Cécile Guyonneau | Carnets de Belfort

             Les corps ont des visages, des mains, des pieds, des coudes et des genoux, ils sont des hommes et des femmes, ils ont des sexes.
             Autour d’eux il y a des feuilles d’arbres, un lion, un coquillage, un chien – les éléments d’un monde.
             Comment représenter ce monde ?
             Quelles histoires s’y déroulent dont la peinture est le témoin privilégié ?

             Les Notes de peinture racontaient le travail que Cécile Guyonneau a réalisé d’octobre 1991 à juin 1992 sur le portrait : qu’est-ce qu’un visage, que regarde-t-il, que dit-il de son histoire, de la nôtre ?

             Les Carnets de Belfort accompagnent la mise en œuvre d’une nouvelle série de 2005 à 2008. De nouvelles questions prennent corps dans l’espace de la toile : comment représenter un œil, un sein ? Une chevelure, une toison ? Un lion, un chien ? Un arbre, une véranda ?
             Qu’est-ce qu’un bleu, un orange, un brun ?
             Que se déplace-t-il de l’esquisse au dessin, du dessin-peint à la peinture ?
             En quoi Rodin, Vélasquez, Soulages, Géricault, aussi bien Paul Claudel et Olivier Py, sont-ils nécessaires à la main qui tient le pinceau ?

             Les Carnets de travail tenus par Cécile Guyonneau racontent le dialogue incessant entre le regard et la réflexion.
             La série de tableaux dont il est question a été exposée à Roubaix en avril 2009.
             DD.






Mardi 18 octobre 2005
16h30 j’émerge de ma peinture.
Quand je suis dans mon atelier je plonge peu à peu – en moi-même ? dans mes pensées ?
Pas de mots pour dire où je m’en vais.
J’imagine que les lés sont des phrases que je mets les unes à côté des autres. Ce sont des brouillons mais des brouillons utiles des brouillons de quelque chose à venir. Et peu importe si rien n’advient.
Des phrases donc faites de mots mis les uns à côté des autres.
Cela raconte.
C’est une histoire.
Mais l’histoire se fait seule, sans moi, c’est-à-dire sans ma conscience.
C’est peuplé d’hommes de feuilles de lion, louve, chienne, serpent.
Cela a trait à l’horizon, à la maison, à ce qui est contemplé sans jamais être atteint.
C’est peuplé de femmes assises et d’hommes debout.

J’imagine que j’occupe l’espace d’un magasin désaffecté, en pleine ville, avec de grands murs blancs où il est permis de punaiser et de grandes vitrines à travers lesquelles les gens qui sont sur le trottoir peuvent regarder.
La porte du magasin est ouverte, et je suis au travail quotidiennement dans ce lieu pour continuer mes phrases et mes mots et je peux être interrompue par des gens qui osent entrer.
Peut-être est-ce que je dors sur les lieux.
Ce travail ne peut être qu’en cours il n’a pas vocation à être fini.
Il est en route mouvement chemin.
En cours
TRAVAIL EN COURS
C’est la meilleure dénomination.
On ne réécrit pas tout de A à Z sans y passer beaucoup de temps. Et c’est de l’écriture. Je suis en train d’écrire, sauf que mes mots sont des formes peintes, découpées, collées, mises en relation avec d’autres.
Ce travail se fait peu à peu.
Je laisse aller les phrases sans me censurer.


Dimanche 23 octobre 2005
J’utilise depuis aujourd’hui de la « colle à papier » pour encoller les morceaux de papiers découpés que je veux mettre sur un lé.
C’est encore plus jouissif.
Le papier encollé est mou presque friable.
Le déposer sur le lé est agréable, le lisser avec les paumes de mes mains : voilà qui me convient.


Mardi 25 octobre 2005
• jaune moyen
• papier A3
• couteau
• eau
• bocaux en verre
• demander affiches à Cl.

