Actualité de la Revue de Belles-Lettres

I.

La RBL a publié, en décembre, le deuxième numéro de l’année dernière, 2011, 2, qui fait suite au premier, paru en avril. Cette année 2011 marquait par ailleurs le 135ème anniversaire de la création de la Revue de Belles-Lettres.
Le comité de rédaction a changé récemment : autour de Marion Graf, responsable de publication, une nouvelle équipe [1] anime la revue ; elle le fait, il me semble, dans une belle continuité avec la tradition de cette revue prestigieuse à laquelle, on le sait, autour de Florian Rodari, un groupe de jeunes gens avait donné, de 72 à 88, une magnifique impulsion. Dans un récent article, Alain Paire fait, sur son site, un remarquable historique du travail de ces années de généreuses découvertes ; qui ne se souvient des numéros spéciaux consacrés entre autres à Celan, à Mandelstam…

La présentation, sobre, est élégante, la typographie aérée, et les sommaires très riches : j’ai sous les yeux aussi la livraison, en un seul volume, de 2010 (2010 I-2), qui marquait déjà un renouvellement du comité de rédaction, et dont la préface, intitulée « Liminaire », et signée, au nom du comité, par Marion Graf, défend la thèse du « regard oblique » : ce regard que, comme objectivement, par leur simple juxtaposition, se lancent tous les textes rassemblés. Ce serait donc le rôle d’une revue que de susciter un dialogue encore à venir, et peut-être improbable jusque là, entre, par exemple, de « jeunes poètes des cinq continents » ou encore entre Hilde Domin et Paul Celan, dont ce numéro publie l’« Élégie valaisanne », un texte inédit en français, traduit ici et présenté par Bertrand Badiou.
Et la question est aussi de savoir ce que signifie la confrontation de ces jeunes poètes des cinq continents, avec Celan, ou Domin…

Le premier numéro de 2011, après un cahier de « Nouveaux poèmes », toujours ouvert aux domaines français et étranger – les textes étrangers étant proposés en version bilingue – présente deux auteurs peu connus en France, mais considérables.
La première, Annette von Droste-Hülshoff, morte en 1848, est l’un des poètes les plus importants du Romantisme allemand.
Bernard Böschenstein rappelle, dans un article sur « le paysage drostien dans la poésie de Paul Celan », la dette que celui-ci reconnaissait avoir à l’égard d’Annette Von Droste-Hülshoff.
Pour ma part, j’ai été saisi par la manière à la fois tendre et douloureuse dont elle approche les éléments souvent très simples de la nature, et aussi par sa mélancolie, parfois une sorte de détresse, semblable à celle qu’on retrouvera chez Trakl :

Pourtant, ciel, rien d’autre pour moi
Rien que cela seul : pour le chant
De chaque oiseau libre dans l’azur
Une âme migrant avec lui (…)


La seconde, Elizabeth Bishop, poète des Etats-Unis morte à 68 ans en 1979, mieux connue sans doute chez nous que la précédente, est présentée par Claude Grimal.
Pour brève qu’elle soit, puisqu’elle ne compte que quatre recueils, l’œuvre poétique d’Elizabeth Bishop est « essentielle » [2].
Sans doute son prix tient-il dans le rapport aux choses, aux êtres, aux situations simples du monde, dont témoignent ses poèmes, dans cette « expérience complexe et incessante de la distance qui existe entre soi-même et un centre ou un sens, [dans] ce sentiment stupéfiant qu’un univers, parfois d’une beauté magnifique, soit absolument sans cause et sans but », comme l’écrit Claude Grimal.
D’où sans doute cette maxime de sagesse, faite avec humour – ou cruauté ? – dans le poème « One Art » :

The art of losing isn’t hard to master ;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster. (…) [3]


Le cahier qui lui est consacré propose, outre des poèmes, des extraits de correspondances qui montrent à la fois, là encore, son humour, et aussi son détachement par rapport aux modes et à la vie littéraires, en même temps que la nécessité, impérieuse pour elle, de son propre travail.

II.

Pour élargir la portée de cette note rapide qui, évidemment, est bien loin d’épuiser le sommaire de ces deux numéros, j’ai proposé à Ghislaine Dunant et Marion Graf, du comité de rédaction de la RBL, de répondre à quelques questions. Je les remercie pour leurs réponses.

