La Chambre du milieu


« vient de paraître »

La Chambre du milieu

Anne Parian

P.O.L. décembre 2011.

site de l’éditeur

Une autre fois, après, avant et maintenant des « souvenirs d’enfance ».

Une enfance ? Oui et non. Écrire comment
Elle est mon enfant je suis sa mère à Marseille (6. 26).

Un enfant d’avant qui parle au présent de maintenant ne feuillette pas un album de photos de famille, il traverse un assemblage d’images, il parcourt un imagier familier, il me fait vivre une expérience de lecture littéralement et familièrement inquiétante.

Blurring of Art and Life/ Expérience de l’art d’écrire, voir “les choses de la vie” comme un potentiel de fiction.

Le père m’offre mon premier ballon en cuir noir et blanc “réglementaire”. (16. 70)

Je prends pour moi d’emblée la partie dans les règles établies.

Moi aussi J’existe comme les pissenlits. (3. 17)

Soit un ensemble de 42 parties constituées d’un nombre indéterminé de fractions d’action de durées diverses.

Chaque partie est composée d’une succession de une à trois ou quatre lignes à distance les unes des autres d’un saut de ligne.

Chaque ligne est prête à une lecture séparée.

Chaque lecture s’apprête à commencer un nouveau bloc de lignes à chaque ligne.

[“Depuis ma table”, une remarque de Florence Delay : les petites formes les plus intenses ne vont pas à la ligne elles sont la ligne.]

Déplacer chaque ligne à l’allure d’un souvenir proche d’une anecdote qu’il faut décrire pour dire l’émotion.

« Chercher la ligne dans les plis. »

La Chambre du milieu est un livre d’Anne Parian et de petites formes vraiment intenses.

Ici la poésie aime le tracé – et maintenant, ce poète ne hait pas le mouvement qui déplace Une Ligne un des livres éponyme précédent le manifeste visiblement. En exercice de direction de lignes, deux voix l’une dans l’autre se parlent et ne se parlent pas [de part et d’autre d’une table] et forment une partition [qui « interroge la grammaire et dépasse l’intimité »].

Le père de la mère est assis au bout de la table qu’il préside toujours. (25. 106)

La mère mime avec de grands gestes qu’elle préside aussi. Elle parle fort secoue ses grands cheveux la plupart du temps cherche à se défendre. (25. 106)

La grand-mère fait le service de la cuisinière à la table aidée par la tante Angèle. (25. 106)

La table produit des affects qui ne surgissent pas par génération spontanée mais apparaissent dans l’espace organisé des places en fonction des générations.

La mère tient sa place entre son père et le frère de son père. Elle porte des robes à fleurs voyantes qui la rendent vivace. (25. 106)

Remontée d’un souvenir, l’action de la mémoire apparaît en même temps que l’anamnèse de la situation particulière où quelque chose s’est produit.

Nous mangeons des salades de « haricots verts du jardin » à l’huile d’olive et à l’ail des entrecôtes ou quelque morceau de viande parce qu’il n’y en a pas toujours eu. (25. 107)

Les émotions du “temps retrouvé” dans ce qu’il a d’unique apparition d’un lointain si proches soient-elles éclairées par les circonstances, les rapports, les propriétés, les points, les angles, les figures et finalement les lignes qui les dessinent et les écrivent sont identiques en leur fond.

Fait divers. Chaque trame d’espace et de temps engendre à la une un événement au milieu d’êtres et de choses vivant du milieu une situation singulière.

Je me souviens des étudiants à la recherche d’ "espaces inutiles" qui lisaient en même temps le même soir dans le même café Monospace d’Anne Parian et Un livre blanc de Philippe Vasset [qui a commencé à s’intéresser aux cartes de géographie quand il a compris qu’ « elles n’entretenaient que des rapports très lointains avec le réel »].

Un espace est “inutile” quand il est vu comme tel par l’artiste qui le traverse.

la maison blanche

le pont

le terrain

les vignes

les rangs de fraises

l’herbe

cette cave

la maison de mon rêve

la piscine municipale

le tableau à l’envers

la chaussée

la traversée de la France

le quai de l’une des gares

les plans de haricots au soleil

le gravier

le cagibi

la cour

la banquette en paille

la maison des voisins

l’avancée de leur garage

la barrière en béton

le circuit du train électrique

un escalier en bois clair

le lit à barreau de Jean-Pierre

« recouvert d’un drap ce lit fait une cabane

[...]

le fossé de ronces dans lequel je me débats sur le dos. »

rien qu’on ne puisse comparer.

[La Chambre du milieu]. Le décor est posé,
une liste de « ça a été » est un souvenir d’enfance quand elle est vue comme tel par l’écrivain qui le traverse en prenant des clichés instantanés du milieu de sa mémoire.

La Chambre du milieu lève une Chambre claire. Le champ de vision produit par l’écriture dépend de la focale de la chambre. On n’y voit rien que des détails. La chambre est une “camera obscura” au diaphragme ouvert. [Depuis qu’à la prise de vue l’opérateur n’est plus borgne, la “photo-souvenir ”est autrement servie par les deux yeux de l’appareil numérique. Mais c’est toujours une mort, petite. ]

Je ne comprends pas comment la serviette éponge peut passer à travers la tête de Louis de Funès et ressortir à chaque oreille. (16. 71)

Traversée “inframince” d’une enfance mise à distance par un dispositif de vision singulièrement efficace, voir le monde [de l’enfance] comme un stock potentiel d’images souvenirs.

