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Le crabe recto-verso


Le chiffre est le nouveau langage dominant : pas une once de réel qui échappe à son ambition de description, de réduction. Pas un secteur de l’activité humaine qui ne donne lieu à l’extraction massive de données brutes, puis à leur corrélation, à leur mise en taux, en indices et indicateurs.

L’ambition de ce langage n’est pas seulement la description : partout se font jour, fondées sur ces données accumulées, des tentatives de prévisions, des tentations de prédictions.

Soit. Toute écriture traduit une volonté d’ordonnancer le monde, de le maîtriser. Toute écriture compte. Tout langage est un chiffre. Mais justement, le chiffre est cette élaboration sur le réel qui contient en elle-même son échec (sa ruse ?). Au fur et à mesure qu’elle propose une intelligibilité de son objet, elle devient elle-même objet, possiblement opaque et inintelligible. Et qu’est-ce qui se cache dans cet échec, dans cette ruse ? Se cachent ici notre désespoir, mais aussi notre liberté.

Notre liberté d’élaborer encore d’autres sens, d’autres incompréhensions. Notre liberté d’inventer encore le monde.
Or, c’est comme si aujourd’hui venait à naître une idéologie qui voudrait nous faire croire que le chiffre est transparent à lui-même et irréductible à toute forme de mise en doute. Un chat n’est pas forcément un chat, une pipe n’est possiblement pas une pipe, on le sait depuis longtemps.

Mais aujourd’hui on voudrait nous faire croire qu’un chiffre est un chiffre, et que partant de là, on peut établir sûrement qu’un fait est un fait.

Ces questions ne sont pas théoriques. Elles sont présentes chaque jour, dans notre quotidien, dans la manière dont notre travail est décrit et prescrit, dont notre ville est décrite et programmée, dont notre société est décrite et pilotée. Il est temps de résister à cette hégémonie, il est temps d’écrire une nouvelle Critique de la faculté de jauger. Et avec quoi ? Avec la philosophie, pourquoi pas ? Mais il est possible, il est nécessaire de le faire aussi avec le faible outil de l’écriture poétique. Car elle n’a justement que ces seuls leviers, l’échec et la ruse, l’échec rusé face à la barbarie de tout ce qui est donné comme fait, et non plus comme encore à faire.

La question, c’est celle de notre réalité : notre habitacle à penser, si maniable que nous ne l’interrogeons plus. Notre manière d’appréhender le monde, les autres, par le truchement d’un social qui fait comme s’il coulait de source.

Comment est-elle, cette réalité ? Elle est lisse. Douce au toucher, même. Pas d’aspérité. La vie quotidienne est fonctionnelle, agrémentée de dispositifs facilitants. Pas de relief notable sur notre réalité, platitude des jours, des propos échangés, platitude d’écran sur lequel tout défile.

Notre réalité est neutre, de cette neutralité des tenues de camouflage, sachant se fondre dans un environnement. L’environnement de notre réalité nous n’en avons même aucune idée. Notre réalité est si adaptée qu’elle se fait passer pour ultime. Notre réalité est si transparente, si évidente, si déjà-là, qu’elle se passe très bien d’arrière-monde, ou même, tout simplement, de nature.

Et pourtant notre réalité n’est pas immuable, pas immobile. Oh non. Elle bouge même très vite.

Mais si elle bouge, direz-vous, c’est bien que quelque chose est plus grand qu’elle, dans lequel elle se déplace. Vous diriez cela car vous n’êtes pas attentifs.

Car je propose ceci. Notre réalité bouge, mais elle ne se déplace pas.

Imaginez une sorte de crabe. Qui ne connaîtrait pas le crabe, et serait aveugle, et lui toucherait le dos, dirait cela sans doute : « voilà la sensation d’une réalité froide mais lisse, douce au toucher, presque ». Un autre qui y verrait mieux n’en verrait pas grand-chose de plus. Car entre le crabe et la plage, pas de rupture, c’est exactement la même couleur. Ce qu’on dénote seulement, c’est, sur la plage, un peu plus grain, comme on dit des images, comme on aime dire des images, pour signaler là qu’on les trouve, d’une certaine manière, plus vraies, comme si le grain de l’image était une chair.

Notre réalité est cette sorte de crabe, très adapté, très véloce, qui bouge mais ne se déplace pas, au mieux opère t-il quelques esquives latérales, mais surtout, ce qu’il fait, c’est s’enfouir, (pour se confondre, pour nous confondre).

Et nous croyons que ce crabe est lisse, car lorsque nous touchons notre réalité, c’est avec des yeux aveugles, aveuglés d’être habitués, aveuglés de regarder toujours les choses de haut, et de loin.

Et nous croyons, dur comme fer, que ce crabe est notre seule réalité.
Si c’est la nôtre, en admettant que ce soit la seule, alors, appréhendons-là. Comment ? En la retournant. On l’attrape par le bas de sa carapace si lisse, et hop, on retourne. Et là, qu’est-ce qu’on voit ? Qu’elle s’agite beaucoup. Qu’elle est, de ce côté-là, pas douce du tout. Pas douce du tout, et en même temps beaucoup plus vulnérable qu’on l’aurait pensé.

Voilà le geste que je tente d’opérer : la préhension, le retournement. Pour que notre réalité cesse d’être évidente, qu’elle se donne à voir pour ce qu’elle est : un objet poétique (car qui niera que notre crabe est beau ?), un objet politique (car qui ne voit toujours pas, après ce retournement, ce que le crabe contient de volonté de prédation ?).

Voilà le geste que je tente d’opérer, dans ce projet, sans doute pas seulement dans celui-là. Mais c’est sans doute ce qu’il y a à retenir, au fond. Qu’il faut, dans ce geste de retourner les évidences en énigmes, accepter le risque de se pincer les doigts.

Se pincer les doigts, ça m’est arrivé.

D’une part, parce que je partais avec l’idée de construire, en parallèle de mes interventions au lycée, un texte, une fiction, quelque chose qui rende compte de cela sous une forme connue, homogène, massive, lisse, bref, une sorte de crabe, et qu’évidemment au moment du retournement, aïe, j’ai lâché le crabe, il s’est cassé, j’ai tout plein de morceaux, beaucoup sont coupants, et je préfère les laisser ainsi, même si je cherche encore la manière de les faire exister ensemble quoiqu’éclatés. J’ai quelques idées, il est trop tôt pour en parler.

D’autre part parce que je me suis confrontée à cela, que j’ai voulu faire une résidence pour me mettre en situation différente, dans une focale différente par rapport à mon crabe, notre crabe, notre réel. Une sorte de danger. Et j’ai très bien réussi finalement à recréer pour moi, pendant ces dix mois ailleurs, les conditions d’un certain confort. Disons que j’ai le sentiment de n’être pas allée au bout des rencontres possibles, que j’ai continué à parler surtout depuis là où j’étais déjà. Mais un peu plus fort.

Alors, qu’est-ce qui reste après la fin ? Il reste, bien sûr, qu’on reste sur sa faim. Que ce qui fut engagé n’est pas suffisant. Il reste aussi que le crabe est toujours vivant, mais de mon point de vue, un peu plus sur le dos, et ça me fait bien plaisir.

Cécile Portier - 21 septembre 2011
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