Joël-Claude Meffre | Mémoires blanches

Cloche de bois

Tu t’avances au plus loin dans la cour : la neige fait une belle couche lisse. Tu respires profondément, le froid rentre dans ta gorge, ça racle un peu. Il y a des flopées de flocons ici ou là qui voltigent sous le vent, d’autres, égarés, se posent délicatement dans tes cheveux. Tout ça se fait sans bruit. Tu aimes ça, que ce soit sans bruit. Tout vient dans le silence, sans vacarme : pas de voitures, à la route, pas de rumeur : rien ne bouge. On se laisse blanchir de neige.
Les temps d’immobilité, c’est maintenant plus que jamais. C’est temps où les choses se sont blotties les unes contre les autres, se soudent entre elles où pèse un poids de neige qui vient appuyer sur les contours des rêves.

Tu entends au loin des sons répétés lents, étouffés, comme s’ils venaient du fond des choses : toc-toc ! toc-toc ! toc- toc ! C’est sept heures au beffroi du village. Tu cours rejoindre maman, tu lui dis : pourquoi la cloche là-bas, elle fait « toc-toc » ? Pourquoi est-ce qu’elle ne sonne pas comme avant ? »

« La neige est tombé sur la cloche, qu’elle dit, maman.
« Ca lui fait comme un manteau.
« C’est pour ça qu’elle a un son de misère, un son de cloche en bois.

Elle se tait. Et puis :

« Retiens bien ce toc-toc : c’est le pas de la Dame à la faux qui frappe aux portes. Un jour elle frappera à toutes les portes de toutes les maisons en même temps. On dira alors que les cloches ont sonné les heures de bois. »

Soulagement

Quand partout il y a la neige sur la plaine, t’as mal au ventre. C’est toujours comme ça. Tu pleurniches. T’avances dans le couloir étroit qu’a fait papa avec la pelle, au milieu de la cour en envoyant la neige sur les côtés. Et tout au bout, à l’endroit où il s’est arrêté de creuser, vers le bord du mur, là où la neige n’a pas été touchée, tu t’avances sans que personne ne te voie et tu t’enfonces jusqu’aux genoux : tu vas te cacher derrière le mur. Tu aplatis la neige avec tes pieds. Des oiseaux gris et noirs crient sur ta tête dans le ciel qui n’arrête pas d’être tout bleu.

Tu baisses ton pantalon et tu fais caca très vite en regardant à tes pieds la petite plateforme de neige tassée. Tu te relèves ensuite, tes jambes ont froid. Tu te retournes et tu te dis que c’est beau cette crotte chaude bien foncée que t’as déposé au milieu du brillant de la neige. Elle est chaude et fait un peu de fumée qui monte au ciel vers les oiseaux qui tournent, tournent en rond, curieux de te voir faire. Cette crotte, sortie de ton ventre, avec, toute entourée d’une auréole dorée du pipi qui a laissé un cercle profond dans la neige, ça tiendra encore un moment avant de disparaître ; ça touchera lentement la terre quand la neige aura fondu. A moins, qu’entretemps, un chien vienne par là pour la lécher.

Après t’as montré le cadeau de ton ventre à papa. Ce sera un beau souvenir de la neige : il prendra place au milieu de la mémoire de tes neiges, de tes neiges qui, sans bruit, se sont à peine accumulées dans ta petite vie, et qui marquera le mois de janvier de ton mal au ventre.

Diogène

Le logis du clochard c’est un tuyau de ciment. Ca fait un certain temps déjà qu’il s’y réfugie. On ne se sait pas vraiment quand il est arrivé là. Personne n’a rien remarqué. Pas même nous, d’ailleurs. Il a fallu la neige, la neige qui a recouvert la ville après être tombée abondamment pendant deux jours, pour qu’on voie qu’il avait son abri dans un cercle en béton.

Le clochard (que j’ai appelé Diogène), c’est un grand type de race noire, large d’épaule, vêtu d’un long manteau rapiécé qui lui descend jusqu’ aux talons ; il porte un passe-montagne enfoncé sur son crâne rasé qu’il a l’air de ne jamais avoir enlevé. Je n’ai pas réussi à reconnaître son visage.

Il laisse les traces de ses pas qui font comme un étroit sentier sur la neige immaculée dans l’enceinte du chantier. Ce sentier part du trou du grillage qui donne sur la rue et se dirige jusqu’aux tuyaux stockés près des engins mécaniques rangés au fond.

De la fenêtre de l’immeuble on l’a vu escalader les tuyaux ; dans l’un d’eux il a élu son domicile ; il s’est calfeutré derrière un lambeau de couverture tendu à l’entrée du tuyau par deux moellons ; il l’a bouché derrière avec un grand carton pour empêcher que le vent de passe.

Plusieurs fois, ces temps derniers, il longeait le trottoir en piétinant la boue neigeuse avec un sac de nourriture dans les bras et une sorte de musette en bandoulière d’où dépassent deux litrons. Arrivé devant le chantier, il se courbe pour passer par le trou du grillage (est-ce lui qui l’a fait ?) sans s’occuper de savoir si quelqu’un peut l’observer, puis il se dirige lentement vers son refuge.

Il a fallu du temps pour qu’on comprenne que c’est là, dans le froid de ce désert neigeux, qu’il a pris ses quartiers. C’est bien elle, la neige, piétinée, fondue, sale, qui nous l’a révélé. Mon père a dit un soir : « Tiens, le noir, regarde-le passer sous le grillage ; il va droit vers les tuyaux ! » Alors on a pris les jumelles, on l’a vu tituber, entrer dans son tuyau. On l’a suivi des yeux. On a compris.

