Nicolas Pesquès | La face nord de Juliau, sept

Nicolas Pesquès continue, ouvrage après ouvrage, une œuvre admirable (que l’on espère voir bientôt réunie en un volume, tant sa cohérence est manifeste) autour du motif (« Longtemps aimé produire des phrases qui épousaient le / paysage. Décrire était écrire. Ruisseler d’un bonheur exact. / Le lieu était le lien et c’était tout. ») Autour de la couleur, notamment, qui en est l’assise secrète. Qui en est la vibration musicale qu’il s’agit, par les tours et les détours inquiets du vers, de donner à entendre. Le jaune avec Nicolas Pesquès vibre longtemps dans le regard, continué au-dedans, vibre.
L’auteur nous fait nous poser inlassablement la question suivante : dans quelle mesure le langage poétique peut-il être cela même qui, entre les mains de Cézanne, lui permettait de faire parler la montagne Sainte-Victoire au plus intime ? La faire parler, ou plutôt la faire chanter, mais non pas dans un effort tendu, fût-il contrarié, vers le lyrisme puisqu’il s’agit pour Pesquès de faire simplement apparaître son chant (« l’effet que ferait un chant de champs »).
« [E]crire pendant n’existe pas / pendant n’a aucun sens dans le corps // soit la colline / soit son renversement / une coulée de ronces par le mitan du lit // … // soit un impératif de présence / jaune est partout / terre est sur terre » Il ne s’agit pas pour Pesquès d’essayer d’écrire sur le motif, avec toute la justesse possible, indéfiniment reconduite et recomposée dans le geste de la phrase, mais d’écrire sur la présence dans la présence, et ainsi de se placer fondamentalement dans une distance radicale entre ce qui survient sur la toile de la page par le langage et ce qui survient dans l’œil (et ses interrogations secrètes et intelligibles) qui s’éveille à sa propre vision et cherche à prendre en compte chaque nervure de l’espace se définissant et s’approfondissant sans cesse. « Les couleurs s’épanouissent dans la distance. // Quand la colline est-elle le plus ce qu’elle est ? Où passe le / fil de l’eau, le miroir de la hache ? / Voici la profondeur et voici le jaune. Ce n’est plus un écho / ni une frappe mais quelque chose de vissé, un assemblage. / On peut les avoir sur la même photo. »
La distance entre le motif et le vers ne signifie pas une déchéance de ce dernier quant à une visée interprétative qu’il pourrait receler, bien au contraire. De par cette distance infranchissable, le vers s’affirme comme part (mais autre) du motif, puisqu’il n’a pas d’autre visée que lui-même, ne parlant en rien du motif, mais parlant autour du motif, naissant de lui mais ne cherchant pas à nous ramener à lui. Ainsi, le vers est dans une posture d’apparition car il est aussi injustifiable que toute part du motif s’offrant à la vue du poète-peintre-voyant (« ici matière et ici écrire »). Il s’agit par conséquent de lire le motif comme le vers, dans le même élan : « mon sentier n’est pas pareil, mon bois est de genêts / ce sont les mêmes // ses mots sont lisibles comme de l’eau inconnue // c’est l’histoire de chaque son dans chaque corps / en général on dit qu’un monde arrive / on finit par lire // Em. comme un impératif ». Et, ailleurs : « le seul dépassement est encore une phrase / un angle, une fonction dans le bois // tout paraît, tout en déraison »
Mais dans quelle mesure le langage poétique peut-il se tenir face au motif, dans cette distance infranchissable, dans une posture épiphanique qui fait se répéter le motif, mais un motif autre, jamais entrevu, à l’intérieur même de la langue ? En étant écheveau possiblement infini qui fait s’entremêler éruption du vers et herméneutique quant à l’apparaître du vers (plus que quant à sa signification ; en effet, il s’agit d’interroger sa manifestation et non le sens qu’il jette à la vue : son sens se confond avec cette interrogation sur sa manifestation).
Le langage poétique pour Pesquès, et c’est sa grande force, est la vision vraiment émotive, courant sur le fil nu de l’incompréhension mêlée à la compréhension du regard qui est lui-même vibration courant sur le visible, la vision vraiment sue hors des catégorisations possibles, hors des schèmes de pensée, la vision qui se désolidarise du langage et de la raison dont il est comme le commencement et le prolongement tout à la fois.
Par conséquent, il ne s’agit pas, bien sûr, de représenter, en aucune manière, comme cela a déjà été suggéré, mais de faire que la couleur, que le motif surviennent, soient, comme placés hors du langage et des assises de la raison raisonnante sur lequel il se construit, du fait aussi des topoï qui y sont inéluctablement rattachés. « [U]ne espèce de couleur signifiant la cessation / de ce que faisaient les yeux // jusqu’à ce que jaune soit aussi nu que nu / brassé sous la peau, non représentable // … // un amplificateur absorbant notre compréhension // … »