Tout ce travail est un entre-deux, un jeu entre, un passage de … à …, un ping-pong entre deux façons :
— la couleur
— le noir et blanc ( = ici soit le bleu et blanc, soit le brun-rouge et blanc).
Cela me rappelle le passage de la série des portraits de ma famille (marron et blanc) au tableau L’Origine, sur lequel cela valsait entre les bleu/blanc et les parties colorées.
C’est une valse que je retrouve sans arrêt : mon hésitation, ou plutôt, certaines choses en noir et blanc et d’autres en couleur au sein du même travail de la même série.
En fait c’est bien de l’origine qu’il s’agit de nouveau.

Aujourd’hui je me pose la question de faire passer la couleur du lion aux cheveux de l’assise-contemplative.
Quelle question ! Allons-y !

Voilà le terme : j’oscille entre le noir-et-blanc et la couleur – au sein du même tableau de la même série.
Noir-et-blanc et couleur ont un sens, correspondent à un travail particulier.
Telle chose ne peut être peinte qu’en noir-et-blanc, telle autre qu’en couleur.
Cela a peut-être à voir avec le style, qui fait qu’un écrivain ne peut employer que ce mot-là, mettre ou enlever cette virgule.
L’unité de mon travail n’est pas à chercher dans : un travail tout noir-et-blanc ou un travail tout couleur.

D’autre part, il y a les deux univers du noir-et-blanc : l’un bleu/blanc, l’autre brun/blanc. Comme plus haut, telle chose ne peut être peinte qu’en bleu/blanc, l’autre seulement en brun/blanc.
C’est aussi ce qui divise mes travaux colorés : les grands univers bleus, les grands univers rouges.
Mon monde est partagé en 2 x 2
couleurs / noir-et-blanc
rouge / bleu et bleu-blanc / brun-blanc.

Je suis incapable de résister à une chevelure (toison) orange.
Au fil de mes tableaux le personnage à la toison orange (le roux) est une clé :
— 1 dans les Bundren
— 1 dans la Crèche monstrueuse
— 1 dans L’Origine.
À vérifier.

Une clé d’énergie, de vitalité, de liberté.

Aujourd’hui resurgit une toison orange : je n’avais pas fait le rapprochement jusqu’à maintenant.
Le lion est jaune et rouge.
— Le lion c’est la vie —
La toison orange (la rousse) n’a pas de visage. Elle est reliée à la femme double du Laissez venir.
Avec cette toison je retrouve mes sensations d’enfance de la peinture (sensations du début, des Bundren, la Crèche, etc.), je retrouve ma naïveté ma candeur, la voie est libre.

Il y a quelque chose dans la mythologie à propos de la toison : d’or ? Jason ? À chercher.


Jeudi 27 octobre 2005
L’élément féminin entre en scène.
Face à l’homme, noir, derrière le lion.
Comment réussir à dire alors que je ne sais pas dessiner : par tâtonnement ? voir s’il y a une photo qui me convient dans mes archives ?

C’est la femme-doublée du Laissez venir. Là, elle goûte l’eau du bout du pied avant de traverser. Elle s’interroge :
— Ici ?
— Je ne sais pas encore.

En tout cas c’est la scène d’origine. LA CÈNE. L’ORIGINE.

La scène d’origine est celle de l’homme et la femme au paradis terrestre. Quelque chose s’est passé là.

Allons-y !

• Rapporter : un crayon à papier.

Je me demande si mes formes sont lisibles.
Là où je vois une chevelure, un bras, une jambe… que verra une personne qui regardera le tableau ?


Mercredi 2 novembre 2005
Eli Eli Lama Sabachtani
Père, pourquoi les avez-vous abandonnés ?
dit la femme de La Pieta qui reçoit l’enfant sans vie
l’enfant en extase
l’enfant au corps abandonné sur ses genoux
La femme aveugle
aveuglée
impuissante
chargée, qui a reçu la charge mais ne l’a pas choisie.
Pourquoi les avez-vous abandonnés et me les avez-vous laissés en charge.
Pourquoi ?
Ces femmes gigantesques et ces petits d’homme, endormis ? morts ? en extase ?
Au corps abandonné.
Que faites-vous les hommes ?
Que regardez-vous ?
Eli Eli Lama Sabachtani

Le corps de la femme est chargé de désir.