1. Comment la nouvelle rédaction de la RBL se situe-t-elle par rapport à l’histoire de la revue ?

La Revue de Belles-Lettres :
Une continuité et un renouveau. Pour la continuité, le travail des équipes précédentes est un héritage merveilleux, de haute exigence... après Florian Rodari, c’est Olivier Beetschen qui, pendant 20 ans, a mené la revue, avec des numéros spéciaux consacrés à Jean Roudaut, Georges Perros, Yves Bonnefoy, Pierre Chappuis, Vladimir Holan, Anna Akhmatova… oui, donc, à l’ouverture de la revue à des voix essentielles d’ailleurs, encore trop peu traduites en français, et oui à une attention toujours renouvelée à la création poétique contemporaine en France, en Suisse romande et dans les pays francophones. La RBL est une revue frontalière, qui donne aux poètes la possibilité de se côtoyer librement, sans cloisonnements.
Le renouveau touche d’une part au graphisme de la revue, et d’autre part à la structure du sommaire, qui accueille désormais un ou deux dossiers et de nouvelles rubriques régulières comme « Traducere » ou « Chantier » [4], où un poète révèle les pages de travail d’un poème.
Par ailleurs, nous avons décidé d’améliorer notre présence en France, au Marché de la poésie et au Salon de la revue à Paris, dans plusieurs librairies de Paris et de province.

2. Pouvez-vous nous parler de vos projets pour les numéros à venir, en ce qui concerne par exemple la poésie étrangère ? Avez-vous en particulier des projets de numéros consacrés entièrement à un poète ?

La Revue de Belles-Lettres :
Le numéro qui vient de sortir est consacré entre autres à des inédits d’Alejandra Pizarnik. En 2012, un double numéro d’automne comprendra un premier dossier consacré à Keith et Rosmarie Waldrop, un couple de poètes-traducteurs-éditeurs américains, et un second dossier autour du travail de Jacques Roman, dont l’expérience poétique est centrée sur le souffle et la voix.
Exceptionnellement, la première livraison de 2012 sera consacrée à des romanciers. Avec le concours du jury du Prix Michel Dentan, qui, depuis près de 30 ans, récompense chaque année un romancier suisse ou établi en Suisse, nous avons sollicité des textes auprès de tous les lauréats ; ils comptent parmi les principaux auteurs romands d’aujourd’hui. A leurs réponses, nous avons voulu ajouter des textes demandés à des romanciers d’ailleurs, de Suisse alémanique, de Russie, de France. Résultat : un ensemble kaléidoscopique pour interroger l’écriture romanesque contemporaine.

3. Quelle place et quelle importance accordez-vous aux « notes de lectures », que, du reste, vous nommez simplement, et c’est un bien bon signe : « Lectures » ? Et d’une manière plus générale, à la « critique » ?

La Revue de Belles-Lettres :
La critique de la poésie dans la presse est réduite à la portion congrue. Dans la mesure où écrire, c’est aussi lire, il est bien naturel qu’une revue comme la RBL signale à ses lecteurs des parutions récentes qui retiennent son attention, et encourage, grâce à ses nombreux et fidèles correspondants, une forme de lecture réflexive, engagée. Une nouvelle rubrique, « Tracés », accueille du reste des lectures plus fouillées, réponse d’un écrivain à un autre… Ainsi, dans le dernier numéro, Christian Doumet écrivant sur Borges.

4. Il y a très peu d’iconographie, dans ces deux numéros. S’agit-il d’un choix délibéré ?

La Revue de Belles-Lettres :
Chaque numéro se construit à neuf… Pour notre livraison d’automne 2011 nous avons retenu des œuvres de Philippe Schibig et d’Armand Desarzens, deux artistes suisses dont le travail s’accorde bien avec la voix d’Alejandra Pizarnik.

5. Le numéro 2011, I. se termine par le témoignage d’un traducteur d’Aristophane, Matteo Capponi : « L’humour d’Aristophane est-il de mauvais goût ? » ; le titre de cette rubrique est « Traducere ». Est-ce à dire que la revue accorde une importance particulière aux problèmes de traduction ?

La Revue de Belles-Lettres :
« Traducere » est en effet une des rubriques proposées par la nouvelle rédaction. La rubrique propose une réflexion sur ce travail créatif, cette forme d’écriture fascinante qu’est la traduction, à plus forte raison la traduction de poésie. A l’intérieur de la revue, nous apportons d’ailleurs le plus grand soin à la traduction des œuvres que nous faisons découvrir.

Jean-Marie Barnaud - 26 janvier 2012

[1Secrétaire de rédaction : David André. Comité de rédaction : David André, David Collin, Ghislaine Dunant, Marion Graf.

[2Une édition des poésies complètes devrait paraître cet automne aux éditions Circé, nous apprend Claude Grimal.

[3« Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ; / tant de choses semblent si pleines de l’envie / d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre. » Traduction de Claude Mouchard et Linda Orr.

[4Dans sa réponse, la rédaction de la revue donne quelques précisions sur le sommaire du numéro 2 de 2011, comme ici, à propos de cette nouvelle rubrique, « Chantier », consacrée à Hécates, un travail en cours de Mary-Laure Zoss. Plus loin, elle évoque le gros cahier consacré aux récits et poèmes - Poemas franceses - d’Alejandra Pizarnik, poétesse d’Argentine disparue en 1972, à 36 ans. Tour à tour, David Collin, Jacques Ancet, Cristina Piña et André Gabastou présentent ou traduisent celle dont la poésie porte, comme le dit David Collin, la marque d’une « extrême lucidité du vide ».