Suivant la virtuosité du déplacement d’une loupe verbale, la lecture glisse sur les mots grossis mis en situation. Je suis entraînée de la même façon par le renversement du moyen de transport,

[reconnaissance d’un détail d’une photographie de famille, perception et appropriation d’une forme

Sur une photo de Jean-Pierre le père de la mère porte son chapeau en astrakan noir. (11. 52 )

les choses sont écrites dans une vie qui est “ma vie”, aussi,

renversement d’une écriture à une autre dans et par l’instant de lecture,

renversement du milieu,

renversement des corps : passer de vie à trépas.

Un long travail de composition, l’écriture avance à la fois au grand angle et à longue focale,

flux du texte qui entraine dans son rythme le rythme propre de la lecture

pas de velléité de temps singulier de lire lié aux circonstances de la lecture,

les seules singularités sont le livre, La Chambre du milieu,

j’assiste parfois gênée toujours troublée émue à des scènes familières,

un « toucher du modèle » dans une expérience dé/personnalisée.

Dès les premières lignes je reconnais

mes arbres mes animaux les insectes le lézard. Je cherche le crapaud la nuit à la bougie sans lune. (1.7)

chaque ligne de souvenir est palpable

je fais une lecture touchée.

« Nous transformons ce que nous touchons. »]

Un quadruple saut dans la mémoire :

Ni où est la mère. (11.54)

La mère dit qu’ils m’on fait ce frère. (7.31)

La mère vient pour plaire à son père. (25.107)

La mère attend son enfant dans la mort que je prends de plein fouet. (41.154)

et me revoilà au départ qui n’est pas un “incipit”, pas une "scène inaugurale",

plutôt un saut périlleux dans le souvenir.

À la lettre, une expérience, une traversée des périls.

La 403 noire roule vers la maison blanche.

Passé le pont d’où de plus grands plongent dans la

rivière il faut nous exclamer.

Le Pont des tribulations. O m. Trois lignes de mots sans numérotation au préalable commencent le livre à la manière du point zéro sur cette plage suédoise photographiée par Paul-Armand Gette.

Vision in motion. Une approche organique de la vision depuis un œil mobile un véhicule à moteur une caméra-œil une expérience émotionnelle du déplacement.

1837 Victor Hugo, wagon d’un train 25 km/h « ce mouvement magnifique qu’il faut avoir senti pour s’en rendre compte [...] Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges ou blanches ; plus de points, tout devient raie [...] »

2000 François Bon , wagon d’un Train Grande Vitesse, ligne Paris-Nancy, la situation est singulière « tout voir » le Paysage fer.

Merveille de l’apparition : la quatrième dimension c’est l’écriture à grande vitesse qui prend le temps de regarder dou-ce-ment la fragilité de toutes choses du milieu.

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose [...] » Je relis sans cesse les dernières pages de

Espèces d’espaces.

La réduction de l’acte photographique à celui de la prise de vue n’est pas sans effets esthétiques. L’instantané est contre la pose.

– Mais pourquoi « il faut nous exclamer » avant même qu’il y ait "histoire" ?

Une enfance, oui et non et du temps qu’elle fait faire des choses à la mémoire de chacun qui a plus ou moins senti le territoire et le milieu.

Les artifices d’un espace aérien agitent dès le commencement un événement, une violence faite à l’enfance, une mort annoncée. Pourtant

La longue table provençale est recouverte d’une superposition de protections et de nappes.(33. 125).

« Dès que tu protèges quelque chose tu le tues », dit Marcel Broodthaers à un ami gardien de musée avec lequel il fait longue table.

Une fois de plus [de mon point de vue] "tout " se passe à table, sur la table, en surface et dans l’épaisseur ligneuse de la table.

Le texte part et parle d’un événement singulier, d’un zéro mètre, d’un point zéro de l’écriture et du dessin, d’une vision tabulaire du monde qui le met à plat et le porte sur un plateau, une scène, un établi de paroles, un milieu “artificiel ” où art et vie mêlés “tout ” n’a lieu qu’une fois et “tout” [re]commence à chaque fois qu’on s’en souvient.

Nous vivons au même endroit des histoires différentes.(33. 127)

La Chambre du milieu réalise la prouesse de participer à la fois des recherches archéologiques de Rome et des fouilles de Naples : palimpsestes et pétrifications
—ou peut-être “ostraca” [tessons de poterie servant de support aux lettres dont les morceaux peu à peu assemblés reforment un vase brisé qu’aucune archéologie constituée ne suppose].

– Le premier souvenir dit aspire peut-être à ne pas être là ? à ne pas être lu ?

Alors la mémoire enfouit la chose qui se souvient sous le tas des autres en la fixant d’abord comme un zéro, un infini, un chiffre nul, un point sans quantité, une ligne sans qualité, un accident.

Il y a un autocolant du syndicat dans la voiture.

[Je ne retrouve pas la page. De quel milieu est-il question ?

L’automobile est l’une des deux mythologies paradoxales — avec le train— de l’acte photographique : fixer l’image de quelque chose dont la fonction est le mouvement.]

Cette trame d’espace et de temps est singulièrement plurielle.

– Quel livre ! [Exclamation]

Et voilà que se recombinent les éléments d’une vie vue par transparence.

Au travers des pellicules de film qui construisent les murs d’un édicule − une cabane d’Agnès Varda qui n’est pas dans le livre – je vois passer des souvenirs quand je lis La Chambre du milieu en position couchée dans ma chambre.

Catherine Pomparat - 7 décembre 2011