Le Nénuphar blanc, Stéphane Mallarmé et Anne Slacik

J’oubliais mes fugues aussitôt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J’honore la rivière, qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très-fier de sa flottille, lettre de Stéphane Mallarmé à Paul Verlaine, 16 novembre 1885.



La belle exposition « Anne Slacik, Peintures 2010-2011, Mallarmé (LNB)/L’Avril » se
tient jusqu’au 19 mars 2012 au rez-de-chaussée de la maison que louait Stéphane Mallarmé à Vulaines-sur-Seine près du pont de Valvins. Cette visite est l’occasion de découvrir l’appartement du premier étage avec la bibliothèque anglaise et le cabinet japonais, et le vaste jardin derrière la maison aujourd’hui musée départemental [1].


La rencontre entre le travail d’Anne Slacik et les textes de Stéphane Mallarmé n’est pas fortuite. En effet, parallèlement à ses recherches sur la fluidité des formes et les densités de la couleur - on en aura un aperçu en parcourant son site -, depuis des années Anne Slacik mène un fidèle compagnonnage avec les écrivains, voir les rubriques Actualité des livres et Livres dans l’édition.

Lire Une brusque idée de paix (le 15 janvier 2004), Laurent Grisel y raconte la préfiguration de l’Hymne à la paix (seize fois) dans l’atelier de la peintre.

De Stéphane Mallarmé, lire Divagations, recueil où se trouve le poème en prose « Un nénuphar blanc », et De la musique et des lettres.

Lire aussi Mallarmé, poésie et philosophie de Pierre Campion.





LE NÉNUPHAR BLANC

J’avais beaucoup ramé, d’un grand geste net assoupi, les yeux au dedans fixés sur l’entier oubli d’aller, comme le rire de l’heure coulait alentour. Tant d’immobilité paressait que frôlé d’un bruit inerte où fila jusqu’à moitié la yole, je ne vérifiai l’arrêt qu’à l’étincellement stable d’initiales sur les avirons mis à nu, ce qui me rappela à mon identité mondaine.

Qu’arrivait-il, où étais-je ?

Il fallut, pour voir clair en l’aventure, me remémorer mon départ tôt, ce juillet de flamme, sur l’intervalle vif entre ses végétations dormantes d’un toujours étroit et distrait ruisseau, en quête des floraisons d’eau et avec un dessein de reconnaître l’emplacement occupé par la propriété de l’amie d’une amie, à qui je devais improviser un bonjour. Sans que le ruban d’aucune herbe me retînt devant un paysage plus que l’autre chassé avec son reflet en l’onde par le même impartial coup de rame, je venais échouer dans quelque touffe de roseaux, terme mystérieux de ma course, au milieu de la rivière : où tout de suite élargie en fluvial bosquet, elle étale un nonchaloir d’étang plissé des hésitations à partir qu’a une source…


Dominique Dussidour - 13 novembre 2011

[1Renseignements adresse, itinéraires, jours et horaires d’ouverture ici.