L’homme inépuisable de Denis Lachaud

Une des activités les plus fondamentales de l’imagination consiste à voir le mouvement. Un objet, un corps. Dans L’homme inépuisable de Denis Lachaud, comme dans J’apprends l’hébreu d’ailleurs, il y a un homme qui court, inlassablement. Ce n’est pas vraiment un symbole, plutôt une image. Une machine draine quelque chose qui pourra prendre la forme d’une vie, d’une histoire, à force d’acharnement, de persévérance, de foi et peut-être aussi de naïveté. C’est une machine abstraite dont l’homme qui court est une approximation, comme un corps échappé, une émanation. Un parmi cent mille, un parmi une infinité. Inépuisable, indénombrable. La machine fonctionne et l’homme avance, descend, monte. C’est du psychique à l’état pur et en même temps c’est du concret. C’est de la chimie, du vivant, et c’est du rêve en même temps.

Dans la tête d’un homme qui s’appelle Jean, germe et se développe un projet : celui de construire et habiter une grande maison de plusieurs étages avec d’autres gens comme lui, ou plutôt différents (il ne les connaît pas). C’est un projet ambitieux qui prend beaucoup de place dans la tête du jeune homme, mais pas au point de ne pas en ménager une pour celui qui ne s’arrête jamais, celui dont le mouvement est la raison de vivre.

Un homme observe l’activité d’un chantier. Un camion, une benne, un bulldozer, des détritus. Un chien. Un ver de terre. Il se passe beaucoup de choses sur un chantier, sans parler de l’activité de la rue et des maisons avoisinantes. Des choses qui ont rapport les unes avec les autres et d’autres qui semblent sans lien entre elles, qui cohabitent, mais sans se parler. C’est le jeune homme qui fait le lien, et parmi les liens qu’il tisse autour des choses pour qu’elles tiennent ensemble, il y en a un qui est privilégié — à vrai dire c’est une action qu’il répète tous les matins sur le chantier où il ne travaille pas encore et qui consiste à boire le thé brûlant qu’il extrait d’un thermos. C’est un rituel et le monde tient grâce à lui.

Jean n’est peut-être pas tout à fait équilibré, pas tout à fait stable, sûr, tranquille. Il l’est toutefois suffisamment pour être libre de ses mouvements et pour vivre au dehors. Quand il ne travaille pas, il lui arrive de se promener. Le monde devient l’endroit où Jean se rend en attendant. Le monde devient l’asile où Jean se rend pour se construire un abri qui devra le protéger des autres et de lui-même, de tout ce qui peut faire menace et le fragiliser. On espère qu’un tel lieu existe, existera. Un groupe d’hommes y travaille.

Jean va quotidiennement sur le chantier s’assurer de la bonne avancée des travaux, il franchit des limites, habite des seuils. Il compose également des couronnes mortuaires, c’est son métier (une activité peut-être plus qu’un métier), la tâche qu’on lui confie pour l’occuper. Régulièrement il s’adresse au lecteur. Il lui montre son esprit. Avec des mots simples, des phrases de durée variable selon le mouvement de sa pensée, direct ou alambiqué, répétitif, obsédant (rôle des noms propres). En nommant, avec une sorte d’innocence, de rapport concret au langage. Avec une sorte d’évidence minérale, poétique. Et puis l’instant d’après, le sas se referme et le monde de Jean nous apparaît depuis une autre voix qui dit « il », qui dit Jean fait ceci, cela, Jean est content, Jean ne sait pas, Jean se demande, Jean parlera.

« Ce matin, la ville tourne autour des côtes qui composent ma cage thoracique, comme les planètes tournent autour du soleil. Il est huit heures quarante six. Je ne suis pas un astre mais là où je suis placé, je bénéficie d’une position privilégiée. J’observe par tous les sens qui m’ont été donnés. Je consigne les impressions. Je mesure et enregistre l’éventail des stimuli environnementaux, tout est bon à prendre. Mon petit déjeuner gargouille dans mes intestins. Il est neuf heures trois. »

Il y a quelque chose de mathématique dans l’esprit de Jean, une mathématique du désarroi qui s’accorde bien avec l’acquisition de connaissances multiples et variées, maniaques, parfois techniques, scientifiques.

