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La conjugaison des anges, par Dominique Dussidour




Ce texte s’articule autour de l’extrait d’un récit inédit intitulé Sachant lire et écrire. Récits d’Algérie, dont un des fils conducteurs est cette phrase : « Savoir lire et écrire c’est avoir la possibilité de relire, de récrire autant de fois que nécessaire. »




Sur les échelles invisibles du temps l’ange du passé, l’ange du présent et l’ange du futur vont et viennent entre la lumière du ciel et la lumière de la terre, ce sont eux qui ont enregistré, enregistrent, enregistreront nos actes, nos regards, nos paroles.
La vingt-septième nuit du ramadan, veille de la rupture du jeûne, nuit impaire, nuit du Destin plus douce que mille mois de paix, à celui dont l’âme est pure de pensées qui avilissent et le corps lavé de toute souillure le ciel s’ouvrira et ses yeux verront les trois anges scribes.
S’il en est ainsi, faire trois vœux.

Mais quel vœu adresser concernant le passé ? demandes-tu. Ce qui a eu lieu n’a-t-il pas été enregistré une fois pour toutes ?
Rien n’est joué. L’ange du passé se tient la plume à la main, prêt à modifier le texte, ajouter une précision, rectifier une erreur.
Son travail ne consiste pas seulement à inventorier les souvenirs ?
Pas du tout ! Crois-tu qu’il n’est efficace que dans sa portion de temps ? Les récits du présent et du futur dépendent pour beaucoup de ma vigilance et de ce que j’apprends par écoute et réécoute, a-t-il l’habitude de répondre quand on l’interroge là-dessus.

Tes récits d’Algérie auraient-ils été les mêmes si tu les avais écrits il y a dix ans ?
Non.
Seront-ils les mêmes si tu les récris dans dix ans ?
Non plus.

Oh !
Que t’arrive-t-il ?
La tête me tourne à envisager tous ces possibles.

Les trois anges œuvrent en collaboration…
Et en tension. L’ange du présent a pour lui l’évidence du grain de la peau, de l’oiseau qui chante, du sang qui coule, mais l’ange du futur, à produire de l’encore inaccompli, bat souvent les deux autres à plate couture.
Qui tranche en dernier ressort ?
L’instant de la lecture.

Une vieille femme a vu le ciel s’ouvrir
elle va prononcer trois vœux
écoutons-la.

Vœu 1.
Que la guerre d’indépendance prenne fin, dit-elle, avant que ceux qui refusent de voir dans notre pays un État libre mettent le feu à la bibliothèque universitaire d’Alger le 7 juin 1962.
Et avant que partent en fumée plus de cinq cent mille ouvrages des fonds arabe, ottoman, français, des manuscrits enluminés, des recueils calligraphiés en persan, certains en exemplaire unique, des siècles d’archives commerciales, médicales, des correspondances diplomatiques avec la Turquie, avec la France, avec la Russie, des monographies consacrées à l’irrigation, à la langue berbère, au percement des voies, aux fouilles archéologiques, des périodiques culturels, politiques, agricoles, scientifiques.
Qu’aucune flamme ne consume notre histoire, aucun vent ne disperse notre mémoire.
Que notre jeunesse hérite de nos connaissances, de nos récits, de nos légendes.

Son vœu peut-il faire que les livres n’aient pas brûlé ?
Dans une autre version du temps, c’est possible.

Et aussi :
que les parents de mon amie Sonia n’emportent pas leurs livres sur le bateau en partance pour Marseille. Il y en a beaucoup, ils pèsent lourd, m’a dit Sonia. Que ta mère me les confie, lui ai-je dit, j’en prendrai soin. J’apprendrai à lire moi aussi, je te le promets. Je les classerai, je les rangerai. Si vous revenez un jour je vous les rendrai en bon état, lus.



