Antoine Wauters | Césarine de nuit

Antoine Wauters, que nous avons reçu en mai dernier dans le cadre des Rencontres du Centre Cerise en compagnie de Mariette Navarro, nous propose ici un extrait de Césarine de nuit [1], à paraître en mars 2012 dans la collection Grands fonds de Cheyne éditeur [2].


Césarine de nuit

Et elle s’engouffre dans les couloirs, dans les
chambres vides, dans le grand réfectoire à peu
près aussi vide sauf le couvert dressé, vêtue
d’un linge ou d’un tricot, et sur le haut des
cuisses un petit short court de la taille
d’un mouchoir, une jupette aux cents plis. Tout le
monde dort, dit-elle, ou tout le monde est mort,
et maintenant son regard va d’un pan de mur
au verrou de la porte, du verrou de la porte à la
fenêtre de l’atelier, au carrelage étoilé où elle
gît.

Césarine des bassins, des machines, des
travaux de couture dont elle s’acquitte tout en
bruissements. Car c’est ainsi. On lui fait
accoucher chaque jour de petites filles et petits
garçons de coton, de bien légères pelotes à
tirettes et velcros. Le soir on lui réclame ses
marchandises, ces enfants de lycra bien serrés
et liés dans de minces sacs plastique qu’on
expédie ensuite par l’eau. À la ville. Aux
grandes villes d’ici et là-bas.
On ne vous dit pas où.

On l’attache aux anneaux, au métal d’aciérie.
Ses mains, dans le dos, fixées au crochet prévu
à cet effet, à un point à peine moins élevé que
la fenêtre et son verrou. On a le cordeau, la
chaînette, et des cartouches de rouge à lèvres
dont on lui lave les dents, les cris et la colère.
On vient à elle avec des lattes, nos petites
verges délicates et l’envie de la consoler.
L’entendre. La voir sourire.

On la dessangle avec le soir qui tombe, avec la
lune qui vient la prendre et on l’emmène en
ville, dans les galeries où la voici : gentiment
promenée avec des couleurs vives, des
flasques, dix flacons de parfum à l’orange et
au lait, à l’urine d’ours noir peut-être,
pourquoi pas, avec des boucles, des ceinturons
cuivrés ou en skaï blanc qui captent l’œil.
Mais aucune lèvre blanche, aucun sourire de
biche ou de jeune fille heureuse ainsi promenée.

De bracelets, de colliers de perles avec le sable
d’îles lointaines qu’il faut imaginer terribles,
sales, bien moins pratiques que notre belle
grande ville avec son fleuve d’aluminium et
ses rebuts dorés, on orne Césarine. Doucement,
on la couvre des matières du temps. Et quelle
joie de lui faire porter, la corseter, la revêtir du
plus ancien au plus nouveau tissu : lin, satin et
bien sûr élasthanne, qui rend légers ses sous-
vêtements et souples ses chemises d’été.

Doucement, car c’est ainsi, toujours, on lui
inculque le nécessaire, l’ordre qu’il faut à
l’ordre et à son corps et son esprit, et
comment se bien mouvoir elle, comment se
bien tenir et comporter dans ce vaste monde.
Après quoi est la nuit. Après quoi, à la nuit
qu’elle veut encore longuement, puissamment
ressentir en elle comme un lieu sauf ou
inviolé, on lui offre un brin d’air, un coin de
parc où respirer.

[1Extrait du chapitre 3.

[2Antoine Wauters a publié, avec Ben Arès, Ali si on veut, en 2010, dans le collection verte du même éditeur./