Lire dans un village des Pyrénées (2) : Naguib Mahfouz

Lire dans un village des Pyrénées (1) et (3).





             Été 2011. En contrebas du balcon où je lis Le Voleur et les chiens [1] de Naguib Mahfouz, je redécouvre les personnages des Architectes, le roman de Stefan Heym que je lisais ici il y a deux ans. Ils se tiennent à nouveau accoudés à la rambarde de la placette qui domine la vallée. Leur présence romanesque est restée aussi forte, elle est là sous mes yeux, intacte.
             Chaque soir ils se mêlent, invisibles [2], aux habitants du bas du village venus fumer une cigarette après leur journée de travail. Côte à côte ils regardent les toits en tuiles, le toit en ardoise de la mairie, les hangars en bois, les jardins fleuris, les potagers verdoyants, les verts nuancés des parcelles cultivées, la route qui file droit.

             Au Caire, Saïd Mahrane sort de prison.

À nouveau, il respire le souffle de la liberté, mais l’air est chargé d’une poussière suffocante et d’une chaleur insoutenable. Il retrouve son complet bleu et ses chaussures de caoutchouc, mais il n’y a personne pour l’attendre. Voici la vie qui reprend son cours, voici la porte muette de la prison qui se referme sur les secrets désespérés. Voici les routes accablées de soleil et les voitures folles, les passants et les hommes attablés, les maisons et les boutiques, et pas une lèvre qui laisse échapper le moindre sourire. Et lui est seul, il a perdu beaucoup, il a gaspillé de si précieuses années, quatre années qui lui ont été perfidement enlevées, mais bientôt il leur fera face et les défiera tous. L’heure est venue pour que la colère éclate et se consume, l’heure est venue pour que les traîtres désespèrent jusqu’à la mort et que la trahison expie le péché de sa face difforme.

             Saïd Mahrane est le frère inconnu de Daniel Tieck à son retour de déportation en Sibérie dans le roman de Stefan Heym [3]. Lui aussi a été arrêté, jugé, enfermé. Indifférents à la raison de leur condamnation - opposition politique pour Daniel Tieck, vol pour Saïd Mahrane -, les deux romanciers ont attendu leur libération afin qu’une main au moins se tende vers eux – la main de la fiction et de l’acceptation de toute destinée quelle qu’elle soit –, afin qu’une voix au moins les rassure : aucune histoire n’est jamais perdue.
             Stefan Heym avait attendu Daniel Tieck.
             Naguib Mahfouz attend Saïd Mahrane.

Vous avez retourné ce jour mille fois dans votre tête, longtemps vous avez cru que les portes de la prison ne s’ouvriraient pas, peut-être êtes-vous prudemment sur le qui-vive, mais je ne tomberai pas dans le piège et je m’abattrai à mon heure, comme le destin.

             Il perçoit son désarroi, sa rage, il ne l’abandonnera pas.

             Fin d’après-midi. Un troupeau s’étire sur la route grise. Les cloches tintent aux encolures, on croit entendre l’ourse de Sost bondir et ricocher sur les pierres. Un tracteur chargé de deux balles de foin croise la longue file qui rejoint l’étable de la ferme fromagère au bout du village, au pied de la montagne.
             Dans le ciel, délié, un vautour.

             J’entends sur le gravier les pas de Daniel Tieck.

             Pendant les quatre années où Saïd Mahrane était emprisonné une révolution a eu lieu au nom du progrès et de la démocratie. Des échos lui en parvenaient dans sa cellule. Il y était question de justice, d’égalité. La pauvreté allait disparaître, il y aurait du travail pour tous, chacun mangerait à sa faim. Il y croyait, il espérait en des temps nouveaux.
             À peine libéré il comprend qu’il n’en est rien.
             Ceux qu’il connaissait le regardent avec méfiance. Que veut-il : un travail, un logement ? Il n’y en a pas. Encore moins pour quelqu’un comme lui, le voleur, l’ex-détenu, le pauvre de naissance.
             Et lui de rugir : que faites-vous de notre passé commun ?
             Ils l’ont oublié !
             Il se rappellera à eux.

             Il se vengera d’Aliche Sedra, le complice des mauvais coups. Après avoir séduit son épouse et accaparé sa fille qui ne reconnaît plus son père, celui-ci s’est approprié sa maison et acheté une position honorable grâce à l’argent qu’ils avaient volé ensemble.
             Il se vengera de Raouf Elouane qui se prétendait son ami et le défendait en public. Celui-là a vendu sa plume de journaliste au nouveau régime dont il a obtenu honneurs et fortune : rédaction en chef d’un quotidien, villa somptueuse sur la Corniche du Nil, voiture avec chauffeur, domestiques, gardes du corps.
             Chez le premier Saïd Mahrane récupère quelques livres de son ancienne bibliothèque, l’autre lui fait l’aumône d’un repas et de deux billets de cinq livres.
             Ils se croient quittes ?
             Il se vengera de leur trahison.