Tout à l’heure tandis que je sortais du métro République je pensais à la bibliothèque dont j’ai récemment appris l’existence en lisant Feuilles de route de Breyten Breytenbach, un recueil d’essais, de lettres, d’interviews, d’articles de foi et de notes de travail écrits entre 1966 et 1985.
Dans un des textes intitulé « Berlin », traduit de l’afrikaans et publié par la revue Rapport le 29 mai 1983, l’écrivain sud-africain parle d’une « bibliothèque de la liberté ouverte à l’étranger pour recueillir les œuvres allemandes interdites » par le régime nazi à partir de 1933. Cette bibliothèque fut créée en France en 1934 par des écrivains et des intellectuels ayant dû quitter l’Allemagne. L’historien Alfred Kantorowicz en était l’organisateur, Romain Rolland, André Gide, Lion Feuchtwanger et Heinrich Mann travaillaient avec lui. Installée dans un atelier de deux étages au 65 du boulevard Arago, Paris 13e, la « bibliothèque de la liberté » s’était donné pour mission de recueillir et sauvegarder un exemplaire au moins de chaque livre brûlé ou censuré écrit par Lessing, Heine, Einstein, Freud, Marx, Voltaire, ainsi que des bibliothèques privées de la littérature classique du XVIIIe au XXe siècle, des ouvrages consacrés à l’étude et à l’analyse du fascisme hitlérien, des coupures de journaux, des brochures, des tracts…

En remontant la rue du Château-d’Eau je me demandais s’il existe un lieu vers où se diriger quand la violence fait voler en éclats le temps et l’espace quotidiens, quand la menace de la mort interdit une parole et une pensée libres, en arrivant devant la porte du 29 je me suis demandé si un endroit qui accueille des livres et des lecteurs - et qu’on appelle une bibliothèque - n’est pas ce lieu, cette maison où chacun sait qu’il retrouvera les autres et pourra travailler à leurs côtés, qu’elle soit la bibliothèque de la Maison de la culture yiddish, la bibliothèque universitaire d’Alger ou la bibliothèque universitaire de Sarajevo qui ont été toutes deux reconstruites depuis. Les albums pour enfants y cohabitent avec les traités de philosophie, la poésie avec les mathématiques, les récits du réel avec les œuvres de fiction, les histoires du monde avec l’histoire de chacun.





Écoutons maintenant ce que la vieille femme souhaite du présent.
Lequel ?
Celui que ton récit évoque.

Vœu 2.
Qu’une guerre frontalière n’éclate pas contre nos frères marocains maintenant que le Front Polisario a créé une République arabe sahraouie démocratique le 27 février 1976. Que des manifestations de haine cessent de parcourir les rues du matin au soir. Que les adolescents aillent au collège pour apprendre à lire et à écrire, non pas pour peindre des affiches et recopier des banderoles qui demandent vengeance.
Que le fils cadet qui me reste vivant ne soit pas réquisitionné chaque nuit pour la défense passive comme autrefois nos ancêtres quand l’armée coloniale menaçait à nos portes. Que ma belle-fille qui n’a vécu aucune guerre ne décide pas de repartir en France avec mon petit-fils.

Je me souviens de ces jours… Je suis peut-être la belle-fille dont elle parle, moi ou une autre.
Tu avais peur ?
J’avais peur pour l’enfant.


Et que mon petit-fils ne connaisse pas la guerre. Comment tout cela finira-t-il ? Au nom de quelle folie des ennemis seraient-ils nécessaires ? Quand la paix sera signée avec Sidi Hassan aurons-nous à ce point pris le goût de la guerre que nous nous battrons entre nous ?

Et aussi : que mes voisins boulangers venus de Meknès il y a quatre générations ne soient pas expulsés vers un pays qu’ils ne connaissent pas, où personne ne les connaît, où leur nom ne figure plus dans aucun cimetière.

Ses voisins boulangers n’ont pas été expulsés. Ils ont marié leur fille avec un jeune homme qui l’aimait depuis toujours.
C’est une bonne nouvelle.
Et c’était un beau mariage. J’y suis allée avec Meriem et Kheira et avec l’enfant.
Tu n’es donc pas repartie en France ?
Des pays tiers se sont entremis, les hostilités ont pris fin, le collège où je travaillais a rouvert.