À contempler le corps de la femme – le mien par exemple dans la glace – qu’est-ce qui est si important, si fascinant ?

Pourquoi intervient-il autre chose que le plaisir des corps ?
et pourquoi une rupture est-elle si douloureuse ?
Qu’est-ce qu’aiment les hommes du corps des femmes ?
Pourquoi en ont-ils un besoin si intense ?

Pourquoi toutes ces représentations du corps des femmes dans l’histoire de l’art ?

C’est ce que je raconte là.
C’est une tentative de répondre à ces questions.

Recherché « extase », trouvé « Pieta » avec un Christ au visage extatique sur les genoux de sa mère.

Partie du désir, du plaisir, j’arrive à une pieta.
Comme si le summum du plaisir était dans la relation :
1/ mère-fils
2/ mère-enfant
3/ femme – corps masculin abandonné
4/ adulte enveloppant – corps adulte abandonné

Transformer la mère de la Pieta en homme.

Samedi 5 novembre 2005
Je regarde ces gros traits de la Pieta. L’idée générale y est, mais il est clair que je ne sais pas dessiner.
Ma question : est-ce que ma recherche serait différente si j’avais suivi des cours de dessin et si je pouvais dessiner et rendre (bien) cette sculpture, par exemple ?
Ma recherche ne serait-elle pas entravée par une grande facilité technique ?
Ce que je cherche n’est-il pas totalement lié à ma maladresse pour le faire sortir ?
C’est parce que je ne sais pas peindre ni dessiner que je peux donner à voir ce que je cherche.

J’aime ce que les lignes chantent, ce que les passages au blanc racontent.
Non, nous ne savons rien de rien. Tout est à faire.

Toujours ces deux drôles de constatation :
1/ Si tu savais ce que tu cherches tu ne le chercherais pas.
2/ Si tu ne savais pas (si tu n’avais pas une connaissance, une réminiscence) ce que tu cherches, tu ne le chercherais pas.

Chercher pour connaître.
Connaître c’est se souvenir.
Quand je trace mes traits, que j’efface au blanc, repasse, quand au fond je travaille, je fais apparaître quelque chose de nouveau et en même temps ce nouveau ne demande qu’à éclore donc il n’est pas nouveau, il est en potentiel, prêt à l’éclosion.

Tu nous as abandonnés et nous ne t’en voulons pas.
Cet abandon est le gage de chercher à connaître.
C’est le vide engendré par l’abandon qui nous a permis de bouger.


Jeudi 10 novembre 2005
Je ne sais pas comment je m’inscris dans le monde qui m’entoure.
Dont son actualité (ce qu’on appellera peut-être « Les émeutes de novembre 2005 », mais ces événements ont-ils le droit d’être ainsi nommés, dramatisés ?).

Rien de ce que je fais en peinture n’a de source dans le moment, dans ce temps-là précisément.
Je vois le monde, j’y suis, j’en souffre, j’en rigole parfois, mais je fais tout pour qu’il ne m’atteigne pas, pour être à côté de lui. Je n’appartiens à rien. Je ne peins rien de ce qui fait l’actualité.

• Stylo

MASKAFRICAIN
Des feuilles de journal passées au blanc. En volume, une ébauche de masque peint en bleu collé sur une feuille.
Impossible de donner vie, sérieux, à une telle représentation. Comme si elle ne m’appartenait pas. Parce qu’il n’a pas d’équivalent dans mon monde, mon époque, je ne peux pas faire un masque qui dépasse le statut d’objet, de folklore.
Quelle chose dans mon époque remplace ce qui est de l’ordre du religieux, que je pourrais saisir, représenter ?
De même je peux décorer une table avec le dessin canaque d’un lézard. Ce dessin de lézard est beau, épuré, il me plaît.
Qu’est-ce qui, en France, en est l’équivalent dont je pourrais me servir pour un décor, une ornementation ?


Mardi 15 novembre 2005
• Carte postale : « le Diable » de Rennes-le-Château.

Piéta. L’homme assis a un visage très maquillé.
Cela peut être un travesti, un acteur de théâtre, un homme de cirque.
Laisser la chose se raconter elle-même.

