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Journal épisodique et fragmentaire : mercredi 7 décembre 2011

Mercredi 7 décembre 2011

En sortant du métro, le provincial que je suis découvre un paysage parisien bien différent du pittoresque montmartrois. Le long des voies ferroviaires au fond de leur tranchée, l’Avenue de France s’étire, bordée par les quatre magnifiques donjons de la Bibliothèque Nationale et par les remparts de verre d’autres édifices aussi modernes. Le bâtiment du CNRS (section sciences humaines) appartient à cette catégorie. Difficile de le distinguer sinon par la mention numérique de son adresse. On y accède par une large porte à tambour comme dans un palace de la science.

Autour d’une vaste table ronde, la quinzaine de participants à la rencontre de l’après midi siègent derrière des micros. Il y a là Alexandra, anthropologue, organisatrice de la manifestation Les non lieux de l’exil, des chercheurs et des étudiants, des représentants du monde théâtral et de la famille de l’auteur. Un public éclectique et acteur de la réunion autour du concept « po-exil », passerelle entre le monde de la recherche scientifique et le monde de l’art et de la poésie.

Claire, modeste, souriante, présente sa pièce Au-dessus de la plaine et les secrets de son processus d’écriture. L’intrigue se situe dans le territoire de sa propre enfance, « son petit paradis perdu » ou « sa terre magnétique » explique-t-elle : un village de haute montagne à proximité d’un col ouvert sur les vallées italiennes. Elle se nourrit donc à la fois d’éléments secrets de sa biographie, d’un fait divers local (l’arrestation d’un groupe d’Albanais par les douaniers locaux) de son intérêt pour la tragédie grecque (notamment pour Les suppliantes d’Eschyle) et pour Ismaïl Kadaré, la question de l’hospitalité dans le Coutumier albanais et d’une enquête effectuée dans la région de Briançon à l’occasion d’une résidence hors les murs à la Chartreuse de Villeneuve-Lez-Avignon. Au-delà de ces sources, l’univers de la pièce est riche de ses marches en montagne, de ses rêveries dans les alpages et d’un voyage en Albanie dont à l’image de son héros, elle n’est pas tout à fait revenue.
Un petit film en super-huit, plan fixe sur le col montagneux où se situe la rencontre capitale entre le jeune douanier marcheur et la femme albanaise qui le transperce de son regard, conclue son intervention. Avant la lecture de quelques extraits par Dominique, Güldem et Claire.

Courte pause café-biscuits secs dans le couloir avant une longue discussion sur la place de l’autre, la question de l’attachement à la terre, de la possibilité de la quitter ou de s’y sentir enfermé. L’intervention brillante d’un jeune chercheur d’origine hongroise, docteur en études cinématographiques et disciple de son « cher Levinas » s’arrête sur l’évanescence du héros qui marche dans la neige et sur la dépossession de soi ainsi que sur certains aspects de l’écriture discontinue, imagée et minimaliste de Claire qui lui semblent comparables à la technique du Jump-cut au cinéma (progression par saccades et micro déchirures du mouvement.)

La nuit est largement tombée quand la réunion se termine. Dans le couloir, dans le hall, sur le perron du bâtiment, la discussion se poursuit avec les promesses de se revoir. Seule une pression au bistrot voisin pourra lui faire changer le cours de son sérieux.

Gilles Boulan - 9 décembre 2011
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