Le conflit n’est pourtant pas réglé trente ans plus tard.
Non. Le Sahara occidental, le mythique Rio Del Oro de Paul Claudel, est toujours occupé par le Maroc. Le cessez-le-feu signé sous l’égide de l’ONU en 1991 n’a pas été suivi du référendum annoncé. Dans chaque pays on dispute pour savoir qui aura le courage de mettre un terme à la situation : l’ancienne génération qui connaît par cœur tous les détours du conflit ou la nouvelle génération qui les ignore et saura imaginer une solution d’entente…

Le vœu suivant a trait au futur.

Vœu 3.
Que la guerre contre les pauvres qui ne dit pas son nom ne noie plus nos garçons dans la Méditerranée. Que les gardes-côtes de notre pays n’interceptent pas leurs bateaux avant qu’ils aient quitté les eaux territoriales, que notre police n’enferme pas les jeunes gens dans des prisons d’où ils ne penseront plus qu’à réembarquer au plus vite. Que les gardes-côtes des pays de l’autre rive ne les arrêtent pas dès qu’ils auront posé le pied sur le littoral afin de les conduire dans des centres de rétention où ils seront considérés comme des sans-alphabet, des sans-conjugaison.

Mais aussi : pourquoi ces garçons quittent-ils leur pays au lieu de se battre pied à pied sur leur terre natale ? Ne voient-ils pas qu’ils font nombre ? Chacun veut-il contrarier seul le destin sans tenir compte des autres à ses côtés ?


Du point de vue de la grammaire d’une langue, ici langue française, la conjugaison semble établie dans ses temps et ses modes, stable et permanente dans l’énonciation de ses personnes. Les discours et les conversations la montrent pourtant susceptible d’effondrements.
Un effondrement des personnes se produit chaque fois que l’interlocuteur opère un retournement vis-à-vis de moi : soudain je ne suis plus tu dans sa parole et son regard, je suis il ou elle ; je ne fais plus partie d’un nous mais d’un eux. Il m’a rejetée hors de l’échange, je n’ai plus droit qu’aux interstices. L’autre que je suis n’est plus celui ou celle qui le constitue, comme lui me constituait en retour, je suis celui ou celle qui le décompose et dont il doit venir à bout. La main que je lui tendrai il ne la saisira pas, il la tranchera.

C’est ce point de basculement entre la proximité et la mise à l’écart, l’individu et la catégorie, la présence humaine et une définition englobante et close qui la nie que je cherche à approcher dans les romans et les récits que j’écris.

En octobre 2009 j’ai lu Algérie. Les années pieds-rouges, une enquête de Catherine Simon réalisée à partir d’entretiens menés avec des coopérants et des militants tiers-mondistes européens, surtout français, ayant vécu en Algérie entre 1962, année de l’indépendance, et 1969, année du Festival panafricain d’Alger.
La lecture achevée, une question a jailli : d’autres sont partis vivre en Algérie après ces années-là, qui le racontera ?

La réponse, impérative, a suivi : c’était à moi de le faire puisque j’étais partie vivre là-bas dans les années soixante-dix.

Mais pourquoi revenir en Algérie dans un récit après ce que j’avais déjà écrit dans un roman, Les Couteaux offerts, où ce pays est présent frontalement ou à l’arrière-plan de chaque page ?

Dans le chapitre III, tout au long de huit lettres adressées de France à son frère Krimo resté au pays, le personnage de Nasreddine de Kher Wach expérimente le point de basculement entre la personne qu’il est et ce à quoi elle est réduite dans le regard et la parole des autres. Ici en France, il n’est plus un être semblable à tous, il n’est plus un fils ni un frère, un camarade pour certains, un ami pour d’autres, il n’est plus un jeune homme curieux de l’Europe, animé par des rêves et des espoirs, il est un étranger, seulement ça. Un simple élément de lui, être un étranger, n’être pas de nationalité française, y est considéré comme définissant et englobant toute sa personne.

