Jean-Baptiste Botul, philosophe méconnu

Certes, son nom (mais qu’y pouvait-il ?) fait immanquablement penser au botulisme, cette « intoxication très grave, souvent mortelle, causée par une toxine secrétée par le bacille botulique et caractérisée par la paralysie musculaire, des troubles de la vision et de la respiration » (Le Petit Robert, 2002).

Pourtant, Jean-Baptiste Botul (1896-1947) échappa à ce fléau, lui qui écrivit de Nietzsche : « Il se trouvait obligé de constater qu’il était tiré à un seul exemplaire. »

Frédéric Pagès, l’un des admirateurs, exégète et pieux exécuteur testamentaire de Jean-Baptiste Botul, philosophe méconnu, avait déjà publié de celui-ci La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant, (éditions Mille et une nuits, Fayard, 1999), ouvrage traçant des perspectives insoupçonnées concernant le maître de Königsberg, dont l’existence semblait réglée comme une pendule.

Puis parut Landru, précurseur du féminisme, une Correspondance inédite entre Henri-Désiré Landru et Jean-Baptiste Botul (éditions Mille et une nuits, Fayard, 2001).

Et voici qu’enfin l’accès nous est donné à cet introuvable Nietzsche et le démon de midi, concentré (breuvage dangereux !) de la pensée « botulique », qui pénètre sur les chemins escarpés et solitaires empruntés par l’auteur de Zarathoustra.

L’entreprise était d’autant plus difficile que Jean-Baptiste Botul n’a laissé aucune œuvre écrite : ses ouvrages sont, sans exception, des retranscriptions - ici, les notes prises lors de sa déposition devant le tribunal professionnel des chauffeurs de taxis, en 1937, à la suite d’une « course » nocturne peu orthodoxe - des propos, maximes, sentences, dits, non-dits, esquisses verbales, sous-entendus, tirades, développements, réflexions métaphysiques ou poétiques, aperçus, propos d’après-boire, galets oraux... et tous semés au petit bonheur la chance, durant une vie fertile en rebondissements.

Le style même de Jean-Baptiste Botul mérite d’être cité ; il s’apparenterait, par sa précision, aux tableaux d’une exposition de Meissonier. Ainsi dépeint-il la rencontre entre Nietzsche et Lou Andreas-Salomé :

« Il est célibataire. Parfois il déclare souhaiter une femme, parfois il revendique son isolement. La charitable Malwida von Meysenbug veut faire quelque chose pour lui. Elle lui cherche une âme sœur. Elle a repéré une jeune Russe, brillante et originale, dénommée Lou, et arrangé un rendez-vous dans la basilique Saint-Pierre de Rome où Lou et son ami Paul Rée ont leurs habitudes. Une chapelle sur le côté de la grande nef servait de cabinet de travail à ce philosophe pour écrire un livre. C’est là que Nietzsche, très échauffé par le portrait séduisant que Malwida lui a fait de Lou, découvre cet oiseau rare. La demeure du pape pour affronter le démon de midi, on ne pouvait mieux choisir !
Le 26 avril 1881 est le jour de leur rencontre. Voici en quels termes le philosophe aborde la jeune fille :

« De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ? »

Nietzsche est tout entier dans cette phrase. Ce n’est pas vraiment une déclaration spontanée. C’est de la poésie... Ou de l’affectation. Nietzsche avait tendance à parler comme un livre et pas seulement lorsqu’il se trouvait sous les voûtes d’une basilique. Lou sait tout de suite qu’elle a ferré un gros poisson. Elle a compris le message du penseur moustachu qu’elle a en face d’elle : « Je suis exceptionnel, vous êtes exceptionnelle. » Il n’a pas tort, mais il se trompe sur la conclusion qu’il en tire en son for intérieur : « Nous sommes faits pour nous entendre. »

Ajoutons que Jean-Baptiste Botul parle en spécialiste chevronné des conquêtes féminines : ses liaisons avec Marthe Richard (1913), la princesse Marie-Bonaparte (1920), Lou Andreas-Salomé (1923) elle-même, Simone de Beauvoir (1936)... feront peut-être l’objet, dans le cadre de l’édition raisonnée de ses œuvres complètes, de récits plus surprenants les uns que les autres !

En substance, la philosophie de Jean-Baptiste Botul n’est-elle pas basée sur le concept de péréquation ?

Dominique Hasselmann - 18 février 2005