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Journal épisodique et fragmentaire (Samedi 1er octobre)

Samedi 1er octobre 2011

La « tour de Babel » s’échafaude sur le boulevard à l’entrée du passage Hennel et l’alignement de maigres platanes qui bordent la chaussée dispense sur elle une ombre tavelée, néanmoins bienfaisante en cette très chaude journée d’automne. Sur les bancs alentour, sur le parvis de la librairie, debout, assis ou en mouvement, lectrices et lecteurs repassent une dernière fois leur texte en une ultime répétition avant de succéder au sommet de la plateforme. Équilibre ludique entre la lecture à haute voix et l’escalade périlleuse d’une échelle, la sensation de vertige prend parfois le pas sur le trac. Mais le sourire est toujours là et le protocole décontractée remet les choses en place : « Bonjour, je m’appelle Irina et je vais vous lire un poème dans la langue de mon pays... »

C’est l’opération Tire ta langue, organisée par la meo. Pendant qu’au frais dans le théâtre, un petit groupe de spectateurs assistent à un débat sur le multilinguisme, les lecteurs volontaires lisent sur le boulevard des poèmes en langue slovène, en turc, en serbe, en lithuanien... ou des extraits de pièce en tchèque, en polonais, en albanais... L’exercice s‘accompagne parfois d’un minimum d’explications à propos de l’œuvre ou de l’auteur, parfois seulement d’un titre rapidement traduit en direct comme ce charmant « Plus de l’été » ou d’un bref rappel de la situation dramatique pour les pièces de théâtre. Mais parfois également sans la moindre explication. Peu importe, la magie opère : l’émotion de ces langues, leur musique et leur étrangeté dans cet environnement touchent les auditeurs.

Poésie dans la rue, poésie de ces langues orientales si étrangères au commerce parisien : le pari est évidemment risqué et l’espace public s’accommode difficilement de ce genre de cérémonie dont la singularité, la rareté, la douceur ne semblent pas perturber la circulation du boulevard. Néanmoins elles l’effractent, en chahutent la routine de ce samedi après midi réservé aux emplettes et à la flânerie. Les passants ralentissent, jettent un coup d’œil sur les affichettes ou chapardent une photo avec leur téléphone portable, les cyclistes se retournent et sourient sous leurs casques, les patineurs en ligne concèdent un regard en filant. Quant au trafic automobile, il se poursuit indifférent mais il s’interrompt de temps en temps, générant des moments de grâce où la rue fait silence, réservant son écoute à cette seule parole venue d’une autre terre. Avant que le passage tapageur d’un deux-roues ne l’assassine d’une pétarade. La voix de la chanteuse turque au sourire si modeste chantant à cappella avec son tambourin fait frissonner les branches des arbres. Et l’émotion est de toutes les langues.

Un employé du maitre luthier voisin sort discrètement de la boutique et dépose un étui à violon dans la poubelle de la ville, laquelle regorge déjà d’archets brisés, dépourvus de soies. Une question traverse les esprits : cet étui est il vide ? Contient-il un violon qui a terminé sa carrière ? Et ce geste étonnant résonne comme un épisode dramatique dans le poème qui se raconte.

Gilles Boulan - 3 octobre 2011
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