Dominique Dussidour | Ardèche, 17 octobre 1961

Extrait de S.L.E. Récits d’Algérie qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde (octobre 2012).

Autres récits d’Algérie.
Chronique de Jean-Marie Barnaud.


             Documentation : Ratonnades à Paris précédé de Les harkis à Paris de Paulette Péju. Préface de Pierre Vidal-Naquet, introduction de Marcel Péju, postface de François Maspero, éditions François Maspero, Paris, 1961 ; rééd. La Découverte & Syros, Paris, 2000.
             Atlas de la guerre d’Algérie. De la conquête à l’indépendance de Guy Pervillé et Cécile Marin, éditions Autrement, 2003.
             La guerre des Algériens. Ecrits 1956-1963 de Jean-François Lyotard. Choix de textes et présentation par Mohammed Ramdani, éditions galilée, 1989.
             La guerre d’Algérie de Mohammed Harbi et Benjamin Stora, avec les contributions d’une vingtaine d’historiens français et algériens, Hachette Littératures, collection Pluriel, éditions Robert Laffont, 2004.

             Lire aussi 17 octobre 1961. Archéologie d’un silence, un dossier de la revue Vacarme.





N’importe quel homme et pourtant non : celui-là. Qui se tient sous le cadran solaire et dont nous ignorons le nom. Il a perdu sa carte d’identité qui indiquait « Français musulman d’Algérie » entre le boulevard des Italiens et la rue de Châteaudun, elle a dû tomber de sa poche. Quelqu’un l’aura peut-être ramassée, déposée au service des Objets trouvés ou renvoyée par la poste à l’adresse qui était indiquée. Ou alors : ceux qu’il fuyait et qui l’ont rattrapé l’auront jetée dans une bouche d’égout.

Son assassinat n’est pas le geste d’un individu isolé dont un entretien psychologique, une enquête sociale s’efforcerait de définir le profil et de commenter l’acte par le milieu d’origine, l’histoire familiale, le niveau d’études et le parcours professionnel. Il procède d’un ordre auquel ont obéi des hommes en uniforme, des fonctionnaires assermentés au service d’un gouvernement qui tente d’étouffer sur le sol français l’arrière-plan de la guerre se déroulant sur l’autre rive de la Méditerranée.

À moins qu’il n’ait pas emporté ses papiers pour aller à la manifestation mais c’est peu probable. Les vérifications d’identité par la police étaient constantes, mieux valait les avoir sur soi.

De retour de mission à Constantine, le préfet Maurice Papon avait créé des unités supplétives de police sur le modèle des harkas. Une semaine de formation au fort de Noisy-le-Sec, des contrats de six mois renouvelables. De nombreux harkis étant analphabètes, on leur apprenait à se servir d’un magnétophone afin d’enregistrer les aveux rarement spontanés.
Il leur incombait d’obtenir des renseignements sur les réseaux du FLN en France, la structure pyramidale de la Fédération, les actions projetées par les commandos. Ainsi, les mains de la police nationale resteraient propres, la justice n’aurait rien à lui reprocher plus tard. Ils arrêtaient ceux dont le visage, le nom ou le comportement leur paraissaient suspects.

L’inconnu n’a échappé à la gégène et au magnétophone dans une cave du treizième ou du dix-huitième arrondissement que pour mourir dans le neuvième.

Avait-il une épouse, des enfants dont il gardait la photo près de son cœur ? Ils auront attendu en vain le mandat et la lettre qui donnait de ses nouvelles une fois par mois. Sans l’indépendance le fils aîné n’aurait pas appris à lire et à écrire dans une école dont les instituteurs acceptaient les enfants sans cahier ni crayon.

Je découvre son existence dans une maison d’Audon-le-Haut où je n’étais pas allée depuis longtemps. Alentour, sur le plateau sec et caillouteux, des figuiers, des chênes, des oliviers ; des cigales, des buses, des scorpions ; des voisins bienveillants dans la maison attenante ; les gorges de l’Ardèche en bas du chemin.
Je parcours les pièces dont on a fermé les volets afin de conserver la fraîcheur de la nuit, je me souviens de l’hiver, la pénombre, la cuisinière à bois.

