Martine Sonnet | Les yeux changés

Extraits de l’écriture en cours provisoirement titrée Elle me dit.
De premiers extraits ont été lus par Martine Sonnet au cours de la nuit remue.net 2010 et publiés dans le numéro d’été 2010 de la revue.





Les yeux changés t’écrire

Mes yeux changés seulement par ton absence. Aux premiers signes d’éloignement déjà plus les mêmes ce qui ne t’a pas échappé. Rien de ce qui affecte tes filles ne t’échappe. Mes yeux de chat pour enfiler ton aiguille, perdus depuis longtemps, en douceur, vieillissement naturel. Nous y sommes tous venus, l’un, l’aîné, puis l’une après l’autre les quatre filles, chez le marchand de lunettes. Mes yeux changés encore mais cette fois d’une fracture irréductible. Recoller une matière aussi humide, comment, avec quoi ? De tes yeux mouillés, l’hiver tu précises « je pleure des yeux » comprendre « pas de chagrin » façon de nous rassurer, juste l’effet du vent glacial au bord de paupières rougies, pas la tristesse qui sinue au creux des rides.
Mes yeux changés sont devenus quatre, multipliés/divisés par deux à la façon des paramécies des livres de sciences naturelles, et je regarde pour nous deux. Vue un peu troublée par celui des quatre, qui t’appartient, dont la cataracte n’a pas été opérée ; les miens encore indemnes de ce mal mais leur tour viendra. Pour toi, intervention programmée en deux temps, l’œil droit, un peu de repos puis l’œil gauche, mais ajournement sine die pour celui-là. Ce qu’il nous reste à voir maintenant, de tous nos yeux réunis, je le discerne mal. Contours flous et mouillés de tes paysages sans toi et puis tes paysages s’estompent.
L’appartement, déjà, état des lieux et clefs rendues de ta part. D’abord, ils chipotent, estimant l’usure des lieux normale à 85 % seulement. Toi, morte à 100 %, sans avoir pris le temps de lessiver ta cuisine. Ils osent dire, la cuisine aurait dû être lessivée. Mais la fatigue de quatre-vingt-quatorze années et un départ précipité n’excusent pas la restitution d’une cuisine non lessivée. Tenir bon et finalement ils passeront l’éponge. Affaire classée et solde de tout compte cinquante-deux ans après la signature du bail.
Quelques jours avant l’état des lieux, seule chez toi, l’appartement vide, j’aspire le parquet et passe la serpillière sur les revêtements de sols. On sonne à ton interphone et une femme à la voix jeune se présente comme la future locataire. Elle dit qu’elle a reçu le papier de l’Office et que voyant des fenêtres ouvertes elle serait heureuse de pouvoir visiter l’appartement pendant qu’il y a du monde. Oui, bien sûr, c’est possible et je lui ouvre ; elle monte. En fait elles sont deux, sœurs, cousines ou amies, l’une, celle qui te remplacera, un bébé dans les bras. Elles inspectent et trouvent ton logement propre et commode ; la cuisine non lessivée ne les gêne pas. Elles deux - il faut que je te dise, voilées noir jusqu’aux pieds -, font leur tour et puis s’en vont. Mon courage tombe d’un coup. J’essore au mieux la serpillière, la laisse pendre au bord de l’évier, il n’y a plus de séchoir à linge, referme tes fenêtres, tes volets et ta porte à double tour - comme s’il y avait encore quelque chose de toi à voler.
Geste d’ouvrir ta porte : je te vois le faire encore et encore. Film d’amateur qu’on rembobinerait juste à temps pour projeter sans fin cette seule image. Répétition de toi mère vivante. Tu es morte mais n’en finis pas de m’ouvrir la porte de ton appartement. Maintenant ce logement vidé de tes affaires - la cave aussi dans laquelle j’ai retrouvé mes patins à roulettes cadeau de Noël 1966 de la Régie Renault - est reloué et sûrement même habité par la jeune femme qui l’avait visité ; je ne suis pas retournée voir s’il y avait à nouveau des rideaux aux fenêtres du premier étage.
