La vie de Monsieur Descartes, par Adrien Baillet

« j’ai tâché de mettre dans un grand jour tout ce qui peut servir à distinguer
M. Descartes d’avec le reste des hommes,
sans rien cacher néanmoins de ce qui lui a été commun avec eux »
Adrien Baillet, Préface.



             La vie de Monsieur Descartes d’Adrien Baillet, première biographie du philosophe, parue en 1691, quarante et un ans après sa mort, vient d’être réédité en un volume de mille et quelques pages. Cette édition de la version complète [1] inclut de nombreux documents : portrait gravé de « René Des-Cartes chevalier seigneur du Perron né en 1596 et mort en 1650 » d’après la sculpture de F. Dupin qui elle-même reproduisait le célèbre portrait de Frans Hals, « Privilège du Roy » autorisant l’impression et la vente de l’ouvrage, préface de l’auteur, table chronologique de la Vie de M. Descartes ; en fin d’ouvrage, un Abrégé de la vie de M. Baillet par Bernard de La Monnoye.

             Le texte est accompagné de deux systèmes de notes : en marge intérieure, pagination de l’édition originale (notes de l’éditeur) ; en marge extérieure, indication de l’année en cours de récit, renvois à des ouvrages, lettres et documents de l’époque et précisions historiques (notes d’Adrien Baillet).

             Chaque note, non numérotée, commence en alignement avec la ligne à laquelle elle se réfère. Ainsi page 171, et alors que nous sommes en 1623 :
             ligne 1 : « La mort du page Grégoire XV arrivée le huitième de juillet… », note : « Agé de 76 ans, après 2 ans & 5 mois de siège » (comprendre : deux ans et cinq mois qu’il siégeait comme pape)
             ligne 8 : « l’élection et le couronnement du nouveau pape [Urbain VIII] » , note : « Élu le 6 d’août, couronné le 29 de septembre »
             ligne 17 : « la nouvelle qu’il [Descartes] avait reçue de la mort de M. Sain ou Seign son parent… », note : « Mari de sa marraine »
             ligne 23 : « toutes les procurations nécessaires à cette affaire », note : « Lettre Ms de M. Desc. à son frère du 25 mars 1623 »
             ligne 29 : « Mais l’empressement qu’il avait de vendre le bien qu’il possédait en Poitou, lui avait fait différer son voyage », note : « Cette circonstance n’est point sans difficulté pour le temps du voyage en Italie. »

             L’aventure de la vie de M. Descartes se déroule en huit livres :


Livre premier : Contenant ce qui s’est passé à son sujet depuis sa naissance jusqu’à ce qu’il se fût défait de ses préjugés.
Livre second : Contenant ce qui s’est passé depuis qu’il se fut défait des préjugés de l’École, jusqu’à son établissement en Hollande.
Livre troisième : Contenant ce qui s’est passé depuis qu’il eut quitté la France pour se retirer en Hollande, jusqu’à ce qu’il se fût déterminé à publier ses ouvrages.
Livre quatrième : Contenant ce qui s’est passé au sujet de M. Descartes, depuis la publication des Essais de sa Philosophie, jusqu’aux affaires qu’on lui suscita dans l’université d’Utrecht.
Livre cinquième : Contenant ce qui s’est passé à son sujet, depuis le temps de la connaissance qu’il fit avec les professeurs d’Utrecht, jusqu’à la publication de ses Méditations métaphysiques.
Livre sixième : Contenant ce qui s’est passé depuis la publication de ses Méditations métaphysiques, jusqu’à la publication de ses Principes de physique.
Livre septième : Contenant ce qui s’est passé depuis l’édition des Principes de sa philosophie jusqu’à sa mort.
Livre huitième : Contenant ses qualités corporelles et spirituelles. Sa manière de vivre chez lui, et avec les autres. Ses mœurs. Ses sentiments. Sa religion. Ce qu’on a trouvé à redire à sa personne et à ses écrits ; et généralement, tout ce qui n’a pas pu entrer dans la suite des années de sa vie.

             L’intitulé de chaque chapitre tient le rôle du Chœur dans une tragédie antique : exposer l’argument avant que le lecteur s’engage dans l’action proprement dite. En voici deux, chapitre I et chapitre X du dernier livre, Descartes est mort. Ils présentent les deux versants, sans cesse mis en relation par Adrien Baillet, de la vie et de l’œuvre du philosophe.

             L’intitulé du chapitre I énumère les éléments qu’on jugeait utiles à la composition d’un portrait au XVIIe siècle, interactions entre le monde et la personne, influence des passions de l’âme sur la façon de vivre et de travailler au quotidien avec le corps qui est le sien :

Du corps de M. Descartes. Sa taille. Son teint. Sa voix. Son poil. Utilité de la perruque pour la santé, & l’usage qu’en faisait M. Descartes. Comment il s’accommodait aux modes. Ses habits. Son régime de vivre. Sa sobriété. Sa diète. Son discernement sur les nourritures. Frugalité de sa table. Pourquoi il préférait les racines & les herbes à la chair des animaux ? Effet de la joie & de la tristesse sur le manger & le dormir. Du repos & du travail de M. Descartes. Ses exercices. Sa santé. Son tempérament. Ses infirmités corporelles. Sa manière de rétablir & de conserver la santé. Son aversion pour les charlatans & les médecins ignorants. Étude de la médecine. Pouvoir des passions de l’âme sur la santé du corps.

