Philippe Rahmy | Villes natales, Home Towns


Pour A.C.



Quelle est ma ville natale ? Elle est le texte que je suis en train d’écrire. L’écrivain est attaché aux textes qu’il écrit, et, plus généralement à la littérature comme d’autres sont attachés à leur patrie ou au lieu de leur enfance. Je ne suis ni citoyen de tel pays, ni habitant de telle ville, pas plus que je ne suis le fils de mes parents, le mari de ma femme, le père de mes enfants, le frère, l’ami, le collègue de travail. La géographie et la généalogie, la société entière se fondent alors dans la réalité de l’écriture, et, avec elles, l’espace et le temps. J’ai commencé à écrire un nouveau texte ici, en Chine. Je peux donc dire sans hésitation que ma ville natale est Shanghai.

Le taxi roule plein nord, direction Fudan University. Morphologie de cette ville : brillante carcasse ajourée sur socle en tétra-packs, ligaturée de ponts suspendus, avançant par à-plats et remblais, de terrains vagues en boulevards, jusqu’aux lointains anneaux de son reflet sur la mer. Cet alliage d’éléments high-tech et déglingués touche au sublime. L’arrière-plan se compose, depuis une demi-heure, de gratte-ciel dont on a retiré le milieu pour aspirer la chance. Ils sont encadrés d’éléments à peine plus denses que la brume, frémissant de milliers de secousses comme s’ils marquaient l’emplacement d’un tremblement de terre, absorbant les rayons du soleil, hérissés, impossibles à identifier. Mais comment résister aux analogies ? La moins extravagante serait une succession de pas de tir livrés à l’incendie où les fusées carbonisées, vibrantes de fumée, se dresseraient comme des broches. À l’intérieur de ce fragment, huit millions d’habitants.

La partie inférieure de l’espace disparaît dans la pollution. On devine des parcelles de maisonnettes aux toitures ocre reliées dans les coins par des cylindres (réservoirs ? guérites ?) de couleurs vives mais filtrées par la poussière. Ces teintes lumineuses et passées se retrouvent aussi sur les innombrables taxis VW se bousculant à tous les étages de la ville. Au premier plan, des immeubles grand luxe tirent les yeux vers le ciel. Leur base commune, laide, fonctionnelle, carrelée boucherie et piquée de climatiseurs s’effile à mesure qu’on s’élève avant de se scinder par grappes de cinq. Forêt d’avant-bras et de mains dressées. Tout en haut, en lieu et place des sempiternelles baies vitrées pour milliardaires, le design fait place au kitsch. Chacune de ces tours est plantée d’une maison de poupée avec jardin potager et cheminée qui fume.

Une petite heure qu’on roule sans que les bâtiments ne s’espacent ou ne s’amenuisent. Où qu’on aille, Shanghai se déplace aussi. Contrairement aux villes que je connais, Londres, Berlin, Vienne, New York, Le Caire, Johannesburg, Miami, Paris ou Venise, celle-ci ne change pas de quartier, ne glisse pas du centre vers la périphérie à travers des zones mitées de HLM, d’usines, de supermarchés, de villas mitoyennes et de grandes demeures avant de rejoindre la ceinture d’une agglomération voisine, en tous points identique. Mais quelque chose vient de changer dans la permanence du gigantisme qui m’entoure. On ne voit plus un vieux.

13 heures. 220 Han Dan Road. Je suis en avance. L’entrée principale du campus est submergée de vélos en mouvement, posés contre les murs, renversés, empilés, cadenassés par cinq ou six. Quelques autos franchissent le poste de contrôle, exclusivement des limousines officielles et des pétrolettes d’entretien. De face, un Mao vertical dans la structure, qui se voudrait sévère mais qui paraît fondant sous ce soleil : une statue du Commandeur qui serait en cure à Quiberon. Passé le goulot des grilles, on ne croise plus que de rares étudiants, allant par deux en chuchotant. Par les fenêtres ouvertes des dizaines de pavillons à deux étages répartis sous les arbres, on voit des bustes affalés sur les tables ou le menton dans les mains, en train de dormir. Dominant ce pays des songes, deux tours de verre montées sur colonnes en marbre, avec esplanade et vasques de mausolée, ont remplacé l’ancien collège de jésuites dont il ne reste rien sinon ce délire architectural digne de Dieu. Des gardes patrouillent aux quatre coins. Ils secouent les jeunes affalés sur le gazon dans la position où la fatigue les a fauchés, se faufilent entre les murs, papotent, se mêlent aux petits groupes qui cherchent, sans trouver, une raison de s’amuser. Les couloirs, les WC, même les poubelles sentent le propre. Une Suisse miniature ou plutôt un hôpital livré aux convalescents, ce qui revient au même.