Tu m’ouvres la porte, postée bien droite dans l’entrée, accueillante, souriante, apaisante. La vision persiste même pas troublée par la cataracte non opérée de ton œil gauche. Tu ouvres en grand, et encore plus quand je viens à vélo, bravant la côte du bas au haut de la ville, et que je hisse pour finir celui-ci péniblement par l’escalier ; qu’il soit à l’abri le temps que je passe avec toi. Toi collée contre le mur du couloir et je passe sans m’arrêter porter mon vélo droit dans la cuisine ; le poser sur le carrelage pour ne salir ni parquet ni tapis. Alors, seulement, j’enlève mon casque et reviens sur mes pas t’embrasser. Tu me dis que je suis solide pour faire cela et je réponds que ça va très bien, il est léger ce vélo ; je mens à peine. Alors toi : « Ça ira mieux en t’en retournant » et nous déroulons ensemble le rite du café de quatre heures. Cette fin d’hiver 2008, je prends régulièrement le café chez ma mère morte.
Au printemps ton horloge arrive chez nous en ville. Elle capte désormais tous les regards depuis la porte d’entrée de l’appartement : postée en angle, perspective diagonale, face porte. Haute, voire hautaine, la comtoise ne se loge pas à la campagne sous les solives du plafond trop bas de notre maison. Forte tête. Donc l’horloge « Qualité supérieure LEPAGE à Céaucé », cadeau de mariage de l’été 1936, érigée ici dans cette grande pièce cœur de notre vie de tous les jours.
Balancier astiqué avant d’être rependu, bois du coffrage ajustés et cirés, petites cales glissées sous les pieds usés pour assurer l’horizontalité garante de la bonne mesure de nos heures. La chatte a eu peur, un temps, de cette grande dame ventrue toujours en mouvement et puis s’est habituée. Comme se sont habitués à son tic tac grave ceux qui n’ont pas été bercés par ses engrenages dans leur petite enfance. À moi qui la fréquente à nouveau quotidiennement après une longue séparation, me reviennent les nuits les plus anciennes dans des chambres aux murs si minces que nul dans l’appartement n’échappait à l’emprise de sa plainte nocturne. L’univers arrondi reflété balancé en cadence par la lyre de cuivre est le nôtre désormais.
Chez nous, comme chez toi, l’horloge, au bout d’une semaine, rendue silencieuse : poids descendu au bout du rouleau de cordelette. J’explique à chacun la clef cachée au creux de la petite niche à gauche de la tête et qu’elle se tourne dans le sens inverse de celui des aiguilles d’une montre. Contrairement aux aiguilles de l’horloge que je déconseille formellement de contraindre à faire machine arrière. Le lendemain de l’installation de ton horloge, je trouve au matin ma montre arrêtée, ce qui n’a pas forcément de rapport mais me trouble.
Tu sais, moi qui en étais friande, je ne cours plus les vide-greniers. Premier dimanche d’avril, comme tous les ans celui du quartier de la gare s’égaille jusqu’au deuxième pont sur les voies du chemin de fer et j’y déambule, insensible aux étalages de vieilleries. Sans tentation. Je comprends que c’est à cause de tout ce qui, de toi, passe dans nos mains ces temps-ci. Tes meubles. Tes objets. Tes vêtements. Tes papiers. Et les décisions douloureuses qu’il nous faut prendre les concernant : s’ils continueront, ou pas, leur chemin de vie et avec qui. Nous croulons sous un excès d’équations à résoudre entre nos envies, nos souvenirs, nos besoins et la place dont nous disposons pour engranger.
Inéluctable : imaginer ce que, plus tard, il adviendra de ce que nous rescapons du viatique, projeter un cran générationnel plus loin les mêmes hésitations. Passer (à) notre tour. Comment nos propres enfants se tireront-ils d’affaires ? Affaires nôtres insinuées des tiennes. Nos accumulations – tas de choses - déjà plus encombrantes que celles rassemblées par l’économie domestique soigneuse de ton presque siècle et leur division qui ne se fera plus par cinq mais par deux. Il y aura des restes.
Dire d’un couple qu’il « attendait un héritier » pour annoncer une naissance à venir, la formule avait cours dans notre pays de terres à transmettre, vitales dans leurs petitesses, et la préoccupation de l’héritage occultait l’événement de la vie donnée. Nous comprenons tout le sens de cette expression maintenant, perplexes, devant les armoires grandes ouvertes pleines de toute une vie.