Le tableau était posé sur un chevalet.
Il mesure un mètre de haut sur quatre-vingt-un centimètres de large.
J’ai d’abord lu la date.
J’ai vu que l’homme était mort quand j’ai sorti le tableau sur la terrasse, à la lumière du jour.

Ce mardi 17 octobre 1961, des milliers d’hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, ouvriers et chômeurs, militants, adhérents ou sympathisants de la cause nationaliste avaient manifesté pacifiquement, c’est-à-dire sans arme pas même un canif, contre le couvre-feu de dix-neuf heures à cinq heures et demie du matin imposé par la préfecture à la population dite musulmane, qu’elle soit croyante ou laïque.

Face à elle : matraques, grenades lacrymogènes, mitraillettes, fourgons cellulaires ; haine et impunité.

Il fait grand soleil sous la treille où nous déjeunons, quatre générations, une trentaine de personnes réunies par des liens familiaux ou amicaux.
L’homme sans identité a pris place parmi nous.
Il a une trentaine d’années, c’est jeune pour mourir.
Le tableau maintient son histoire grande ouverte.

Partis des banlieues et des bidonvilles de Nanterre, Aubervilliers, Choisy-le-Roi, franchissant le pont de Neuilly, les places de l’Etoile et de la Concorde, ou traversant le boulevard Saint-Germain, le quartier Latin et le pont Saint-Michel, lui et ses compatriotes avaient convergé des portes de Paris et des quartiers à population immigrée vers l’Opéra et les grands boulevards : Italiens, Montmartre, Poissonnière, Bonne-Nouvelle, Saint-Denis, Saint-Martin en longeant, certains pour la première fois, les cinémas permanents et les brasseries qui servent à toute heure.

Nous sommes là parce que nous existons, signifiait leur cortège à ceux qui les regardaient défiler et demandaient :
Qui sont-ils ?

Face à eux : l’indifférence, l’incompréhension, l’hostilité.

Nous manifestons si nombreux pour que la peur ne nous empêche plus de crier « Algérie algérienne ».
Ah, voilà ce qu’ils veulent.
Oui, voilà ce qu’ils voulaient.

Dispersés par la panique et la brutalité, ils tomberont par centaines. Les points de leur chute sont innombrables : porche, cour, couloir, vestiaire, palier d’immeuble où pas une porte ne s’ouvre, quai de métro, square, stade, caserne, centre de tri. D’après les certificats médicaux et les constats des médecins légistes, les corps portent les marques de coups de bottes, de crosse, d’étranglement, d’écrasement. Les plaintes en tentative d’assassinat avec constitution de partie civile déposées par les rescapés auprès du procureur de la République seront classées sans suite.

Celui-là étendu sur le pavé parisien occupe en diagonale la surface peinte dans les gris et les blancs.
Le visage : long au menton carré, joues creuses, front haut, yeux clos, bouche qui bâille sur sa douleur, on voit les dents.
Doigts écartés à hauteur de poitrine, une large main blanche en protection contre la mort.
On l’a cogné sur le macadam ou abattu à bout portant.
Sous le crâne, une tache rouge.

Roger Payen avait quarante-huit ans, il est né en 1913.
Assis à la table commune, il raconte :
— J’avais un carnet de croquis et un crayon dans ma poche, comme toujours. J’allais au siège de L’Huma avec un copain pour leur raconter ce que nous avions vu. Il était là, sur la chaussée. Je l’ai relevé à grands traits, je l’ai peint ensuite dans mon atelier.

La scène a-t-elle eu un témoin ?
Pas qu’on sache.
Quelqu’un, un médecin peut-être, a-t-il vu si l’homme était encore vivant quand les semelles cloutées sont reparties ?
On l’ignore.
Personne n’a recueilli son dernier souffle ?
C’était trop tard.

Dans la Seine, depuis la tombée de la nuit on balance morts ou vivants ceux dont les mariniers repêcheront les corps d’Argenteuil au Pont-Neuf.

Roger Payen a peint « 17 octobre » en rouge, « 1961 » en gris, les quatre chiffres l’un au-dessus de l’autre formant une ligne parallèle au bord droit. Puis il a signé.

Le corps est à la verticale mais renversé, la tête reposant dans l’angle gauche en bas du tableau. Les touches de bleu dans les plis torturés de la veste et du pantalon, je les verrai plus tard.


Peinture de Roger Payen.

20 octobre 2012