             L’encaissement de la vallée réduit les heures d’ensoleillement été comme hiver. Au crépuscule quand les ombres s’allongent, si on lève les yeux de ce roman âpre, tragique, qui passe de la troisième à la première personne et y revient afin de suivre pas à pas les errances de Saïd Mahrane dont le désespoir saute à la gorge, en lisière de la forêt on aperçoit quelquefois une biche.

             Où trouver refuge ?
             Le repos est provisoire dans la maison de Cheikh Ali Guénidi. Son père suivait l’enseignement du maître soufi et l’y conduisait quand il était enfant [4]. La vaste cour découverte, le grand palmier au tronc courbé, la vieille chambre, l’odeur d’encens, rien n’a changé. Le cheikh se tient là en prière, comme autrefois il l’accueille. Saïd Mahrane pose ses livres contre un mur, se restaure, s’endort sur un matelas. Au réveil, Cheikh Ali Guérini le questionne sur ses projets, sa confiance en Dieu. Mais le désir de vengeance est plus vif que la compassion que lui témoigne le vieil homme, la paix qu’il promet lui paraît trop lointaine.
             L’asile amoureux est amer dans l’appartement de Nour la prostituée. Les fenêtres de la chambre ouvrent sur un cimetière. Tandis qu’elle part travailler il observe les cortèges, les cérémonies, la désolation des familles. Nour lui procure l’uniforme militaire nécessaire à son plan.
             La solidarité est trompeuse, les regards sont fuyants dans le petit café en bordure du désert où il avait ses habitudes mais le patron lui procure l’arme dont il a besoin.

Toi aussi, tu as eu une jeunesse fougueuse. Le cœur se grise d’exaltation. Les armes, tu ne te les procures pas pour assassiner mais pour défendre une cause. Derrière cette même butte, des jeunes gens, vêtus de haillons, s’initiaient la conscience tranquille à l’art du combat. À leur tête, le propriétaire du pavillon numéro dix-huit. Il les dirigeait, les entraînait et leur dispensait sa sagesse. Le revolver est plus important que la galette de pain, Saïd Mahrane. Le revolver prime sur la cérémonie de zikr [5] où tu te précipites en courant derrière ton père. Un soir, il t’a demandé : « De quoi a besoin la jeunesse de ce pays, Saïd ? » et avant que tu aies eu le temps de réagir, il a répondu lui-même : « Elle a besoin d’armes et de livres, Saïd. L’arme se charge du passé et le livre de l’avenir ; alors entraîne-toi et lis. »

             Cet hiver, les cloches de la petite église de l’Assomption ont sonné pour trois enterrements, c’est beaucoup dans un village d’une centaine d’habitants.
             Puis le printemps n’a pas ramené le petit homme en noir de la plaine où il passait les mois de neige dans une institution. Il arpentait la rue principale du matin au soir, appuyé sur un bâton qu’il levait parfois au-dessus de sa tête en lançant des paroles incompréhensibles. Un village sans petit homme en noir qui n’a plus toute sa tête mais que nul ne craint est-il un village qui meurt ?

Avant qu’un son ne soit sorti de sa gorge, il entend des aboiements de chiens éclater dans le lointain et se succéder comme des rafales explosives. Après un sursaut de frayeur, il sillonne les tombes pendant que les aboiements s’intensifient. S’adossant à une stèle, il brandit son revolver en scrutant l’obscurité, ne doutant pas que la fin est maintenant proche. Les chiens finissent par arriver, brisant tout espoir. Les canailles ont échappé au châtiment, au moins pour un temps. Au crépuscule de son existence, il finit par s’avouer qu’il a vécu en vain. Impossible de déterminer d’où proviennent les aboiements qui déchirent l’air autour de lui. Il n’échappera pas aux ténèbres en fuyant dans les ténèbres. Les canailles sont hors de danger et tu as vécu en vain. Le tumulte et les aboiements se rapprochent et, tout près de lui, il sent sur son visage les souffles de la haine et de la vengeance. Furieux, il brandit son revolver au milieu des aboiements assourdissants qui le harcèlent. Soudain une lumière aveuglante vient balayer l’endroit en un mouvement circulaire. Il ferme les yeux et se jette au pied d’une tombe.

