Sherwood Anderson | Tandy – concernant Tandy Hard

Présentation du roman Winesburg, Ohio (1919) de Sherwood Anderson, dont ce chapitre est extrait, dans le cahier Critique.





Jusqu’à l’âge de sept ans elle vécut dans une vieille maison en bois brut située sur un chemin désert qui partait du pic Trunnion. Son père ne lui accordait que peu d’attention, sa mère était morte. Le père passait son temps à parler de la religion ou à y penser. Il se déclarait agnostique et était à ce point absorbé à détruire les idées de Dieu qui s’étaient glissées dans l’esprit de ses voisins qu’il ne voyait jamais la personne divine se manifester dans la petite fille qui, à demi oubliée, vivait ci et là de la générosité des proches de sa mère disparue.

Un étranger arriva à Winesburg et vit dans l’enfant ce que le père ne voyait pas. C’était un grand jeune homme aux cheveux roux qui était ivre presque tout le temps. Quelquefois il s’asseyait devant le Nouvel Hôtel Willard avec Tom Hard, le père. Tandis que Tom parlait, affirmant que Dieu ne pouvait pas exister, l’étranger souriait et faisait des clins d’œil à ceux qui l’écoutaient. Lui et Tom devinrent amis, on les voyait beaucoup ensemble.

L’étranger, fils d’un riche négociant de Cleveland, était venu à Winesburg avec une mission. Il voulait se guérir de l’habitude de boire et pensait qu’en échappant à ses compagnons de la ville et en vivant dans une communauté rurale, il aurait une meilleure chance de vaincre l’intempérance qui le détruisait.

Son séjour à Winesburg n’était pas un succès. La monotonie des heures le conduisait à boire plus que jamais. Il réussit pourtant à faire quelque chose. Il donna un nom significatif à la fille de Tom Hard.

Un soir qu’il sortait d’une ivresse prolongée, l’étranger arriva en titubant dans la rue principale. Tom Hard était assis devant le Nouvel Hôtel Willard, sa fille, alors âgée de cinq ans, sur les genoux. Près de lui sur la terrasse se tenait le jeune George Willard. L’étranger se laissa tomber sur une chaise à leurs côtés. Son corps s’agitait, et quand il essayait de parler sa voix tremblait.

Il était tard, l’obscurité s’étendait sur le bourg et sur la voie ferrée longeant le talus d’une légère déclivité devant l’hôtel. Au loin, là-bas vers l’est, on entendit le long coup de sifflet d’un train de voyageurs. Un chien qui dormait sur les rails se réveilla, il aboya. L’étranger commença à bafouiller, il fit une prophétie concernant l’enfant qui se trouvait dans les bras de l’agnostique.

« Je suis venu ici pour arrêter de boire », dit-il, et des larmes se mirent à couler sur ses joues. Il ne regardait pas Tom Hard mais se penchait et fixait l’obscurité comme s’il avait une vision. « Je me suis enfui à la campagne pour guérir, mais je ne suis pas guéri. Il y a une raison. » Il se tourna vers l’enfant qui se tenait bien droite sur les genoux de son père et lui rendit son regard.

L’étranger toucha le bras de Tom Hard. « Boire n’est pas ma seule dépendance, dit-il. Il y a quelque chose d’autre. Je suis un amoureux qui n’a pas trouvé l’objet de son amour. Le savoir est important si vous voulez vraiment comprendre de quoi je parle. Cela rend ma destruction inévitable, voyez-vous. Peu le comprennent. »

L’étranger se tut, il sembla submergé par la tristesse, un autre coup de sifflet venant du train de voyageurs le sortit de sa torpeur. « Je n’ai pas perdu la foi en ce que je crois. Je l’affirme. J’ai seulement été poussé jusqu’au point où, je le sais, ce en quoi je crois ne se réalisera pas », déclara-t-il d’une voix rauque. Regardant l’enfant avec insistance, il s’adressa à elle sans plus prêter attention au père. « Il y a une femme qui vient », dit-il d’une voix devenue grave et nette. « Je l’ai ratée, vois-tu. Elle n’est pas venue quand il en était temps pour moi. Tu es peut-être cette femme. Ce serait bien un coup du destin que de me mettre en sa présence un soir comme celui-ci, alors que je me suis détruit avec la boisson et qu’elle n’est encore qu’une enfant. »

L’étranger secoua violemment les épaules, quand il essaya de rouler une cigarette le papier s’échappa de ses doigts tremblants. Sa voix gronda de colère. « Ils pensent que c’est facile d’être une femme, facile d’être aimée, mais j’en sais bien plus à ce sujet », dit-il. Il se tourna à nouveau vers l’enfant. « Je le comprends, cria-t-il. Je suis peut-être le seul homme à le comprendre. »

Son regard recommença à se perdre dans la rue obscure. « Même si elle n’a jamais croisé mon chemin je la connais, dit-il doucement. Je connais ses combats et ses défaites. C’est en raison de ses défaites qu’elle est mon aimée. Ses défaites ont donné naissance à une nouvelle qualité féminine. J’ai un nom pour désigner cette qualité. Je l’appelle Tandy. J’ai inventé ce nom quand j’étais un rêveur véritable, avant que mon corps ne s’avilisse. Il désigne la qualité d’être assez forte pour être aimée. C’est quelque chose dont les hommes ont besoin de la part des femmes et qu’ils n’obtiennent pas. »

L’étranger se leva et se dressa devant Tom Hard. Son corps se balançait d’avant en arrière et il parut près de perdre l’équilibre quand il tomba à genoux sur la terrasse et porta les mains de la fillette à ses lèvres avinées. Il les embrassa avec adoration. « Sois Tandy, petite, implora-t-il. Ose être forte et courageuse. Telle est la route. Prends ce risque. Sois assez brave pour oser être aimée. Sois davantage qu’un homme ou une femme. Sois Tandy. »

L’étranger se releva et descendit la rue en chancelant. Dans un jour ou deux il monterait à bord d’un train et repartirait chez lui à Cleveland. Ce soir-là, un soir d’été après la discussion devant l’hôtel, Tom Hard conduisit la fillette au domicile d’une parente qui l’avait invitée à passer la nuit chez elle. Tandis qu’il avançait dans l’obscurité sous les arbres il oublia la voix balbutiante de l’étranger et son esprit revint aux arguments grâce auxquels il détruirait la foi des hommes en Dieu. Il prononça le nom de sa fille et elle se mit à pleurer.

« Je ne veux pas que tu m’appelles comme ça, dit-elle. Je veux être appelée Tandy – Tandy Hard. » L’enfant pleurait avec tant d’amertume que Tom Hard en fut ému, il essaya de la consoler. Il s’arrêta sous un arbre, et la prenant dans ses bras il la câlina. « Sois sage maintenant », dit-il d’un ton sévère ; mais elle ne voulait pas se calmer. Elle se laissait aller à son chagrin avec l’abandon des enfants, sa voix brisant la tranquillité nocturne de la rue. « Je veux être Tandy. Je veux être Tandy. Je veux être Tandy Hard », criait-elle, secouant la tête et sanglotant comme si sa force juvénile ne lui permettait pas de soutenir l’image que les mots de l’homme ivre avaient portée jusqu’à elle.

Traduit de l’américain par Dominique Dussidour.

28 septembre 2011