« Mais enfin, il y a ce dépôt »

Dossier Pierre Guyotat sur remue.net.

vidéo de la 1re leçon sur la langue française





« Bref, ce qu’il faut définir, ce sont toutes ces ‘‘données’’ qui sont sur la toile
avant que le travail du peintre commence. Et parmi ces données,
lesquelles sont un obstacle, lesquelles une aide,
ou même les effets d’un travail préparatoire. »
Gilles Deleuze, Francis Bacon. Logique de la sensation,
« La peinture avant de peindre… » [1]




             De janvier 2001 à octobre 2004, Pierre Guyotat a donné vingt-trois leçons sur la langue française à l’université de Paris-VIII en tant que « professeur associé sans titre ». Parues une à une dans La Revue littéraire à partir de 2004, ces Leçons sur la langue française viennent d’être rassemblées en un seul volume de sept cents pages.

             Leçons sur la langue française reprend le déroulement chronologique que Pierre Guyotat avait choisi pour Musiques, entremêlé de semblables échappées et digressions vers un autre siècle ou un autre domaine artistique quand il y perçoit des échos.
             C’est par le texte du musicien Roland de Lassus que commence la première leçon, une lettre écrite en français et en diverses langues que parlait le compositeur - latin, allemand, patois vénitien –, adressée en juillet 1572, un mois avant la Saint-Barthélemy, à son ami et mécène le prince Guillaume de Bavière. Il y donne de ses nouvelles d’une façon très simple, très crue.
             Plus loin nous lirons le mélancolique Testament de Heiligenstadt
écrit en 1802, moment où Beethoven devient sourd, à l’intention de ses frères qui le découvriront dans ses papiers après sa mort en 1827.

             Des Antiquités juives de Flavius Titus Josèphe à La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, ces leçons constituent une histoire de la littérature française et une histoire de la France que Pierre Guyotat ne dissocie pas de la langue qui la raconte.

             Il explique son choix au début de la 15e leçon (20 octobre 2003) alors qu’il aborde les textes de Buffon et le récit Voyage à Montbard que fit Hérault de Séchelles de sa rencontre avec l’auteur de l’Histoire naturelle.


Nous entrons dans la quatrième année de ces séances. J’ai suivi les années précédentes un ordre chronologique pour la lecture des textes, les explications, l’intégration historique de ces textes, et je continuerai selon ce principe parce qu’au final cela constitue une sorte de document suivi, complet. Bien sûr, mes choix sont très personnels et quelquefois hasardeux, par exemple quand un livre me manque ou que je n’ai pas envie de lire tel auteur – fût-il un auteur important. L’année dernière, ou celle d’avant, je n’ai pratiquement pas lu de Corneille ni de Molière, qui sont de très grands auteurs, j’ai lu un peu de Racine, et encore : un morceau de Tacite dont Racine s’est inspiré pour Britannicus. Il m’est donc arrivé de passer à côté de certains, mais ça ne veut pas dire que je ne les aime pas, évidemment. […]
…ce qui est important dans l’Histoire, c’est le système des générations, cette réalité indépassable qui fait qu’à chaque génération, les gens, les gens jeunes, refont ce qu’ont fait les générations précédentes avec un petit plus, ou un petit moins, tout dépend des circonstances dans lesquelles ils se trouvent. Si l’on considère l’Histoire sous cet angle-là, comment peut-on la croire achevée ?[…]
Et l’Histoire est passionnante, à la fois merveilleuse et désespérante, à cause de ça, parce qu’elle n’est pas faite par des historiens, elle est faite par des gens, qui sont engendrés et qui vivent avec la force de leur jeunesse.
C’est vrai aussi, bien sûr, en matière d’art. Un jeune artiste ou un jeune auteur refait le parcours qu’ont fait ses prédécesseurs, avec l’idée, assez rapidement, de faire beaucoup mieux et même de tout liquider. Mais enfin, il y a ce dépôt. Je n’aime pas beaucoup toutes ces idées de patrimoine, d’héritage, surtout d’héritage, mais c’est quelque chose d’inévitable. En même temps que la force de la jeunesse, il y a cet avalement, ce désir de vivre, puis de liquider, ce que les précédents ont vécu. J’ai connu ça, bien entendu. J’ai toujours, du reste, cette sensation-là. Mais comme je sais que, dans presque toutes les générations, les gens ont vécu de cette façon, je ne m’en étonne pas.


