et Claudine Galea et Patti Smith


Sur France Culture, Sept vies de Patti Smith, une fiction radiophonique de Claudine Galea diffusée en juillet 2008, réalisation Marguerite Gateau, dans la série « Les icônes du rock » proposée par Cécile Backès.

Claudine Galea aux éditions du Rouergue.

Claudine Galea sur remue.net.

Le site de Patti Smith.





             Le corps plein d’un rêve expose d’abord son argument :

C’est une après-midi de printemps, au bord de la Méditerranée, à Ensuès-la-Redonne, un ancien village de pêcheurs, à trente kilomètres de Marseille, à la fin des années 1970.
C’est là qu’elle l’entend pour la première fois.
Elle, l’adolescente de seize ans, maigre et timide, entend la voix d’une autre fille maigre qui, à trente ans, avec son premier disque, est devenue une star.

Trente ans plus tard, leurs chemins se croisent à nouveau.

             Ensuite, la façon dont votre voix prononcera le titre, le corps plein d’un rêve, ouvrira deux lectures du livre de Claudine Galea. Si vous dites « le corps [pause] plein d’un rêve », votre attention se portera sur le corps (de la narratrice) qui est/serait/a été plein d’un rêve - c’aurait pu être d’un sourire -, en l’occurrence son rêve est la voix de Patti Smith chantant Gloria ou Horses. Mais si vous dites « le corps plein d’un rêve » d’un seul souffle, vous entendrez une qualité particulière du rêve : son corps (métaphorique) est plein, il aurait pu être vide.
             Ces deux lectures ne se chassent pas, elles se conjuguent.
             Le texte de Claudine Galea est en effet placé sous le signe de la non-exclusion, elle y raconte, écrit-elle, « des années et des batailles pour sortir du monde euclidien et faire se rejoindre les parallèles ».

             Ainsi, deux histoires se mêlent, chacune allant à son rythme d’écriture : des plans rapprochés où la narratrice rappelle, à la première personne, sa découverte de Patti Smith à l’âge de seize ans, puis son oubli apparent, puis la constance de sa présence en elle depuis trente ans à l’occasion d’une commande de France Culture ; les illuminations des concerts de Patti Smith, décrits avec talent et précision, qui accompagnent les nuits de révolte d’une génération.
             Les deux histoires s’échangent dans des conversations imaginaires entre Patti Smith et Claudine Galea.

— On habitait en banlieue de Philadelphie. Mes copains étaient Blacks. On dansait et on chantait comme des dieux. Un jour, un dimanche – ma mère m’emmenait au catéchisme le dimanche -, il s’est passé une chose incroyable.
— On habitait en banlieue, et un instant, quand je demande à apprendre le piano, je crois que ma mère va me dire : oui, je t’emmènerai à Marseille prendre des cours.
— On passait près du Boys’ Clubhouse. Ma mère portait des gants comme le Lapin Blanc dans Alice et je lui ai serré la main très fort, je pouvais sentir les jointures de ses doigts à travers les gants.
— Mais elle s’est reprise, elle a brisé l’instant magique où, entre elle et moi, quelque chose de nouveau, d’imperceptible, un élan commun, avait vacillé, et elle a dit : J’ai trop de travail et c’est trop loin.
— On passait devant le Boys’ Clubhouse et j’ai entendu une musique.
— Je savais déjà que je n’avais pas le droit d’insister, mais ma voix a prononcé une autre phrase, une variation : alors j’aimerais bien faire de la danse.
— Ce que j’entendais, je ne l’avais jamais entendu, it was something new, quelque chose de différent, et même si je ne comprenais pas ce qui m’emportait, j’étais emportée. J’étais ailleurs. J’étais loin.
— Ma mère a froncé les sourcils, comme si elle allait parler, mais elle n’a pas trouvé de réplique, il y a eu un bref flottement, puis elle a haussé les épaules et elle est sortie de la cuisine, en m’indiquant, de son bras tendu, de m’asseoir et de manger.
— Ma mère m’a dit qui c’était. C’était Little Richard qui chantait Tutti Frutti. You know Tutti Frutti, tout le monde connaît. Pour moi, c’était la naissance du rock’n’roll. Et, après ce dimanche, plus rien n’a jamais été pareil.
— Non, plus rien n’a jamais été pareil.

             Le corps plein d’un rêve nous raconte les va-et-vient de la mémoire avec ses repentirs et ses réécritures, une promenade au bord de la mer avec Marguerite Duras, la rencontre de l’autre comme lieu où se constituer plutôt que s’abîmer, une passion pour la lecture.

             Le livre refermé, en regardant les vidéos des concerts de Patti Smith on apercevra désormais, en filigrane, la silhouette de l’adolescente toujours à l’œuvre dans la voix et le travail de Claudine Galea.

Dominique Dussidour - 22 septembre 2011