Ressemblances

Yeux changés grands ouverts au creux de la nuit je lui ressemble. À mon tour de ne pas dormir : le sommeil me prend deux, trois ou quatre heures et m’abandonne, échouée au bord du petit jour. J’écoute dormir près de moi puis finis par attraper dans le noir une paire d’écouteurs pour capter la rumeur plus lointaine du monde. Comme notre mère aux mêmes heures - mais depuis longtemps sans souffle ni cœur battant à ses côtés -, allumait le poste posé sur sa table de chevet, volume réglé plus ou moins fort selon qu’elle se réveillait dans sa chambre à la campagne, sans voisins de l’autre côté d’une cloison trop fine, ou à la ville, dans un immeuble sonore imposant la sourdine à pareille heure. Où qu’elle séjourne, disposée à côté du transistor, une lampe électrique à pile pour le cas où la lumière ferait défaut dans la nuit. D’une station radiophonique à l’autre saisissant l’enchaînement des bulletins d’informations elle sait les choses avant nous « je t’assure, je ne dormais pas cette nuit, ils l’ont dit, je l’ai entendu ». À son chevet, dans ses deux chambres aussi, des boîtes de ces comprimés qui facilitent l’endormissement mais n’assurent rien d’autre qu’un premier sommeil profond sans suite.
Je me demande jusqu’où ira notre ressemblance d’insomniaques. Si je partagerai un jour les assoupissements diurnes qui la ravissaient, et de plus en plus en vieillissant, restée assise un peu longtemps, à table par exemple. « Moi, il ne faudrait surtout pas que je m’asseye. » Poursuivant notre conversation privée d’une interlocutrice, nous la surveillions tous du coin de l’œil, mine de rien, craignant le glissement dans le vide du coude appuyé sur la table ; son déséquilibre, la chute. Revenant à elle comme s’ébrouant elle confessait une demi-absence, « j’entends bien ce que vous dites ». Suggestion lui était alors faite, mais catégoriquement refusée, de s’installer plus confortablement, néanmoins près de nous, dans un fauteuil qui soutiendrait mieux son petit somme bien naturel si elle était fatiguée à son âge. Pour combien de temps suis-je encore incapable de fermer l’œil le jour même quand je le souhaiterais ardemment ?
J’écris ses sommeils à contre-temps et me revient le souvenir de mon extrême confusion un soir qu’autour de minuit j’avais réveillé mère en composant son numéro de téléphone par erreur, croyant appeler C. qui séjournait dans notre maison de Normandie et ne risquait pas, lui, de dormir à cette heure. Consciente de ma méprise au premier tintement revenu dans l’écouteur mais néanmoins trop tard : je la savais maintenant désorientée, en marche un peu titubante vers son téléphone. Si je raccrochais, ses esprits retrouvés, cet appel fantôme la troublerait plus encore que mon erreur avouée et surtout identifiée. Je la priverais à coup sûr du moindre repos jusqu’au matin. J’avais donc attendu pour me confondre en excuses et la rassurer. Mais le mal était fait, son si précieux et si court sommeil réparateur gâché. Je m’en voulais de la violence à son égard d’un geste dont la signification m’échappait : pourquoi, en cette heure tardive, le besoin éprouvé, aussi impérieux qu’inconscient, d’appeler ma mère ? L’une comme l’autre, le reste de la nuit, à nous tourner et retourner dans nos lits respectifs cherchant à comprendre.
Elle a vécu quarante-deux ans avant que nous fassions enfin connaissance. J’ajoute vingt ans pendant lesquels je la perçois d’un peu loin derrière l’écran des sœurs aînées ; il nous reste à mère et moi, pour nous approprier tout à fait l’une l’autre en parfaite complicité, trente-deux ans - dont vingt pendant lesquels notre harmonie gagne mes enfants et leur père. Mais il y a cette fracture qui me trouble : juste avant la naissance de l’aîné, elle glisse sur le tapis de l’entrée de son appartement des hivers en ville, poignet cassé, plâtré, qui la prive pendant deux semaines de pouvoir le prendre dans ses bras. Chose pareille ne lui était jamais arrivée : femme solide sur ses jambes, pas fragile, pas cassante. Contrainte à regarder d’abord longuement mon premier fils avant de pouvoir le porter à elle, le serrer contre elle, l’infuser d’elle. Inimaginable barrière au départ de leur relation que n’a subie aucun autre de ses petits-enfants. C’est comme ce léger malaise, à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, quand elle vient nous visiter au lendemain de sa naissance ; elle pourtant si peu sujette au malaise ou au vertige. On a dit que c’était la chaleur dans la chambre, normale dans une maternité, d’autant plus difficile à supporter pour elle qu’il y avait ce plâtre autour de son bras en écharpe. Mais si, comme sa fracture, son trouble jusqu’à en défaillir, trahissait aussi une résistance à ce que sa dernière fille entre en enfantement, grandisse encore et boucle son aventure de mère ?