             Chaque leçon est consacrée d’une part à la lecture de textes, des extraits, d’autre part aux circonstances historiques et littéraires de leur rédaction et de leur publication (que les contemporains connaissaient), accompagnées de remarques et commentaires sur la langue, le style dans lesquels ils ont été écrits : entrelacement de la littérature et de l’histoire ; tension entre le vraisemblable et le vrai dans une préface à La Franciade de Ronsard ; construction globale d’un texte de Montaigne par « un raisonnement, un ordre général » qu’on retrouve dans n’importe laquelle de ses phrases ; démenti au « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » de Boileau car, explique-t-il, « On conçoit bien quand on écrit, en fait » ; contrastes entre la composition narrative de Corneille qui juge inutile qu’on sache ce que font les personnages quand ils ne sont pas en scène et celle de Proust qui « dès qu’une figure est placée sur orbite » la suit tout le temps, « jusqu’au bout » ; passages de l’imparfait et du passé simple au présent « pour aller plus vite » dans l’action, dans des textes du XVIIIe siècle.
             Il remarque l’apparition de la première serre dans un poème, une ode d’André Chénier, « Aux premiers fruits de mon verger », et de « la cantinière la plus célèbre de toute la littérature du monde », celle que rencontre Fabrice Del Dongo dans la plaine désolée de Waterloo.

             La langue française a une histoire, elle est une histoire à soi seule. Noms de villes et de lieux, personnes réelles et personnages de fiction, textes savants et chansons populaires, récits de voyages, descriptions de contrées alors lointaines, chroniques d’historiens, systèmes des naturalistes, préfaces, oraisons funèbres et consolations, dialogues, contes, sonnets, romans - tout participe de l’histoire de la langue, de la littérature et du pays : Rutebeuf, Bossuet, Froissart, Joinville, Agrippa d’Aubigné, Ronsard, Rabelais, Diderot, Descartes, Christine de Pisan, Malherbe, Boileau, Montesquieu, Marie de France…
             Le serment de Strasbourg, rédigé en français et en allemand, signé en 824 par Charles le Chauve et Louis le Germanique et l’ordonnance de Villers-Cotterêts, qui établit le français comme langue de l’administration, édictée par François Ier en 1539 en font partie aussi bien que le terrible Code noir de l’esclavage promulgué sous Louis XIV en 1685.
             Il est également question de la première traduction de la Bible en français par l’imprimeur suisse Pierre-Robert Olivétan en 1535, des premières traductions de l’arabe (Ibn Khaldûn, Abou-Nowas), de l’anglais (Shakespeare), de l’allemand (Luther), de l’italien (Dante).
             En relisant ces textes, on voit la langue française voyager hardiment, circuler dans les siècles et dans les territoires, aller sans crainte au contact d’autres peuples et d’autres langues.
             Que comprendrions-nous de l’histoire telle qu’elle fut autrefois vécue, éprouvée, perçue, sans les textes des écrivains ? Pierre Guyotat revient à de nombreuses reprises sur les grands récits écrits à la première personne : Confessions de saint Augustin, Essais de Montaigne, Mémoires de Saint-Simon, Confessions de Rousseau, Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.

             Leçon après leçon il nous fait partager la bibliothèque qu’il avait commune avec son père et son grand-père, qu’il n’a cessé de relire et d’étendre depuis. Il évoque sa formation, l’enseignement reçu dans un pensionnat clérical à la fin des années 40, l’étude du grec et du latin, la façon dont les enfants mimaient les batailles de l’histoire dans la cour de récréation [2].
             Quelle place cette bibliothèque vivante, érudite occupe-t-elle dans son travail, de Tombeau pour cinq cent mille soldats à Prostitution ? On imagine ce mouvement d’une grande violence : l’œuvre en cours d’élaboration mentale jaillissant hors du tourbillon de mots et de rythmes dont les parois sonores ont imprégné, canalisé sa langue propre, un arrachement bref, définitif, brutal jusqu’au coma.

             La guerre est une interrogation insistante dans ces leçons : pourquoi les hommes se battent-ils les uns contre les autres, tantôt avec loyauté, tantôt avec cruauté ? et comment d’autres hommes, quelquefois les mêmes, le racontent-ils dans des romans, des récits, des poèmes ?


Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d’autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu’on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux.
[…]
Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l’esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire : Ceci pourrait être, ou de se dire : Ceci a été ; c’est la première morsure du chien
.


             C’est avec La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset que Pierre Guyotat finit sa vingt-troisième leçon sur la langue française, le 25 octobre 2004. Il conclut : « Musset a vingt-quatre, vingt-cinq ans lorsqu’il écrit ce magnifique texte. Et, vous le voyez, il est très lucide sur son temps. Les autres seront plus longs à découvrir ce qu’il voit. »

             Une note de l’éditeur informe de la parution prochaine d’un DVD de la leçon consacrée à Aurélia de Gérard de Nerval, qu’accompagnera une réédition de ce texte. Un volume ultérieur de leçons transcrira d’autres textes d’autres auteurs.

Dominique Dussidour - 14 janvier 2012

[1Éditions de La Différence, 1981.

[2On relira dans Littérature interdite (Gallimard, 1972) « Nouvelles ‘‘incongruités monumentales’’ » (pages 74 à 129), entretien avec Thérèse Réveillé et la participation de Jacques Henric. Pierre Guyotat évoque Rimbaud et Schumann comme sources de ce qu’il commence à écrire à l’adolescence.