Travailler l’inquiétude

À l’hiver 2009, Françoise Ascal devient résidente, pour presque une année, au parc culturel de Rentilly. Elle a tenu le récit, partiel, dispersé, de ce séjour, dans ce dossier « résidence en Ile-de-France », entamé à mi-chemin du terme. Le livre qui parait ces jours-ci chez Apogée reconstitue le trajet, d’un hiver à l’automne suivant, effectuée par Françoise, succession des saisons constituant ce "journal d’inquiétude".

Ce parc immense (plus de 50 hectares) qui l’accueille, en son immensité enclavée, cette nature domestiquée, l’incitent à creuser cette question du statut de la nature dans notre monde contemporain. Relisant à cet effet les travaux de Gaston Bachelard consacrés aux éléments, elle est saisie par leur pertinence et leur liberté – et c’est Bachelard qui s’invite et s’installe au cœur de la résidence.
Ce dialogue avec Bachelard, qu’elle a tenu (autant qu’il semble l’avoir tenue), seule ou en compagnie d’autres (elle a en effet convié d’autres écrivains à répondre à la « question » Bachelard : Antoine Emaz, Laurent Contamin, Florence Trocmé, par exemple, y ont répondu à leur façon), cette conversation fait le fil de ce recueil comme elle fut le fil de sa résidence : un fil dénoué, lâche – le livre tient de la méditation, jamais de la dissertation. Le philosophe y éclaire les choses considérées et leurs rapports, et cette lumière naturelle chauffe, réchauffe – brûle. Ce qui vit, ce qui vibre, est mouvant, tremblant – inquiet.

Journal d’une inquiétude, donc, que ce livre hybride ainsi que le qualifie Antoine Emaz sur Poezibao, d’une inquiétude en ouverture, d’un refus du repli, des nostalgies et enkystements confortables – d’une lucidité. Les saisons passent et leur passage ne cautérise pas l’inquiétude, chacune l’éclaire de ses teintes propres.

Inquiétudes, vrille et persistance :

(En hiver :)

Quelques flocons.
Le silence.
Sensation de profondeur, de calme.
Espace qu’il va falloir apprivoiser.
Temps suspendu, derrière les grandes fenêtres, temps de blancheur dans lequel je dois me glisser.
En douceur.
Ou peut-être en violence.
Je ne sais pas encore.



(De printemps :)

"Comprendre, c’est comprendre qu’on n’avait pas compris." C’est bien ce qui épuise. Jamais de repos. Toujours en marche, dans une vision parcellaire que chaque pas doit rectifier.



(D’été :)

Qui, il y a peu, aurait parié sur l’union du mot "semence" avec le mot "stérile" ?
La nature est plus que jamais une construction politique et sociale.



(D’hiver :)

La très modeste "grande surface" de ma campagne propose ce jour une nouvelle promotion : au rayon entretien, voici les poubelles "intelligentes". Le couvercle s’ouvre à l’approche de la main. Automatisme/intelligence sont désormais synonymes.



L’inquiétude, persistante, de Françoise Ascal a son motif.
Garder pied sur la terre qu’elle soit ferme ou meuble, tenir l’assise à la table de travail, tenir les mots en respect, tenir bon : citant Bachelard comme elle le fait :

« En somme, tout compte fait des expériences de vie, des expériences écartelées, écartelantes, c’est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d’existence ».



Françoise Ascal, Un rêve de verticalité, Editions Apogée, 158 pages, 17 €, ISBN 978-2-84398-393-1

Guénaël Boutouillet - 20 septembre 2011