Ingeborg Bachmann et Paul Celan : « Le Temps du cœur »


L’Unité de recherche Paul Celan de l’École normale supérieure poursuit son travail de publication et de traduction de l’œuvre de Celan par la parution en octobre [1] de la traduction très attendue de la correspondance Bachmann Celan, parue en Allemagne en 2008 [2]. La traduction est de Bertrand Badiou, qui dirige, avec Jean-Pierre Lefebvre, cette Unité de recherche à l’École. La préface est signée Bertrand Badiou et Barbara Wiedemann, laquelle a dirigé l’édition allemande.
Ainsi, peu à peu, c’est une grande partie de la correspondance de Celan qui vient à nous [3], avec cette particularité, ce coup-ci, qu’Ingeborg Bachmann est l’un des plus grands poètes de langue allemande de la seconde moitié du XXème siècle [4]. Et que donc leur dialogue, qui s’étend sur une vingtaine d’années, est un écho, non seulement de l’histoire de leur amour, mais aussi, indissociablement liée à elle, de l’histoire de la poésie allemande après la guerre.
Surtout, c’est la question même de la poésie, celle de son enjeu, de sa nécessité, que soulève aussi ce dialogue entre deux êtres d’exception.

1. Lire une correspondance, c’est toujours prendre le risque de s’installer dans la position démiurgique de qui connaît « la fin de de l’histoire », interprétant tout depuis cette situation illusoire qui trafique la réalité de l’expérience, sa vérité.
Ceux qui s’écrivent ces lettres ne cessent de s’étonner du bonheur qui les comble ou de la violence de leurs mésententes, sachant bien combien les mots pour dire sont pauvres, sachant aussi les risques de malentendus qu’il y a dans tout échange épistolaire, dans lequel chaque lettre fixe artificiellement le temps. Ce qu’écrit si justement Ingeborg Bachmann à Gisèle de Lestrange : « Je crains de plus en plus les lettres parce qu’elles nous regardent inflexiblement, quand on ne cherche que la parole vivante - et même la contradiction vivante. » [5]
Prenons garde, donc, de ne pas nous laisser prendre à ce regard inflexible, cherchons à entendre ce que cette correspondance révèle de l’aujourd’hui [6] bouleversant et souvent bouleversé que l’un et l’autre vivent et veulent partager ; eux qui savent bien, du reste, qu’on ne peut tout dire, ayant toujours « peur d’en dire trop » [7], de dire à côté, saluant au contraire, comme le fait Celan dans un poème joint à une lettre de décembre 1957, le pouvoir du silence :« le silence/ nous accompagnait comme une seconde vie/ distincte [8] » : d’où ces lettres, nombreuses, surtout d’Ingeborg Bachmann, écrites et non envoyées, ou envoyées après coup, qui témoignent de cette inquiétude, et qui sont aussi autant de méditations, peut-être d’abord à usage interne, comme des notes de carnet ou de journal personnel ; elles sont souvent cruelles dans leur vérité, comme la très longue lettre de Bachmann du 27/9/61, non expédiée, qui suit une conversation téléphonique dont on ne sait rien, et qui énonce « un certain nombre de choses qui sont dures à dire », comme celle-ci sans doute : « Je crois vraiment que ton plus grand malheur réside en toi-même. »

2. Je ne ferai pas ici le récit de cet amour [9]. Chacun en suivra les péripéties, sans jamais, comme de juste, tout savoir ni tout comprendre, et c’est tant mieux, la part de mystère qui demeure renforce la vérité humaine de ces échanges : « Il semblerait, écrit Celan, que cette vie soit faite, d’occasions manquées, et mieux vaut peut-être ne pas trop chercher à deviner leur énigme, sinon les mots risquent de se figer » [10].
Dire simplement comme sont émouvantes l’expression de la joie d’aimer, telle marque de tendresse : « (...) dis-moi peut-être parfois une de ces paroles qu’on dit très doucement, qui ne vient que lorsqu’on est seul et qu’on est loin. Je ferai alors de même »(P. C., ibidem.), ou : « Je voudrais prendre ta tête étrangère et sombre entre mes mains et je voudrais pousser de côté les pierres qui pèsent sur ta poitrine (...) » (I. B., lettre 5.) ; dire aussi à quelles difficultés de santé l’un et l’autre sont confrontés, on sait bien ce qu’il en est pour Celan, et les tentatives d’Ingeborg Bachmann pour le ramener au réel, mais Bachmann elle-même, dont la situation matérielle est fragile, souffre souvent de dépression... Dire aussi à quelle exigence de vérité l’un envers l’autre s’obligent, comme à l’égard de ceux avec qui ils vivent. Dire enfin les soubresauts et les violences des séparations, puisque leur liaison a connu deux périodes, et cet aveu du moins d’Ingeborg Bachmann au moment de leur première rupture : « (...) je commence lentement à comprendre pourquoi je me suis tant défendue de toi (...) je t’aime et je ne veux pas t’aimer ; mais avant tout je t’aime. »

3. En octobre 1957, Paul Celan adresse à Ingeborg Bachmann un poème dont voici quelques vers :

A l’ombre du vent, mille fois : toi.
Toi et le bras
avec lequel, nu, je croissais vers toi,
la Perdue.