13:30. Je retourne vers l’entrée. Les maisons basses, couvertes de lierre, semblent désertes. Les instituts de physique et de biologie murmurent. Un chat se prélasse au soleil. Je connais ce climat de torpeur studieuse, signature des hautes fréquences de l’intelligence. Monastères. Oxford.

Mon ami est pimpant. Il m’accueille en compagnie de deux étudiants. La fille, vive et maigre, fait des études de traductrice, le garçon, doux et cerné, écrit de la poésie. Nous quittons le campus pour un café sur l’avenue, à l’arrière du campus. Il fait chaud. Gaufres et salade de fruits. Chacun lit un poème dans sa langue maternelle. L’image et la voix de cet instant de lecture, autour de cette table, le chinois et le français se croisant sans se comprendre, font éclore l’intraduisible. Il ne s’agit pas de musique. Il ne s’agit pas même de rythme. Un sens mystérieux s’extirpe de l’incompréhension. La solitude poétique prend corps entre nous. Chacun dans sa langue alimente cette communion. La Chine et la poésie ne forment alors plus qu’un.

Plus tard. Le taxi me ramène. Zhongshan Park. Le jour tombe sur Shanghai. Les forces de sécurité quittent leurs casernes. L’or des carrefours inonde une foule digne et douloureuse. L’étranger que je suis partage avec elle ce vieux soleil. Comme j’aimerais ne pas me retourner, pénétrer l’âme de la société chinoise, renaître au sein d’une famille modeste et convenable, quelque part dans cette ville de folle espérance et d’immense résignation. Comme j’aimerais pouvoir sentir et penser à travers l’un de ces passants riant à gorge déployée dans ses vêtements bon marché, ou dormant dans une plate-bande, son balai en travers des genoux, buvant et mangeant au coin des rues, assis sur mes talons en élaborant des stratagèmes pour vivre mieux et manger plus, demain, avant de renaître ailleurs, dans cette même humanité souffrante, équitable, indifférente au pouvoir. Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure.


Philippe Rahmy lira la version anglaise de ce texte la semaine prochaine à Hangzhou à une cinquantaine de kilomètres de Shanghai.

For A.C.

Which is my home town ? It is the text I’m writing. The writer is attached to the texts he writes and, more generally, to literature like others are attached to their homeland or to the place of their childhood. I’m not the citizen of any country, or the inhabitant of any city, nor am I my parents’ son, my wife’s husband, my children’s father, neither brother, nor friend, nor colleague. Geography and genealogy, the whole society blends together in the reality of writing, and with it, space and time. I have started to write a new text, here in China. Therefore, I can say without hesitation : Shanghai is my home town !

I’m sitting in a taxi heading north, towards Fudan University. Morphology of Shanghai : bright dislocated carcass on tetra-pack pedestals, ligatured by suspended bridges, flat zones and verges unfolding from wasted lands to boulevards, until reaching the distant rings of its reflection on the sea.

This alloy of high-tech and dilapidated elements borders on the sublime. The background consists, since half an hour ago, of skyscrapers whose centres were removed to suck up luck. They are surrounded by structures only slightly more dense than the fog, quivering from thousands of tremors as if they were indicating the epicentre of an earthquake, absorbing the rays of the sun, spiked, impossible to identify. But how to resist making analogies ? The less extravagant one would be : a succession of launchpads handed over to fire where the charred rockets, vibrating with smoke, would tower up like roasting spits. Within this fragment, 8 million inhabitants.