La preuve du couple rouge/bleu : mes assiettes de peinture.
L’une, rouge/jaune/brun, l’autre, bleus.
Je ne me sers que de rouge, jaune, bleu, blanc : quatre couleurs ; parfois du brun quand il y en a dans un pot, mais les quatre couleurs de base sont incontournables.
J’ai besoin de très peu de choses pour peindre : du papier / 4 couleurs / des pinceaux.


Jeudi 17 novembre 2005
Quelqu’un est venu ici. Le cadenas était orienté dans l’autre sens.
Je constate que parfois quelqu’un passe ici quand je n’y suis pas. Qu’importe… du moment que rien n’est touché.
Je ressens cet atelier comme un lieu aussi intime qu’une chambre.

L’homme grimé et le diable magnifique : nouvelle piéta.

J’aime la peinture en gros.
Je n’aime pas ce qui sait.
Ceux qui « savent », ou plutôt le croient, m’embêtent.

Pour l’instant : toutes les femmes sont rouges (ainsi que le lion, rouge et jaune) (et les gargouilles) et tous les hommes sont bleus ainsi que le serpent, la louve et la chienne (donc les animaux).

Si tu sais ce que tu dois faire inutile de le faire.
Je peins parce que je ne sais rien, et encore moins : peindre.

« Viens mon mignon, viens t’asseoir à côté de moi.
— Va te faire foutre »
ou bien :
« Ça m’inquiète, faisons semblant de rien » pense-t-elle en tapotant du plat de la main sur le sol à côté d’elle.
C’est ainsi que je me sens au monde : à faire semblant de rien, parce que comme ça personne ne te voit, ne te remarque, et c’est plus tranquille pour vivre.

J’ai des théories sur la forme que peut avoir un genou plié vu de face. Alors j’essaie de le peindre telle que ma théorie mentale me le suggère. Mais d’où je tiens que ça doit être peint de cette façon : aucune idée.
De même pour la raie des fesses, la ligne de la colonne vertébrale, les demi-ronds des seins et le point de leur aréole.
Alors je le fais, le peins, et après je corrige, corrige, jusqu’à arriver à ce que je veux.
Parfois j’arrive là où je n’avais pas prévu. Ce n’est pas grave. Plus : c’est bien.

J’aime cette « chevelure » qui regarde « les bras croisés ». Il y a un défi, une fierté.

Se profile à l’arrière-plan de la Piéta un vitrail. Penser aux vitraux de Soulages à Conques.
Diable / piéta / vitrail non, ce n’est pas religieux, c’est archaïque, c’est l’assise, le fondement de ce qui m’intéresse, m’a faite ? Je ne sais pas.
Mais c’est par là que j’ai envie de chercher.
Au niveau de la Genèse, du Jardin d’Eden.
L’Annonce faite à Marie vient après, bien après. Mais quoi donc lui annonce l’Ange ?
Avant il y a diable / piéta / vitrail / jardin / le cheval au galop / le radeau de la Méduse.
L’annonce est faite parce que la personne réceptrice (ici Marie) peut la comprendre.
Avant c’est impossible.
C’est cet avant que je peins.
Le radeau de la Méduse parce que nous sommes tous embarqués quoi qu’il arrive, même si jamais nous ne pourrons atteindre l’Annonce.


Samedi 19 novembre 2005
Une pensée ne se forme pas spontanément. Quelque chose arrive, une hypothèse ? Et il faut la regarder sous toutes les faces pour que peu à peu s’élabore une réflexion, quelque chose qui avance la connaissance, le savoir, une pensée.
Sans cet effort de mettre de la réflexion dans ce que je vis je n’arriverais plus à vivre.
Il y a deux choses qui me permettent de dépasser les moments difficiles : les penser, réfléchir, nommer, considérer, décrire ; et bouger (me promener, aller voir ailleurs, changer de lieu).

Je peins la main du diable. Elle se pose sur l’épaule de l’homme grimé.
C’est un diable rouge avec des yeux magnifiques.

Il y a quelques années, Cl m’a dit : « Ta peinture est à ton image : robuste, franche et directe. »
Je ne peux pas l’oublier.
J’aime ces mots qui me définissent ou plutôt dont s’est servi Cl pour me définir.