Il s’agit ainsi, pour Nicolas Pesquès, d’interroger le motif mais au moyen du vers qui devient lui-même motif demeurant suspendu (suspendu dans une intelligibilité problématique, comme si son sens était toujours en attente d’être actualisé et ne l’était jamais vraiment tout à fait : ce qui est lisible apparaît telle « l’eau inconnue »), et comme brisé par l’élan sans cesse répété, l’élan inquiet et sensible de l’intellection, qui est une façon qu’a le vers de se retourner sur lui-même dans son élan même, d’être cela qui regarde l’empreinte de ses pas et les mesure avec un questionnement inlassable. Le vers ne s’affirme que pour fuir du côté de la théorie et la théorie elle-même ne s’organise toujours que pour immédiatement, dans le même mouvement, se désorganiser au moyen de l’émotion que constitue le vers. « Bien qu’il y ait autant de théorie dans une émotion que / dans un axiome, je ne suis ici ni dans l’une ni dans l’autre / mais là où la séparation dénude leurs nerfs. Et fermente. / Les yeux dans la broussaille comme dans la sciure. / La colline fuyant vers la stricte intimité tactile du jaune que / je dis. // … // Il n’y a pas de nuage dans J. Le ciel l’habite. / Parfois il ne contient que de la multitude. Multitude signifie / qu’on peut toujours en dissocier une nuance mais qu’il / n’est pas possible de la vivre sans l’abattre. / Clouée dans son genêt de plaisir. »
Chaque recueil de la série prend dans le langage même à bras le corps ce qui s’offre aux yeux de Nicolas Pesquès, comme si la poésie pouvait dans le même temps être une apparition, une épiphanie et le brusque retour théorique (mais d’une théorie toute sensible) sur elle-même qui lui permet d’affirmer encore avec plus de force son être même, surnageant malgré les doutes qui l’assaillent et qui font sa vérité (possible) plus tremblante dans la flamme du regard sans cesse scrutateur du lecteur, comme l’est l’œil de Nicolas Pesquès sur ce qu’il voit et regarde. La flamme du regard du lecteur car elle fait consumer pour la mémoire ce qu’elle étudie de son geste patient suivant ses entrelacs pour qu’il soit part du regard au présent. C’est là la grande audace de Nicolas Pesquès, écrire pour le présent de la mémoire et non pas une mémoire continuée en présent. On ne se souvient pas de ses textes. On les vit car ils deviennent une part de notre regard qui s’agrandit à leurs doutes quant à la définition possible de la matière et quant à l’approche méthodologique et poétique envisageable de ce qui se tient suivant des traits identifiables au moyen de sa définition. Les livres de Nicolas Pesquès sont une invitation à faire aller notre regard suivant une méthodologie du poétique, non sans inquiétude et constat d’échec, mais avec une infinie douceur qui se transmue à notre patience face au motif de ce qui se trame sous nos yeux, alors même que nous levons les yeux et que nous scrutons l’horizon. L’horizon des choses sensibles tout aussi bien, qui se tient à hauteur du quotidien et de ses variations minimes infinies.
Si Pesquès prend de la distance au moyen du fil de l’intellection avec l’épiphanie de sa poésie, c’est que chaque mot est part du paysage (« la pente s’adresse aux / mots ») et que chaque part du paysage est source d’infini éloignement, du fait qu’on ne peut l’appréhender réellement, dans sa vérité même. Même les parts du paysage que l’on peut le plus toucher. Aussi chaque chose, dans son apparition même, nous apprend-elle la distance dans laquelle elle se tient face à nous, justement à hauteur de son approche possible. Plus un élément demeure approchable et ainsi découvrable et plus son mystère demeure parce que son identité devient multiples facettes, se complexifie, s’agrandit en se définissant davantage. « [A]vec la couleur je retourne dans l’invisible / dans la douleur non malheureuse // sous les basses branches / et l’enchevêtrement des traits // l’éloignement devient tangible / ou plutôt : tout ce que l’on peut toucher / est source de lointain / est l’inaccessible même »
Le corps devient ainsi (et c’est la nouveauté des derniers volumes de la série) pris en charge très fortement dans le poème même puisqu’il est, à travers le regard, mais aussi la main, ce qui permet ce constat d’échec, ce constat de non-appropriation répétée de toute matière du fait de la texture infinie qui constitue son identité même. « Je n’ai pas bougé mais quelque chose s’est retourné. Le / corps est devenu grammatical. Curieusement il parle plus / vite, il oublie plus facilement. Il a rompu avec l’identité. / Il fête cette rupture. La souterraine, la dissonante. // Nous sommes séparés pour grandir, pour surprendre la / même chose. » Et, lorsque la phrase parvient à être l’entraînante quant à la vérité possible du motif dans le parcours qui la conduit au regard, elle est aussitôt signifiée dans sa mort, car elle n’atteint pas sa propre réussite : « et le silence de mort qui suit toute phrase heureuse. »

Matthieu Gosztola

(Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, sept, André Dimanche éditeur, 2010.)