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Journal épisodique et fragmentaire - lundi 28 novembre 2011

Lundi 28 novembre 2011

Aujourd’hui, le train est légèrement en retard, une fois n’est pas coutume. Les récents incidents avec les militants de Greenpeace à propos du passage d’un train de combustibles irradiés, quelques dommages sur la ligne du côté de Valognes et l’attente d’une correspondance cherbourgeoise en sont les raisons évoquées. Mais on ne se formalise pas. À la sortie de Saint-Lazare, je presse seulement un peu le pas pour ne pas trop faire attendre Anne chez qui je vais loger durant ces deux prochaines semaines. Au pied de la butte Montmartre. Ou plutôt à mi-pente. Un véritable luxe d’échapper à l’hôtel et la banalisation des chambres impersonnelles. Visite circonstancielle, dernières recommandations, remise des clefs, des codes… Quelques courses dans une supérette voisine pour assurer le petit déjeuner. Pour mon installation, je verrai ça un peu plus tard.

Gabriel est assis au comptoir sur les genoux de son père. Il mange son jambon coquillettes et parle sans autre précaution de sa vocation d’agent secret. Dominique plaisante avec lui et tente de l’orienter vers une carrière plus artistique. Les acteurs vont et viennent, sans hâte. La porte du bunker est largement ouverte ce qui n’est pas le cas du bar. Chacun fait ce qu’il a à faire. Aucune tension dans l’air. Les spectateurs fumeurs attendent devant la librairie. Où sont les spectateurs non fumeurs ? Probablement au même endroit, en train de profiter de la douceur d’une belle soirée. Rien ne les oppose. Pour le moment.

L’affrontement, il est là pourtant. Dans l’aménagement de la salle, utilisée latéralement selon un dispositif qui associe les spectateurs à l’ordre de ce qui se raconte. Face à eux, une rangée de chaises alignées le long du mur. Sur ces chaises, quatre femmes et trois hommes tous élégamment vêtus de noir : pull pour les garçons, vestes pour les filles. Hormis une des comédiennes, ils sont tous nantis de smart phones ou de petits ordinateurs portables. Écrans de taille réduite sur lesquels ils vont lire la pièce : Avant hier, après demain ou Nouvelles du futur d’une jeune dramaturge roumaine Gianina Carbunariu (sans les accents).

Chacun est absorbé par la lumière de son écran. Indifférent à ses voisins, il relit en boucle à voix basse le même passage du texte. Dans le hall, l’éclairage est encore allumé et si le public est là, rien n’indique réellement que la lecture est commencée. Une musique de fanfare balkanique s’insinue depuis le bar. Les nouvelles du futur n’émergent pas encore du présent, elles se profèrent comme une rumeur dont on ne perçoit que des échos, des bribes incompréhensibles : une collection de métier ici, de simples noms d’objets par là. Est-ce déjà commencé ?

Nous sommes dans un futur qui demeure incertain et où la plupart des pays que nous connaissons actuellement ont disparu de la carte, balayés par une amnésie qui n’a rien de révolutionnaire. Qu’évoquent encore ces noms de France, d’Allemagne ou de Roumanie, de ce pays légendaires qu’on appelait jadis États-Unis d’Amérique ? Que demeure-t-il encore des modes de vie de notre époque, des utopies qui la fondaient, des idéologies, des systèmes ? Pas grand-chose semble-t-il. Des fondamentalistes ont pris le pouvoir planétaire, érigé le végétalisme ou la condamnation du tabagisme en doctrine politique. Les Cv ne mentionnent plus la liste de ses activités mais des pathologies, des déviances et des crimes imputables à chacun. Dans de discrets appartements, on s’apprête à assassiner Sam, le dernier porcelet du zoo, un être plus précieux qu’un homme pour tenter de retrouver, orgasme culinaire oblige, les vieilles recettes ancestrales et dans des salles d’attente, des femmes octogénaires mettent au monde des enfants pour tenter de toucher la prime de natalité et pour améliorer d’insuffisantes retraites. Tandis qu’à la télévision, le dernier fumeur encore vivant livre à une journaliste zélée ses mémoires de criminel.

Par l’absurde, par la farce et par la caricature, simplement en exagérant les tendances de notre temps, Gianina Carbunariu nous livre un pamphlet salutaire, drôle, redoutablement perspicace qui dérange et questionne. Que signifie le progrès ? Jusqu’où les techno sciences du vivant peuvent-elles conduire l’humanité au nom de la santé et de l’amélioration de l’espèce ? Quels souvenirs garderons-nous de tous ces objets d’aujourd’hui dont l’auteur dresse un inventaire aussi complet et aussi efficace que Perec dans Les choses ? Et le théâtre est là. La force de la démonstration ne s’impose pas au détriment de la comédie, servie par une jeune équipe d’acteurs qui font de cette lecture un joli moment de théâtre très vif et amusant.

Aujourd’hui, j’ai vu une pièce de Gianina Carbunariu qui s’appelait Avant hier, après demain. Il y a cinq ans, j’ai vu une pièce de Gianina Carbunariu qui s’appelait Avant hier, après demain. Il y a vingt ans, j’ai vu une pièce de Gianina Carbunariu qui s’appelait Avant hier, après demain… Aujourd’hui le train était légèrement en retard…

Gilles Boulan - 29 novembre 2011
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