Mardi 22 novembre 2005
Aujourd’hui, étude car impossible de me concentrer sur du gros œuvre.
LE PENSEUR DE RODIN.
Étude d’un détail : la forme due à trois lignes, la main qui fait un angle avec la ligne droite de l’épaule. C’est l’équivalent du « trou » de lumière des Ménines de Vélasquez par lequel sort le chevalier dont on ne voit que l’ombre chinoise ; ce trou c’est le nœud, le point crucial.

• Sacs en plastique pour envelopper mes bottes.


Jeudi 24 novembre 2005
Pull, béret, bottes fourrées : tout est parfait.
Pouvoir travailler ici à la lumière du jour est un vrai cadeau.

Ai pris mes tirages papier des Ménines et du Radeau de la Méduse de Géricault.
Le travail fait la fois dernière tient le coup.


Vendredi 25 novembre
Travail sur les Ménines.
12 personnages
3 groupes :
1/ peintre, parents, chevalier
2/ l’infante, deux Ménines, le chien
3/ Ménine-bête, Ménine-jeune, deux Ménines-chaperon
Tout est situé dans la moitié inférieure du tableau.
La moitié supérieure est occupée par 2 tableaux et 1 plafond avec 2 lampes triangulaires.
Il y a 4 triangles : les deux lampes / la tête du chien / la silhouette du chevalier.


Jeudi 1er décembre 2005
— Il y a le CHANTIER : les lés de travail
— Il y a les ÉTUDES : par exemple le Penseur de Rodin, les Ménines de Vélasquez, le Radeau de la Méduse de Géricault
— Il y a le CARNET DE BORD : format 1 page de Libé, à la verticale, passée au blanc sur une face, puis dessus collage écrits etc.

Aujourd’hui découpé huit dessins-torchons faits il y a quelques années :
1/ Les maisons (existe : 6e muet)
2/ L’homme qui revient
3/ Le vide
4/ Le plat dans la tempête (existe : 3e muet)
5/ Le cri (de Munch)
6/ La noyade
7/ L’extase (existe)
8/ Le baiser de Rodin
Nommés aujourd’hui.
Regroupement possible deux à deux :
1/ L’extase et le cri : en commun la jetée
2/ Le plat et la noyade : en commun la tempête
3/ La maison et le baiser : en commun ?
4/ L’homme qui revient et le vide : en commun la véranda

Ça fait dans tous les sens.
Pour l’instant je laisse aller mais à un moment il va bien falloir que je saisisse tout ça et que je m’y mette sinon ça ne sert à rien.

• Chevalet


Vendredi 2 décembre 2005
Peinture d’après 4/ le plat dans la tempête.
Conclusion : JE NE SAIS PAS.
La question est de savoir si je fais confiance à ce genre de traiter.


Samedi 3 décembre 2005
Deuxième tentative 4/.
Quels sont les droits de la peinture ? ou plutôt quels sont ses devoirs ?


Samedi 18 mars 2006
Voyage d’un mois en bateau à voile.
Je reprends pied peu à peu.
Déclic donné par Cath qui doit venir déjeuner avec moi mardi et m’a demandé si nous irions à mon atelier.
Cela m’a prise de court.
J’ai dit non et du coup aujourd’hui je suis ici.

Découpé et punaisé deux personnages féminins.
La scène évolue.

Acheter peinture de mur : jaune, rouge, bleu.
Inutile de me servir de bonne peinture.
C’est un décor peint. Cela raconte une histoire.


Samedi 25 mars 2006
Ramener ma boîte d’archives, des journaux, boîte à œufs, pots de yaourt, eau.

Mardi montré cet atelier et le travail en cours à Cath.
Trouvé une photo de Nan Goldin, le visage exact de ma piéta.
Ramené trois archives pour cette piéta : la photo de Nan Goldin, le diable de Rennes-le-Château, la vraie piéta de Michel-Ange.

