai pas signé par ce que je ne me sentais pas le droit, alors que finalement c’était pratiquement mon âge, d’engager des jeunes gens à l’insoumission.

Et puis, à l’époque, j’avais peu publié. Je n’étais pas, et je ne suis toujours pas, quelqu’un placé sur le devant de la scène. J’avais écrit, en 1971, un roman, que vous m’avez dit avoir lu, qui s’appelle La Tour, publié chez Christian Bourgois. Ce livre a été écrit sous l’empire des romantiques allemands, et surtout de Novalis. Je vivais alors une aventure amoureuse avec une femme qui était propriétaire de cette tour qui se trouve en Dordogne, exactement à Saint-Léon-sur-Vézère, c’est une tour qui existe, elle est toujours debout, elle date du XIIe ou XIIIe siècle, un vestige très surprenant, et j’ai d’ailleurs reproduit sa photo au début du livre.

Après avoir quitté Gallimard, j’étais en effet arrivé chez Bourgois, où j’ai publié ensuite un ouvrage, en 1974, dans la collection « 10/18 », qui s’appelle Les jeux de l’amour et du langage, et, en 1979, Le petit gobe-mouches (illustré par Valerio Adami), c’est un jeu de langage.

Et comme vous parliez de la qualité typographique et plastique des livres de Bourgois, celui-ci m’avait demandé d’écrire un livre sur la typographie.
Bourgois m’a dit : « Mais pourquoi ne mêles-tu pas ton petit brin de plume et ton amour de la typographie dans un même livre et l’on verra ce que ça donne... »

Alors, pourquoi me parlait-il de mon amour de la typographie ? Eh bien, parce que je fais partie d’une famille de gens qui ont été des fondeurs de caractères d’imprimerie. La firme que dirigeait mon père, et mon grand-père et mon arrière grand-père, ça remonte à pas mal de générations !, s’appelait Deberny et Peignot.

Et Deberny, cela doit vous dire quelque chose, c’est le nom de Madame de Berny (Laure...), La Dilecta, celle qui a vécu avec Balzac avant Madame Hanska, et qui a financé son entreprise de fondeur de caractères. Cela ne veut pas dire qu’il y a un lien familial avec de Berny mais il y a eu un lien industriel, la fonderie Deberny, à un moment donné, a avalé la fonderie Peignot ou l’inverse...

En 1965, j’avais été invité par M. Kissinger à l’université de Harvard (USA), dont j’ai été chassé d’ailleurs parce que c’était en pleine guerre du Vietnam et j’avais fait une déclaration dans le journal The Crimson : pour le départ, le recul, le retrait des Américains du Vietnam. Ce qui m’avait valu d’avoir beaucoup de problèmes avec M. Kissinger qui m’avait finalement supprimé mon visa, et que j’ai pu reconquérir par la suite ! J’ai donc été une victime des suites du maccarthysme et de M. Kissinger... Lequel, en dépit des bombes qu’il a fait tomber sur une partie du Vietnam jusqu’à, paraît-il, enfoncer une île entière dans la mer, a eu quand même le prix Nobel...

J’ai écrit ce livre, De l’écriture à la typographie, dans cette université. L’accès à la bibliothèque était facile. Finalement, ce n’est pas Bourgois mais Gallimard qui l’a publié dans la collection « Idées », en 1967. De l’écriture à la typographie est un livre qui parle du signe typographique, mais pas à la manière d’un spécialiste. Signifiant, signifié, mais le signe ? Il fait partie intégrante de ce qu’il véhicule. Lacan a employé ces expressions « signifiant », « signifié », mais aussi a attiré l’attention sur le signe, parent pauvre, négligé... Le signe véhicule beaucoup de signifiant, de référents. On n’en parle pourtant jamais.

Après l’épisode Bourgois, on m’a demandé un jour, à France Culture, de faire une émission sur Pierre Leroux. Qui est Pierre Leroux ? Il y a une rue à Paris qui porte son nom. A la suite de mes émissions, un éditeur, Lattès, m’a proposé de préparer un livre sur celui-ci. J’ai d’abord hésité et puis ce livre (Pierre Leroux, inventeur du Socialisme, Klincksieck, 1989), je l’ai quand même finalement écrit, et dédié à François Mitterrand avec cet exergue : « Au président de la République française, à qui l’on doit d’avoir donné du socialisme une expression aussi poétique que réaliste. »

Pierre Leroux est un compagnon de Victor Hugo à Jersey. Je le définis comme cela, en vérité il a d’abord été un typographe. Et c’est une des raisons qui m’a amené à lui. Il a été typographe au journal Le Globe, où il a composé des textes de Victor Hugo. Puis, peu à peu, il s’est engagé dans la Révolution de 1830, puis dans celle de 1848, et même sur les barricades, très violemment. C’était un chrétien, mais un chrétien de gauche : on a beaucoup parlé, au XIXe siècle, du « Christ sans culottes ». Au fond, il s’agit de la rencontre du christianisme et du socialisme...

Leroux, qui a écrit une œuvre très importante, dont un livre qui s’appelle De l’Humanité, de son principe et de son avenir (1840), que Michel Serres a reproduit dans son corpus philosophique, c’est un type formidable ! Il a été l’ami de George Sand, et l’inspirateur du roman La Comtesse de Rudolstadt (1843). Il était féministe. Mais de typographe qu’il fut, peu à peu il devint écrivain révolutionnaire et défendit la cause des typographes qui représentaient, en quelque sorte, l’élite prolétarienne puisque ce sont des gens qui lisent, écrivent, connaissent la langue, et qui sont éminemment cultivés, dont on ne pouvait pas se passer. Pourtant, ils ont été très malmenés dans l’Histoire, car on est passé de la Révolution à l’Empire, à la Restauration...

Finalement, Pierre Leroux répondait tout à fait à mes obsessions : l’écriture, mais aussi l’engagement politique, qui forment chez lui un tout indissociable.

Alors, j’ai écrit ce livre qui a été publié par les éditions Klincksieck. Elles avaient édité La grève de Samarez qui est un des plus beaux livres, le dernier, je crois, de Leroux qui avait quitté la France, comme Victor Hugo, au moment de l’arrivée de Badinguet, alias Napoléon III. Il a vécu là-bas dans un état de misère alors que M. Victor Hugo fait du cheval et a une vie mondaine sur l’île. Leroux crève la faim...

Mais il a écrit une œuvre absolument admirable, en particulier il y a un hymne à Gutenberg, que je reproduis, et il avait créé finalement un phalanstère à Boussac, à côté de Nohant, chez George Sand.

Malheureusement, le diffuseur de mon livre a brûlé et celui-ci est parti en fumée... mais j’aimerais bien qu’un jour on le reprenne.

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Dominique Hasselmann - 11 février 2005