Dans un miroir probablement

Autoportrait avec son ami Thorvald Stang, Edvard Munch, 1913.





Thorvald Stang est assis dans un fauteuil en osier, les coudes sur les accoudoirs, les mains posées l’une sur l’autre à hauteur de l’épaule gauche. Ses yeux grands ouverts expriment l’inquiétude attentive : il a confiance dans le travail du peintre sans pouvoir se déprendre de l’interrogation sur soi qu’a créée la situation habituelle dans un atelier : modèle bougeant peu, supportant un certain engourdissement musculaire. Quand le tableau sera achevé, quand il le verra, se verra, comment jugera-t-il la distance du modèle qu’il est à cet instant jusqu’à la représentation de soi ? Il est en costume sombre et gilet, chemise blanche. Il regardait le peintre, il nous regarde.

En face de lui, proche au point d’imbriquer leurs genoux, de trois quarts gauche, Edvard Munch. Dans sa main gauche, une palette claire qui paraît posée sur les genoux de Thorvald Stang. Dans sa main droite, de fins pinceaux prêts à peindre sur le gilet du modèle comme si c’était une surface vierge. Les paupières à demi baissées ce n’est pas nous qu’il regarde, c’est lui, dans un miroir probablement, il a pris la pose pour l’autoportrait.

S’il en est ainsi, il a d’abord peint Thorvald Stang dans le fauteuil, il s’est ensuite représenté avec ses outils de travail.

Pourquoi s’observer dans un miroir ? Lui qui s’est représenté tant de fois, à tous les âges, selon tant de techniques, ne connaît-il pas la forme de son nez, de sa bouche, de son menton, l’écartement des yeux, la hauteur du front, la largeur de la mâchoire ? Là, il s’agissait de se voir en tant qu’objet pictural. Et pourquoi n’a-t-il pas placé le miroir derrière le fauteuil afin de s’observer de face ? Nous l’aurions vu de dos, nous n’aurions pas su que c’était lui en compagnie de son ami, nous n’aurions pas été placés en miroir de leurs deux visages.

Les regards et les postures, du modèle et du peintre, divergent. Le tableau peint à l’huile, qui mesure 200 centimètres de large sur 125, est traversé de deux lignes de tension. Elles se croisent en diagonale à l’intersection du portrait et de l’autoportrait, ce qui donne à l’œuvre son dynamisme visuel. Dans le tiers supérieur de la surface, la juxtaposition horizontale des deux visages équilibre les forces, les rassemble avec douceur.

L’Autoportrait avec son ami Thorvald Stang de 1913, année où Edvard Munch commence à peindre Travailleurs rentrant chez eux, rend sensible une intimité assez grande pour que l’un, le peintre, ne lâche pas ses pinceaux, ne perde pas sa concentration face à l’autre, le modèle. Il peut continuer à travailler en présence de son ami. Ils parlent, ils échangent des idées, le vote au suffrage universel qui vient d’être accordé aux femmes, des rumeurs de guerre sur le continent. Derrière eux, sur une table, un verre.

Quatre années auparavant, en 1909, Edvard Munch avait peint un portrait en pied de Thorvald Stang, une huile de 292 centimètres de haut sur 96,5, sans doute une commande. Là aussi Thorvald Stang est en costume noir, gilet boutonné, faux-col blanc et nœud-papillon. Il porte un chapeau. Sa main droite disparaît dans la poche du pantalon, il tient une pipe dans la main gauche. La même inquiétude traverse son regard, mais non tranquillisée par la présence du peintre. À sa droite, deux feuilles manuscrites ou imprimées étaient punaisées sur le mur. Leur amitié datait peut-être d’alors, de ces longues heures passées ensemble de part et d’autre d’un chevalet.


On peut voir Travailleurs rentrant chez eux à l’exposition « Edvard Munch. L’œil moderne » au Centre Pompidou jusqu’au 9 janvier 2012.

Image extraite de Edvard Munchs selvportretter, 72 reproductions en noir et blanc d’autoportraits d’Edvard Munch, avec une introduction de Johan H. Langaard, Gyldendal Norsk Forlag, Oslo, 1947.


Dominique Dussidour est l’auteur de Si c’est l’enfer qu’il voit. Dans l’atelier d’Edvard Much dans la collection L’un et l’autre chez Gallimard. Sur remue.net, Jean-Marie Barnaud et Catherine Pomparat en ont rendu compte.

Dominique Dussidour - 28 octobre 2011