Travail sur :
— LES LIGNES DU PENSEUR DE RODIN
— fini les PIEDS D’UNE FEMME ASSISE ROUGE LE VISAGE CACHÉ DERRIÈRE SES GENOUX


Dimanche 26 mars 2006
17h, heure d’été.
Entre deux amener-chercher à la gare, halte à l’atelier.

Commencé le sixième personnage de femme assise du Laissez venir à moi.
Effacé deux prolongements de lignes du Penseur d’après Rodin.
C’est une scène de théâtre et c’est le théâtre de la vie.
C’est une scène maléfique et je suis aveuglée par le titre maléfique : Laissez venir à moi.
Le personnage qui attire et un des visages du personnage féminin qui se dédouble ont la même couleur de peau : brun foncé.
Tous les autres n’ont pas de couleur à l’intérieur du contour qui les dessine.
Visage. Mains/pieds/œil.


Samedi 1er avril 2006
En attente du séchage d’un lé.
Nouvel espace blanc, grand.
Taille idem La Piéta.

Au fond de moi lové dans l’estomac un poids (on peut l’appeler tristesse), mais ce poids veut éclore, sortir, être, devenir. C’est pourquoi ce nouvel espace à peindre.
Envie de fenêtre, envie de vue, envie d’océan, envie de maison, envie de couleur, envie de gros traits.
Gros traits idem les femmes assises.
Les gros traits me suffisent.
Couleurs idem le lion.
Il faut y aller.
Ce poids est là. Et tout ce qui en découle, de recherche, est à faire : c’est à moi de le faire, imperturbablement.

Je vis en tâtonnant comme je peins.
Une question : est-ce que je suis en train de « louper le coche » ?
1/ cette question est-elle légitime ?
2/ qu’est-ce que ça veut dire « louper le coche » : c’est par rapport à quoi, à quelle autre vie à laquelle je comparerais ?
3/ un jour, oui, je serai morte et je serai peut-être déçue, juste avant de n’être plus, de n’avoir pas assez fait, expérimenté. J’essaie d’être la plus honnête possible. C’est-à-dire : je ne cours pas, je n’essaie pas de m’étourdir, j’essaie d’aller vers ce que je veux vraiment.
Savoir ce que je veux vraiment, eh bien justement je n’en sais rien avant que tel ou tel tâtonnement m’avertisse. « Ah oui ! c’est bien ça. »
Donc je tâtonne.

Premiers traits sur le nouvel espace. Je ne peux m’enlever l’obsession de la maison, d’un intérieur qui regarde vers l’extérieur.
L’obsession d’un muet.
Déjà en train de blanchir les lignes : NON il n’y a pas de ligne horizontale au-dessus (traduction : il n’y a pas de toit). NON il n’y a pas de lignes verticales des deux côtés (traduction : il n’y a pas de murs).
Reste une silhouette de fauteuil.

Passage au blanc.
Des femmes rousses surgissent.
Tout est transformé.
L’histoire continue.
Je reprends la main avec mes peintures en pot. Je me sens libre.
Il faut que j’arrête là le dessin si je veux peindre.
C’est-à-dire : arrêter de trouver l’expression du visage ou juste ses traits, arrêter la forme et la position du corps.

TROUVER LA COULEUR pour ce qui représente la peau-du-corps (pas ce marronnasse qui appartient au dessin) et PEINDRE le corps, les bras, les jambes, la face.
PEINDRE cette envie d’arrière-plan.


Dimanche 2 avril 2006
Plein de choses me sont égales dans ma pratique.
Une chose ne l’est pas : ne pas le faire (c’est-à-dire : ne pas peindre).
(« égales » c’est-à-dire : la facture, le support - ça c’est nouveau : passée de la toile sur châssis au papier -, le choix de la peinture).

Lancé la peinture.
Arrêté le dessin-peint.
Par aplats et recouvrements j’avance.

Cheveux, visage, cou / Buste, épaule, pubis, nombril / Jambes, pieds.

Je tire peu à peu le personnage vers les pieds.

Seins : trop hauts, trop bas, trop hauts, trop…
Nombril : trop haut…
Le personnage sort peu à peu.

La peinture / le dessin : c’est la liberté.
Je représente ce que je veux, même si c’est impossible, implausible.