Il m’apparaît aujourd’hui que le récit Sachant lire et écrire constitue la documentation issue du réel, sollicitée après coup et réordonnée, qui était à l’œuvre romanesque dans Les Couteaux offerts.
Nasreddine de Kher Wach a quitté Ville-Heureuse, traduction de « Saïda » sa ville natale, j’ai raconté dans le récit l’histoire de la ville depuis les débuts de la colonisation jusqu’à l’industrialisation dans les années soixante-dix. Nasreddine de Kher Wach s’exprime en arabe et en français, j’ai expliqué dans le récit ce qu’avaient été les politiques d’alphabétisation et d’arabisation. Nasreddine de Kher Wach décrit la vitrine d’une librairie située avenue de la République, le récit est entré dans la librairie et j’ai parlé de la littérature algérienne de langue française que j’y avais découverte.

Je vais maintenant évoquer un contre-exemple, une situation d’écriture où c’est la documentation - cette fois issue de l’imaginaire – qui a précédé le récit.

Il y a longtemps j’avais écrit une courte fiction qui s’intitulait « Les matins bleus ». Une fille y racontait l’hospitalisation puis l’agonie de sa mère. Juste avant qu’elle ne meure, la fille prenait la mère dans ses bras, montait sur le toit de l’hôpital d’où elle la regardait s’envoler et rejoindre une figure familière de son enfance, un chanteur des rues qui venait autrefois dans la cour de l’immeuble et à qui elle jetait des pièces de monnaie enveloppées dans du papier-journal. Il jouait du violon comme l’ange sans ailes d’un tableau de Chagall, sa mère danserait à jamais près de lui.

Après l’avoir écrite, cette histoire m’a semblé à ce point étrange que je l’ai rangée sur une étagère sans la relire ni chercher à la publier… jusqu’à la mort réelle de ma mère quelques années plus tard. Je lisais alors les romans de Francis Scott Fitzgerald et j’ai écrit un récit à la première personne qui raconte parallèlement ma lecture du romancier américain qui ne croyait pas au péché originel et la disparition de ma mère qui n’avait pas lu Gatsby le magnifique. C’est là, au cœur d’un récit du réel, que la courte fiction « Les matins bleus » a trouvé sa place.
Le récit qui a paru en 2002 porte le titre du chapitre « Les matins bleus », reprise qui désigne la fiction comme foyer d’origine, voix de basse qui résonne dans le texte et déclare : un écrivain donne et redonne vie à l’identique aux vivants et aux morts, aux personnages qu’il a imaginés comme aux personnes qu’il a côtoyées.

Dans ces deux exemples, les allées et venues entre le récit et la fiction, la circulation entre la documentation issue du réel et la documentation issue de l’imaginaire sont incluses, exposées de façon explicite dans la narration. Dans Les Matins bleus, le lendemain de l’enterrement de ma mère je rapporte à un ami comment j’avais inventé, des années auparavant, un personnage de fille qui accompagnait les dernières heures de sa mère jusqu’à sa disparition dans le ciel étoilé de l’enfance. Et je me demande aujourd’hui quelle place tenait la fille réelle dans la fille de fiction que j’avais imaginée. Sachant lire et écrire finit sur une lettre adressée par moi à Nasreddine de Kher Wach, un personnage de fiction. Et je me demande aujourd’hui quelle place tient Nasreddine de Kher Wach dans les récits de ma mémoire.




Mais voilà les anges qui hochent la tête dans un mouvement que je ne sais interpréter, assentiment ou étonnement.

La vieille femme reprend :
Je n’oublierai pas les futures générations en veillant jusqu’à l’aurore.

Regardez… elle sourit.
Que voit-elle que nous ne voyons pas ?


Et alors nous, qui sommes là à ne pas savoir ce qu’elle voit, vers lequel des trois anges nos rêveries se tourneront-elles, par laquelle des personnes de la conjugaison adresserons-nous à l’autre la parole ?

Cette rencontre a organisé son propre récit en suivant le fil du temps, quel présent ou quel absent de ce soir en construira le roman ?



22 octobre 2011
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