Les rayons pour nous ils soufflent et nous amoncellent.
Nous portons le clair reflet, la douleur et le nom. [11]


La poésie est constitutive de cette relation amoureuse puisqu’elle est l’essentiel de leur vie. Du reste la première lettre de Celan est accompagnée d’un poème, « En Egypte », à propos duquel il écrira plus tard : « Chaque fois que je le lis, je te vois entrer dans ce poème : tu es le fondement de vie, aussi pour la raison que tu es et resteras la justification de ma parole [12]. »
Écrire est une joie ; mais écrire, dans les moments de crise ou de dépression, se heurte au doute : « J’écris malgré tout et j’en éprouve de la joie mêlée de peur » confie Bachmann [13]. Et Celan : « Je ne vais pas bien (...) Je suis de nouveau complètement brouillé avec moi-même et avec tout ; à quoi bon écrire - et à quoi bon celui qui fait entrer sa vie dans l’écriture ? [14] »

Quoi qu’il en soit, la poésie, et l’engagement qu’elle exige, orientent toute leur vie, commandent tous leurs choix. Elle est surtout lieu de résistance et de sauvegarde, « tes poèmes, écrit Bachmann, par eux-mêmes produisent de l’effet et te protègent - c’est cela la réponse, et c’est un contrepoids dans le monde [15]. » Et aillleurs : « Je ne sais si tu te rends compte que je n’ai personne en dehors de toi qui me fortifie dans ma croyance à ce qui est “autre” (...) Tu es celui qui tient la position où nous nous sommes barricadés [16]. »

Dresser des barricades au nom de ce qui est autre, telle pourrait être en effet la raison de la poésie ; elle s’impose aux misères, aux malheurs de chaque existence particulière que parfois elle sauve de la déroute. En tous les cas elle garantit qu’aucune compromission ne sera admise avec les idéologies de la force, avec les pouvoirs qui les encouragent ou qui feignent de les ignorer, de quelque horizon qu’elles viennent. Et ce fut le cas à l’égard des manifestations d’antisémitisme de l’immédiat après-guerre devant lesquelles Celan trouva en Bachmann une alliée ; ce fut aussi le cas lorsqu’ils refusèrent de cautionner les positions politiques de Heidegger, que l’un et l’autre pourtant, pour des motifs différents, avaient lu de si près.

Vigilance, c’est le mot qui me vient maintenant pour conclure, vigilance du poème qui, seul et sans autre guide, cherche sa voie : à propos des cours qu’Ingeborg Bachmann devait donner à Francfort sur la poésie contemporaine [17] et dont la nécessité lui semblait à elle-même mal assurée, Celan écrit : « Je ne crois guère que la “poétique” soit à même d’aider le poème à rejoindre le point vers lequel il s’est mis en route sous nos cieux sombres. »
Les cieux sombres sont ceux sous lesquels la vue est brouillée. Bachmann le savait bien, qui avait écrit cinq jours avant, et pour la même occasion, que « c’est là où ce qui est suspect ne saute pas aux yeux qu’on finit par déraper [18]. »
Oui, la poésie fait la veille.

Jean-Marie Barnaud - 26 novembre 2011

[1Ingeborg Bachmann Paul Celan : Le Temps du cœur, Correspondance Le Seuil, librairie du XXIème siècle.

[2Le présent volume propose en outre la correspondance entre Paul Celan et Max Frisch, ainsi que celle d’ Ingeborg Bachmann et Gisèle de Lestrange.

[3Après la publication de la correspondance avec Gisèle de Lestrange, travail considérable qui sert de base à toute étude sur Paul Celan, après la correspondance avec Ilana Shmueli.

[4Voir en particulier le beau volume que lui a consacré la revue Europe en 2003 (N° d’aoüt-septembre.)

[5Lettre 222, du 20/12/59.

[6« Un moment après nous être revus à Wuppertal, j’ai cru à cet aujourd’hui, je t’ai confirmé comme tu m’as confirmée dans une nouvelle vie (...). » Lettre d’I. B. N° 191.

[7I. B., N°10.1.

[8« Un jour et encore un », in Lettre 73.

[9Amour qui a inspiré à Cécile Ladjali un récit paru en 2009 chez Actes Sud, Ordalie.

[10Lettre 25.

[11« Blanc et léger », un des poèmes qui accompagne la lettre 45.

[12Lettre 53.

[13Lettre 102.

[14Lettre 135.

[15Lettre 113.

[16Lettre 26.

[17Voir ses Leçons de Francfort, Actes Sud, première édition, 1986.

[18Lettre 137.