The lower part of the space disappears in the pollution. One can make out plots of small houses with ochre roofs linked, in the corners, by cylinders (reservoirs ? sentry boxes ?) whose bright colours are filtered through the dust. These luminous but faded tints are reflected on the innumerable VW-taxis jostling along at all levels of the city. In the foreground, luxurious buildings draw one’s eyes to the sky. Their common base, ugly, functional, tiled like a butchery and dotted with air conditioners, grows thinner with height before it splits in clusters of five. Forest of raised forearms and hands. At the top, instead of the endless panoramic windows for billionaires, design gives way to kitsch. Each of these towers is topped by a doll’s house with a vegetable garden and a smoking chimney.

We have been driving for an hour, but the buildings do not become less frequent or smaller. Wherever you go, Shanghai moves with you. Unlike the cities I know, London, Berlin, Vienna, New York, Cairo, Johannesburg, Miami, Paris or Venice, this one does not shift from one neighbourhood to the other, from the centre to the outskirts via areas pierced by housing estates, factories, supermarkets, terraced houses and big residences, before joining the outer ring of an, in all respects, identical neighbour town. But something has just changed in the permanently unbridled expansionism around me. There are no more old people around.

1 p.m. 220 Han Dan Road. I’m early. The main entrance to the campus is submerged by bicycles in motion, leaning against the walls, overturned, stacked, padlocked five or six together. A few cars pass through the checkpoint, only official limousines and maintenance mopeds. One has a front view of a vertically structured Mao, which aspires to sternness but seems to be melting in the sun : a statue of the Commendatore (Don Giovanni) taking the waters in the spa town of Quiberon. After the bottleneck of the gates, one passes only few students, walking in pairs and whispering. Through the open windows of dozens of two-story houses spreading around under the trees, there are chests sprawled on tables and people holding their chins in their hands, sleeping. Dominating this dreamy land, two glass towers, mounted on marble pillars with an esplanade and mausoleum basins, have replaced the old Jesuit College of which nothing remains except this architectural frenzy worthy of a god. Guards patrol around. They shake the young people sprawled out on the lawn in the position in which fatigue mowed them down, threading their way through the houses, chatting, mingling with the small groups looking for, but not finding, a reason to have fun. The corridors, the toilets, even the bins smell clean. The place looks like a miniature Switzerland or rather a hospital handed over to convalescents, which is all one.

1.30 p.m. I go back to the entrance. The low-roofed houses, covered with ivy, seem deserted. Murmurs escape from the physics and biology institutes. A cat is basking in the sun. I know this atmosphere of studious torpor, signature of intelligence devoted to perfection. Monasteries or Oxford.

My friend looks spruce. He greets me. Two students are with him. The girl, sharp and fine, is studying to become a translator, the boy, with shadow-rimmed eyes, writes poetry. We leave the campus for a café on the avenue behind. It’s hot. We get waffles and fruit salad. Each one reads a poem in his mother tongue. This instant of reading, around this table, Chinese and French answering each other without understanding, draws forth what cannot be translated. It is not about music. It is not an event about rhythm. A mysterious meaning emerges from our mutual incomprehension. The poetic loneliness takes shape between us. Both sustain this communion in their own language. China and poetry coalesce.

Later, the taxi takes me back. Zhongshan Park. It’s getting dark on Shanghai. The security forces leave their barracks. On the crossroads, the crowd, flooded with golden light, is dignified and sorrowful. The foreigner that I am is sharing the old sun with it. How I would like not to have to go back. I want to penetrate the soul of the Chinese society, to be reborn into a modest and decent family, somewhere in this city filled with immense hope and deep resignation. How I want to feel and to think through one of those passers-by roaring with laughter in their cheap clothes, or sleeping in a flower bed with a broom across their knees, drinking and eating in the street corners, sitting on their heels and elaborating stratagems for a better life and to eat more tomorrow, before being born again elsewhere, in this suffering, fair-minded humanity, unmoved by power. I don’t have a home town. The people are my home.




Photos Philippe Rahmy ©

6 septembre 2012