             Chaque matin vers huit heures la camionnette du boulanger-épicier de Mauléon-Barousse, à mi-chemin entre la plaine et la vallée, klaxonne près de la boîte aux lettres dans le haut du village.
             On salue les uns et les autres.
             On achète du pain, des croissants, un melon.
             Des exemplaires de La Dépêche sont calés contre la vitrine réfrigérée à l’intention de ceux qui l’ont réservé la veille.

             On reste plusieurs jours sans nouvelles des révolutions qui ont éclaté il y a quelques mois dans les pays du Moyen-Orient.
             Pas tout à fait.
             Saïd Mahrane, le voleur trop honnête, a été abattu par la police.
             On lit encore.

             Toute l’histoire de l’Egypte au XXe siècle est présente dans l’œuvre de Naguib Mahfouz : évolutions d’une société organisée sur des bases religieuses et patriarcales, naissance du parti socialiste Wafd et du mouvement des Frères musulmans [6], bombardements allemands pendant la Seconde Guerre mondiale [7], transformations urbaines et sociales du Caire [8], révolution nassérienne, nationalisations, défaite militaire de 1967, cessez-le-feu de 1973, révoltes et répression policière [9] - mais aussi : éloge de l’ivresse bienfaisante que procurent les rites du haschich, du vin, de la musique et de la danse partagés avec des amis en qui on a confiance.

             Le village quitté, on a l’impression de mieux comprendre les espoirs et les désillusions de ceux qui manifestent sur la place Tahrir et dans les rues du Caire, comme on avait eu l’impression, il y a deux ans, de mieux comprendre l’Allemagne de l’Est d’après la mort de Staline grâce à Stefan Heym.
             Mais qu’a-t-on mieux compris sinon l’ivresse romanesque [10] ?
             Elle nous reconduira vers la péniche d’Anis Zaki amarrée sur une berge du Nil [11] : on suivra le chemin bordé de violettes et de jasmin, on s’engagera sur la passerelle, on saluera Am Abdu qui aura disposé les matelas et préparé le narguilé sur le plateau en cuivre, là regardant le cours du large fleuve on attendra ceux qui reviennent, les personnages.


             Le village de Sost en hiver, photo de Cécile Guyonneau.

Dominique Dussidour - 27 août 2011

[1Le Voleur et les chiens de Naguib Mahfouz a paru au Caire en 1961. Il a été traduit de l’arabe par Khaled Osman pour les éditions Sindbad en 1985, puis repris en 1996 dans Babel, la collection de poche des éditions Actes Sud qui ont publié la plus grande partie de son œuvre. Un volume de la collection Thesaurus rassemble Passage des miracles, Les Fils de la médina avec une préface de Jacques Berque, Le Voleur et les chiens, Le Mendiant, Les Mille et Une Nuits, reprise et suite des contes persans. Les traducteurs sont, dans l’ordre, Antoine Cottin, Jean-Patrick Guillaume, Khaled Osman, Mohamed Chairet, Maha Baaklini-Laurens.

[2Telles les voix sans corps évoquées dans « L’île aux voix », la nouvelle de Stevenson.

[3Il est aussi le frère de Franz Biberkopf dans Alexanderplatz d’Alfred Döblin et de Hossein Tanzifi dans Les Mystères de mon pays de Réza Barahéni.

[4La figure lumineuse de Cheikh Ali Guénidi n’est pas sans rappeler le maître ‘Abd-Rabbo al-Ta’ih évoqué par Naguib Mahfouz dans Echos d’une autobiographie écrit en 1994, traduction de l’arabe et avant-propos de Marie Francis-Saad, éditions de l’aube, 2004.

[5Cérémonie soufie visant à atteindre un état d’exaltation mystique par la répétition du nom de Dieu et le balancement du corps sur un rythme cadencé. Note du traducteur.

[6Lire à ce sujet Le Jardin du passé, troisième tome de la trilogie du Caire (1956-1957) où Naguib Mahfouz raconte l’histoire de la famille d’Ahmed Abd el-Gawwad sur trois générations, de 1917 à 1945.

[8C’est au Caire que se déroulent les romans et les nouvelles de Naguib Mahfouz. Seul Miramar (écrit en 1967, traduit par Fawzia Al Ashmawi Abouzeid,Denoël/Alif, 1987/1990 ; Folio n° 2460) nous mène jusqu’à Alexandrie.

[9Lire Karnak Café (1974).

[10Ici, celle du lecteur. Ailleurs, de l’écrivain.

[11Dans Dérives sur le Nil (1966), traduit de l’arabe par France Douvier Meyer, revu par Selma Fakhry Fourcassié et Bernard Wallet, Denoël, 1989 ; Folio n° 2311.