Noëlle Rollet | Blanc

Il faudrait du blanc, beaucoup de blanc, un blanc léger… Ou non, un blanc froid surtout, froid, c’est cela, pas glacial, ceci dit, juste froid, assez froid pour refroidir les esprits échaudés, aussi bien à peine froid certainement et pas trop froid, pas un froid qui morde, par exemple, ni qui pince non plus, frais peut-être suffit, un blanc frais comme sont les draps frais, mais un peu moins caressant, sans doute, un peu moins enveloppant, moins matériel ou moins dense, moins compact ; juste solide, ferme, résistant, sans rien pour la température et la texture qui se fasse trop remarquer. Que ce soit seulement blanc et qu’il n’y ait rien de plus à en dire : pas de place pour d’autre idée que celle de blanc. Blanc, très complètement, continument, consciencieusement blanc, blanc qui occupe tout. Pas du tout un blanc vide. Un blanc tout à fait positif, même si la différence n’est pas très perceptible, il nous faut cela pour avoir l’exacte saveur du blanc, un blanc positif en badigeon, des murs peints en blanc, au rouleau, sans une trace de pinceau.

Il faudrait tout ce blanc autour – mais pas à perte de vue, au contraire, pour qu’il n’y ait justement pas perte de vue, que le regard soit comble, plein et sans invisible, tant de blanc autour pour faire taire l’angoisse. Qu’elle n’ait plus nulle part où se nicher. Que le blanc remplisse comme un œuf, peau-porosité, et fasse taire l’incessant commentaire, les pattes de mouches gribouillées inlassablement toujours du même souffle qu’on croit toujours prêt à s’épuiser qui épuise véritablement mais têtu insolent toujours à chercher à faire mouche qui fait toujours mouche forçant à se demander s’il fait mouche ou pas grouillement de notes de bas-de-page ritournelle sempiternelle qui crapahute à ras de crâne et accompagne mouche du coche constamment le réel irrémédiablement rongé à force par tout ce pullulement de ratures inutiles.

On aimerait que ça cesse, nettoyer, récurer tout cela à grands coups de javel. Exténués, dernier fil sur le point de craquer, nous aspirons à un repos parfait, lisse et vide, comme il faut, d’un vide, d’un silence qui ne soit pas du néant, d’ailleurs ce mot est trop complexe pour toute notre fatigue, mais plutôt ce qui reste après la suppression des parasites. Avoir un peu, après tout ce temps accumulé sous nos crânes et dans nos os, d’espace et de liberté, même si c’est petit, mais désert et qu’il n’y ait que soi. Coquilles vides. Que ça se taise, enfin, je crois que nos tiraillements s’en iraient, et la douleur avec, et peut-être d’autres choses aussi, mais tant pis. Tant pis, le blanc suffirait. Un blanc blanc ni plus ni moins que blanc, un blanc auquel se fier. Même pas capitonné, ou alors juste au début, en attendant de perdre la manie de s’ouvrir le crâne contre des murs jamais blancs blancs, d’ailleurs, toujours avec autre chose que blanc à préciser, à décrire, à détailler, qui ne laisse pas du tout la paix, contre lequel on ne fait jamais assez fort sonner le crâne pour arriver à du blanc, parce que celui de la cervelle luit trop. Peut-être qu’au milieu d’un blanc vraiment blanc, en fait, on n’aurait même plus envie d’essayer, ce ne serait plus nécessaire, je pense, de vouloir s’ouvrir le crâne comme on pratique une saignée, pour désengorger, laisser couler toutes les mauvaises humeurs les longues-lourdes théories de phrases aux sens épais, qui étouffent, et frelatés, qui asphyxient, étouffent asphyxient, qui ne laissent de blanc que par ironie, qui nous étouffent, qui nous étouffent, qui nous étouffent, laissent un peu de blanc comme un appât narquois, pour l’étouffer qui asphyxient l’étouffé, et qui exhibent, pointent du doigt, soulignent asphyxiant qui nous étouffent, étouffent, étouffant qui nous asphyxient, asphyxient soulignent à quel point ce n’est franchement pas vraiment blanc, vraiment pas franchement blanc, étouffant fixant asphyxiant touffu, qui étouffent, qui étouffent, franchement pas blanc, et on étouffe ici, on étouffe, on étouffe.

29 septembre 2011