Il faut que j’aborde la Piéta de la même manière que ce Violaine : EN PEINTURE.

Je ne me demande pas pourquoi l’une tient dans le creux de sa main le pied de l’autre : je n’en sais rien, ça s’est fait peu à peu comme ça.
Je ne me demande pas ce qui va advenir du fond – de l’arrière-plan derrière ces deux personnages – je n’en sais rien.


Lundi 3 avril 2006
Devant ce tableau en ébauche – un tableau peint et non dessiné – une certitude : je dois le mener au bout.

• Cl : affiches please

« Je suis Dieu et la Terre est peuplée ».
Comme si je n’avais pas le droit de laisser ces femmes dans la nature, une obligation de ville autour d’elles. (Saque-moi ce « Pourquoi » qui te vient.)
Pas d’océan, pas de ligne d’horizon, pas de plancher. Des feuilles ? Oui peut-être. Un soleil ? Y réfléchir.

On ne sait rien de où la scène se joue. C’est minimaliste. Réapparition du plancher. La ligne de fuite, ça me rassure. Ça me sort de la platitude, du plan unique, des choses sans volume.

Que faire d’une surface quand tout ce qu’on a à dire tient dans deux personnages peints (ce qui occupe bien peu de la surface). Que faire de la surface restante ?
Au moins lui enlever tout l’anecdotique qui traîne histoire de remplir… la surface.
Comment faire pour qu’elle ne soit pas inutile, qu’elle ne serve pas à rien au tableau ?

DESSIN DE LA SÉRIE. CH.1 : 2 FEMMES. CH 2 : PARLER DIT-ELLE. J’ÉCOUTE J’ENTENDS MAIS JE NE COMPRENDS PAS. ELLES PROTÉGERONT LEURS PETITS COMME UNE LOUVE UNE CHIENNE. CH.3. CH.4 : PIETA. CH.5 : SI T’ES PAS SAGE T’IRAS AU CIEL. ANNEXE : LES SPECTATRICES, LES RECEVEUSES, LES « EUES ». CELA SE DÉROULE DE GAUCHE À DROITE, C’EST UN LIVRE D’IMAGES, DE LECTURE


Samedi 8 avril 2006
Quelle histoire racontes-tu ?

Dehors, sans murs, parce que le théâtre de la vie se trouve dehors, hors les murs, hors les abris. Parce que c’est dehors qu’on ne sent pas d’oppression.
Traduction : une ligne horizontale qui casse les montants verticaux, les lignes du plancher qui tendent en biais vers cette ligne horizontale et, au-delà du plancher, l’air : le ciel / la lune / des nuages / de l’espace.

Merci bien je respire, et toi ?

La lune : le réverbère ?
Le halo du réverbère.
À droite le mur de la maison.
Le réverbère : et pourquoi pas la servante d’Olivier Py ?
Le réverbère… et comme cela je rejoins l’urbain / la ville / la construction de l’Homme : ainsi je ne suis pas à l’état de nature, dans la nature.
Je voulais une ruelle : la voilà.

Peindre, c’est la liberté.


Jeudi 20 avril 2006
Travail sur la servante.
Toutes les lignes sont posées, toutes les grandes implantations : maintenant il faut peindre.
C’est inouï l’incertitude sur les couleurs. Face à ce tableau ma question : vais-je basculer des rouges dans les bleus ?
Je réfléchis à ma série des muets : la lampe (rouge bleu) / le fauteuil (vert rouge bleu) / la véranda (bleu) / le piano (rouge bleu) / l’assis (rouge) / les maisons (bleu).


20 avril 2006 (suite)
Mon problème : le carré à l’arrière.
C’est quoi ce carré ?
Il détermine ce qu’est ce tableau :
— ciel : on est dehors
— fond : on est sur une scène de théâtre.
Lutte entre l’urbain et la nature. (À rajouter dans toutes les luttes.)
Bleu / rouge
Monochrome bleu / monochrome brun
Couleur / monochrome

L’objet ici est le réverbère (la servante).
Repartir de lui (elle) ?

Paumée rien fait.
Ramener des chaussures.

1er août 2011