             L’intitulé du chapitre X annonce qu’on lira les opinions de Descartes sur les Anciens et les Modernes, les Anciens qu’il a étudiés, les Modernes avec qui il a été en relations par lettres ou par rencontres ; ce qu’étaient pour lui la tradition et l’invention, la fausseté et la vérité, et comment se construit texte après texte une histoire de la philosophie :

Du caractère de nouveauté qui se trouve dans les opinions de M. Descartes, & son sentiment de l’Antiquité. Différence qu’on doit mettre entre la nouveauté & la fausseté, entre l’Antiquité & la vérité. M. Descartes accusé de nouveauté, & d’avoir pourtant pris ses dogmes des Anciens, de Platon & des Académiciens ; de Démocrite ; d’Aristote ; d’Épicure ; de Zénon & des Stoïciens ; d’Anaxagore ; de Leucippe ; de Lucrèce ; de Cicéron ; de Sénèque ; de Plutarque ; de saint Augustin ; de saint Anselme ; & même parmi les Modernes, de Roger Bacon ; du Fioravanti ; de Pereira ; de Telesius ; de Tycho-Brahé ; de Jordanus Brunus ; de Viète ; de Snellius ; du chancelier Bacon ; de De Dominis ; de Ferrari ; de Sovéro ; de Charron ; de Harriot ; de Kepler ; de Galilée ; de Gilbert ; de Harvey ; de Hobbes ; de M. Arnauld ; & de Moïse. M. Descartes n’est plagiaire de personne. Une même chose peut avoir plusieurs inventeurs. Indifférence de M. Descartes pour ses propres inventions. Sa générosité envers ses plagiaires.

             Entrons un instant dans la vie du philosophe au moment où Adrien Baillet évoque la fille que René Descartes eut avec Helena Jans van der Strom sa servante.

Elle s’appelait Francine [2], et elle était née à Deventer le 9, c’est-à-dire le 19 de juillet 1635 ; et selon l’observation de son père, elle avait été conçue à Amsterdam le dimanche 15 d’octobre de l’an 1634. Elle avait été baptisée à Deventer le 28 de juillet, selon le style du pays, qui était le septième jour d’août selon nous. M. Descartes songeait à la transplanter en France pour lui procurer une éducation convenable ; et sachant quelle était la vertu de Mme du Tronchet sa parente, mère de M. l’abbé du Tronchet qui est aujourd’hui chanoine de la Sainte-Chapelle, il fit agir auprès de cette dame afin qu’elle eût la bonté de veiller sur la personne qu’elle serait priée de choisir elle-même pour mettre auprès de sa fille ; et que cette enfant pût être élevée dans la piété sous ses grands exemples. Pendant que les choses semblaient aux mesures qu’il fallait prendre pour seconder de si louables intentions, M. Descartes perdit sa chère Francine, qui mourut à Amersfort le 7 de septembre de l’an 1640, qui était le troisième jour de sa maladie, ayant le corps tout couvert de pourpre. Il la pleura avec une tendresse qui lui fit éprouver que la vraie philosophie n’étouffe point le naturel. Il protesta qu’elle lui avait laissé par sa mort le plus grand regret qu’il eût jamais senti de sa vie ; ce qui était un effet des excellentes qualités avec lesquelles Dieu l’avait fait naître.

             La belle langue d’Adrien Baillet - simplicité, clarté, ampleur, qualités qui sont aussi celles de Descartes - tient, me semble-t-il, à ce qu’elle ne redoute pas ce qu’elle dit, ne fuit pas devant ce qu’elle écrit. Elle dit sans fièvre la maladie et la mort de Francine, les espérances que son père avait mises dans son éducation, respecte la tristesse dans la philosophie. Elle a dit le doute qui animait Descartes sans douter des mots qui l’expriment, elle racontera les querelles intellectuelles et religieuses suscitées par les écrits du philosophe sans quereller sa formulation. Aucun bouleversement syntaxique n’est jugé utile à dire les passions de l’âme et les désordres du corps. C’est une langue qui fait un avec la droiture et la rigueur de la pensée.

             On lira ici un autre extrait de La vie de Monsieur Descartes par Adrien Baillet dans la rubrique que Laurent Grisel consacre à Descartes tira l’épée, projet en cours depuis novembre 2002, et dont est né l’Hymne à la paix (seize fois) paru chez publie.net.

             On lira dans Leçons sur la langue française un long passage des Passions de l’âme de Descartes dont Pierre Guyotat dit : « Quand je lis Descartes je pense toujours à la langue de [Michel] Leiris. »
             Ah, relisons Biffures.

Dominique Dussidour - 24 janvier 2012

[1Éditions Malassis/Équateurs, 2012. Une Note préliminaire rappelle les différentes éditions de cet ouvrage, expose les partis pris éditoriaux de celle-ci.

[2Nous sommes en 1640 de la vie de Descartes, livre V, chapitre XII, page 556. Descartes apprendra la mort de son père en octobre. Il travaille aux Méditations métaphysiques qui paraîtra à la fin de l’année.