Mère maison mère

Début juin 2011, m’arrive le chèque, peu encombré de zéros, soldant ma part de la succession maternelle. Saint-Laurent est vendu depuis quelques semaines ce qui dispense la fratrie de s’y fixer rendez-vous une fois de plus en été pour entretenir le terrain. Août nous avait réunis les trois années précédentes pour partager ces travaux, soutenus par les forces de la génération qui nous suit. Toujours de jeunes volontaires pour s’installer au volant du tracteur et tracer avec maestria des cercles, dont la circonférence va s’amenuisant, sur l’herbe du jardin et celle, folle, qui gagne de plus en plus l’étendue de gravier devant la maison. Limite herbe/graviers estompée, autrefois scrupuleusement entretenue au désherbant et à l’arrosage économe de restes d’eau bouillante, eau de la petite casserole dans laquelle ont durci deux œufs par exemple. La maison dite neuve retrouvée chaque printemps désormais posée sur du vert, sans plus au devant d’elle et jusqu’à la route, cet espace vierge de végétation où prendre pied sans enfoncer dans la terre détrempée les jours de pluie. Mais plus personne n’aurait l’idée saugrenue d’y venir un jour de pluie quand ce qu’il reste à faire là relève pour l’essentiel de travaux de plein air.
Tailler les haies. La plus longue entre jardin et fossé de la grand route, s’y mettre à deux, partis de ses extrémités à la rencontre l’un de l’autre lourdes cisailles en main ; étêter aussi en chemin, penchés vers la route, ce qui dépassant du fossé relèverait du domaine des cantonniers mais échappe à leur barre de coupe, mauvaises herbes, hautes tiges aux fleurs blanches grenues des fausses carottes. Haie du fond du jardin : savoir s’arrêter, des branches ne sont plus maîtrisables, il a suffi de renoncer à les dompter une fois ou deux, déjà un peu hautes et la flemme d’aller chercher un escabeau, et les noisetiers, les mûriers, les châtaigniers ont conquis tout l’espace, rêvent d’envahir celui de la voisine. Autour de la maison tailler les buis en rejetant du ciseau les coupes côté champ et advienne que pourra, c’est l’affaire des vaches. Cueillir ce que la saison veut bien nous offrir, cerises si les oiseaux nous en ont laissées, plutôt amèches que bigarreaux sucrés, pommes de madeleine et prunes disputées aux guêpes (« attention à celles que vous ramassez tombées par terre » nous mettait toujours en garde notre mère) ; c’est un peu tard pour les framboises mais un peu tôt pour les pêches et les poires.
Consolider de notre mieux, bouts de planches ou tôles qui nous traînent encore sous la main à l’appui, ce qui, de la maison dite vieille et de ses appentis a le plus souffert de l’hiver ; et le diagnostic d’année en année plus sombre sur ces mauvais murs vaincus par le jour au travers de fissures chaque année plus ouvertes. Achever de vider les bâtiments et la boutique du peu qu’ils renferment encore mais que l’on ne finit pas d’extraire de leurs entrailles. Bazar de plus en plus indéfinissable, du démantibulé, du dépareillé, du dépecé, des miettes, de la poussière, du petit souis, du sans nom. À croire que les ultimes restes – « trois fois rien, l’affaire d’une journée la prochaine fois, on attelle la remorque et c’est bien le diable si tout n’y rentre pas, un voyage à la déchetterie et le tour est joué » -, laissés in situ chacun de ces trois étés en refermant les portes et leurs cadenas se régénèrent spontanément à peine nos talons tournés.
À VENDRE : mais dans la campagne et dans les bourgs on voit tellement de pancartes porteuses des mêmes mots, détachés sur fonds fluorescents, accrochées à des barrières ouvrant sur des biens plus ou moins livrés à eux-mêmes et à tout ce qui pousse. Beaucoup de maisons à boîtes aux lettres et volets rouillés ou de guingois qui signent leurs abandons ; renoncement des vendeurs à sauver les apparences proportionnel à la longueur du temps depuis lequel la pancarte s’expose à tous vents. Parfois depuis des lustres, pancarte disloquée, et une tempête encore pour arracher la moitié du numéro de téléphone qu’il y aurait lieu d’appeler si l’on était intéressé. Outrage sans conséquences, personne n’est intéressé, c’est visible. État d’abandon inconcevable pour nous qui veillons à la propreté de notre lieu-berceau, autant par égard pour celle qui n’aurait pas voulu voir se dégrader sa « position » (Saint-Laurent est réputé « belle position » - eu égard à sa terre et à ses fruits plutôt qu’à ses murs) que pour rendre notre bien séduisant. Flatter l’hypothétique visiteur, susciter en lui l’envie de poser ici sa vie à notre suite, mais le visiteur reste longtemps hypothétique. Passent les étés 2009 et 2010, les lieux nous appartiennent encore, les « corvées » se chargent de nous le rappeler, avec de moins en moins d’entrain pour les accomplir et de plus en plus de fatigue à leur issue – ces trois ans nécessaires à notre séparation d’avec ces maisons-témoins de nous, tous, nous vieillissons.

18 novembre 2011