Déjà, dans J’apprends l’hébreu , un certain Frédéric s’interrogeait sur la nature du sol, sur la réalité du monde d’en-dessous, sur sa composition, son histoire. Jean se pose énormément de questions. Tout le questionne, le déstabilise ou le requiert, il n’est jamais en paix. Il est tel un enfant qui voudrait tout savoir, tout comprendre, sauf qu’il a vingt-huit ans et qu’à sa curiosité un rien enfantine s’ajoute un quelque chose de maladif. Pourtant il sait qu’ « on ne peut pas tout savoir », identifier les causes des effets, mettre à jour le passé pour expliquer le présent, prévoir le futur, deviner, anticiper. La réalité est complexe et la simplicité des choses n’est jamais qu’une apparence. Les dessins d’Ulrika Byttner qui accompagnent cette histoire (et qui contribuent à faire de ce livre un très bel objet) l’expriment à leur manière, en entrelaçant des lignes colorées comme des fils électriques, en les nouant, les dénouant, sans que jamais la fixité ou l’identification des figures priment sur le mouvement et la transparence, le courant. Un enchevêtrement d’êtres et de choses, de questions et d’explications forme un fouillis qui est tout aussi bien un monde où se perdre et se retrouver, peut-être.

Jean est quelqu’un d’intelligent. D’une intelligence singulière, harcelante, persécutrice, obsessionnelle. Il ne peut pas s’empêcher de penser, par peur, par inquiétude — tout n’est-il pas effrayant, passionnant, vertigineux ? Il faudrait que la machine s’arrête pour qu’il puisse se reposer. Sauf que quand tout s’arrête tout vacille, hésite ou meurt, et c’est pire. Entre avant — la décharge remplie de détritus — et bientôt — la maison —, il y a maintenant, c’est-à-dire un terrain vague, vide, et c’est angoissant. Mieux vaut la course, mieux vaut la fuite en avant que l’imprévisible, l’inattendu, le je-ne-sais-quoi. A moins de se raccrocher à la solution qui s’appelle maison, chez soi. Avoir un toit, voilà ce dont Jean rêve et dont il a toujours été privé. Aussi est-il ému le jour où il découvre la chape de béton sur laquelle la maison prendra appui. Il s’est même fait violence pour ne pas aller la voir tous les jours pendant qu’elle séchait, « aidé en cela par sa crainte de poser malencontreusement le pied sur la dalle encore molle et vulnérable comme un crâne de nouveau-né ». Mais maintenant il l’a vue, et il se sent ancré dans le monde, il habite un peu plus le temps.

En franchissant une porte, parfois un pont, on prend le risque de devenir autre (de croiser un fantôme), pour le meilleur ou pour le pire. Il y a là un risque dont Jean est conscient et auquel il consent. Jean sait qu’il doit prendre un nouveau départ, il est grand temps. Il sait aussi que revêtir le masque de l’enthousiasme ou du contentement l’y aidera. Aujourd’hui il fait beau, le printemps déploie ses oiseaux . Et qu’importe s’il fait froid ou s’il pleut, si le ciel est gris, jaune ou vert. La littérature nous invite à faire comme si, tout en s’évertuant à montrer et à dire, car elle ne renie rien et ce qu’elle cache elle le montre en même temps, par transparence. Du point de vue de l’art, l’hypocrisie, les faux-semblant, l’apparence ou l’artifice sont encore des manières d’exhiber la vérité. Devenir superficiel par profondeur, voilà la voie que Jean s’apprête à emprunter, voilà son chemin, voilà l’avenir.

Pascal Gibourg - 17 décembre 2011