(…)

Les gens du Samu se sont dépêchés. Ca faisait deux jours qu’on voyait ses pieds dépasser sans qu’ils bougent. Papa a donné l’alarme. On est allés voir. Y avait plein de canettes de bière et des bouteilles en plastique écrasées au pied des tuyaux. Ils se sont approchés, ils l’ont tâté, ausculté. Raide, qu’ils l’ont trouvé, comme un bout de bois. Ils l’ont retiré du son abri.

(…)

C’était neige dans le tuyau, neige pour Diogène qui n’a pas entendu le tintement annonciateur de la cloche de bois. Au creux de ses oreilles le vent avait déposé un minuscule tas de neige. Des cristaux de froid perlaient sur ses poils de barbe, ses moustaches noires, ses sourcils. Il avait les mains profondément fourrées dans les poches de son manteau. Sa tête avait gelé.
Tout est noir, comprimé de noir, dans sa tête de noir. Diogène est mort sous mes yeux dans le blanc implacable de la neige.

Deuil blanc

Ma mère était effarée chaque fois qu’elle avait rêvé de neige. C’était comme si le ciel lui était tombé sur la tête. Elle avait des nausées, elle était renfrognée, elle partait au travail pour oublier ce méchant rêve.

C’était quoi, ce rêve ? Elle était au milieu d’un paysage où des flocons gros comme des œufs, s’amoncelaient sur le sol. Ils tombaient dans le plus grand froid imaginable : mais elle avait chaud. Elle avait chaud dans son corps, dans sa tête, comme au milieu de l’été. Et dehors, au-dehors d’elle, dans ce paysage éblouissant, au plus la neige tombait au plus ma mère se sentait terrorisée. Une fois réveillée, cette mémoire du rêve c’était la mémoire de sa peur ; ce même rêve demeurait comme un coup de griffe dans sa conscience d’éveillée, la neige tombait toujours devant ses yeux et tout autour de son corps. Elle voyait dans sa mémoire. Et sa mémoire, qui était ce qu’elle voyait, était imprégnée d’une autre mémoire tellement ancienne : celle de la voix de sa mère qui lui disait que c’était un présage de deuil.

(…)

Le deuil blanc ne vaut-il pas le deuil noir ? On est toujours dans le même exténuant dualisme. Il n’empêche que blanc ou noir, le deuil vient après la mort des proches : et la mère mort elle, ne fait pas la distinction : est-elle blanche ou noire, ou colorée autrement ? La mort blanche serait-elle moins cruelle que la noire ? De fait, peut-être que le gris serait plus adéquat. Les Anciens ne concevaient pas l’enfer autrement que dominé par cette teinte. Comme à travers un verre déformant, les défunts découvraient un monde morne, terne, sans relief et mélancolique.

J’ai lu que dans l’oniromancie chinoise quand la neige recouvre la cour de votre maison, c’est le deuil familial qui est en vue, tout comme d’ailleurs si elle tombe abondamment sur vous et seulement sur vous.

Au bout de sa journée ma mère avait finalement tout enterré de cette histoire de rêve.

(…)

Peut-être les flocons immaculés tombant drus sur notre campagne n’étaient-ils au bout du compte qu’une descente de duvets d’oiseaux qui, considérés de loin, pouvaient être confondus avec de la neige ? On pourrait supposer qu’un drame se jouait au-dessus de nos têtes : non une bataille de polochons ridiculement engagée par des entités supérieures mais plutôt une nuée d’oiseaux blancs en train de s’écharper dans le ciel. Cela changerait de tout au tout la portée d’un tel rêve.

Ma mère n’a jamais eu, je crois, l’occasion de vérifier si son rêve était prémonitoire.

Lieu sûr

…Suis arrivé de nuit en ce lieu, je ne sais pas comment. A grand peine j’ai marché en m’enfonçant dans la neige bientôt jusqu’aux genoux. J’ai été pris d’angoisse car la nuit tombait.

Il fait vraiment noir. Plus aucune silhouette de rien visible à dix pas. C’est nuit sans lune, une bise insidieuse et glaciale souffle dans les endroits découverts qui me gifle le visage en le prenant de côté. Je m’empresse d’aller frapper à la porte d’une maison basse, aux abords d’un bourg X. Après un long moment un homme finit par ouvrir, pelotonné dans une grande robe de chambre de velours sombre. Il me dévisage des pieds à la tête avec une mine suspecte. Je lui demande si je peux venir me réchauffer un instant. Il me répond sèchement : « je ne peux vous recevoir, il n’y a pas de feu dans ma maison ». Après une longue hésitation je lui demande où je pourrais aller pour qu’on m’héberge, étant totalement démuni, transi de froid, ne connaissant rien des lieux. Il me dit que le mieux est de faire demi-tour sur moi-même et de suivre mes propres traces sans jamais les perdre de vue, au moins je ne me perdrai pas. Mes propres traces, inévitablement, me mèneront au lieu sûr d’où je suis parti. Sur quoi il me referme la porte au nez.

En désespoir de cause, j’ai donc suivi son conseil : je me suis à nouveau enfoncé dans le sombre sentier de mes pas neigeux en avançant comme dans un lourd sommeil. En même temps que je faisais un pas devant l’autre sonnait un glas lointain, de plus en plus cristallin. Au bout d’un moment, je ne savais plus si c’était le rythme du glas que je suivais si c’était chacun de mes pas qui agitait la cloche.
Assis dans la neige, je me suis donc immobilisé sur place pour n’avoir plus qu’à percevoir le faible bruit du vent dans la campagne.

22 novembre 2011