Guillaume Decourt | De l’espoir chez Constantin Cavafis

À l’occasion de la parution de Le Chef-d’œuvre sur la tempe aux éditions du Coudrier, préface d’Arnaud Talhouarn, avec quatre illustrations en couleur de Cathy Garcia, lecture-rencontre avec Guillaume Decourt le jeudi 28 février à 19h30 à la librairie La Terrasse de Gutenberg, 9 rue Emilio-Castelar, Paris 12e, métro Ledru-Rollin.
Extraits lus par Talou Calvet et Axel Bry, comédiens, en présence de l’auteur.





On retient son souffle sur le pas de la porte, avant d’entrer chez Constantin Cavafis, poète d’Alexandrie, greffier adjoint au service de l’irrigation du ministère des Travaux publics. Au deuxième étage du 10 de la rue Lepsius (aujourd’hui Charm el-Cheikh) entre un bordel, une église et un hôpital, Cavafis a des traits fatigués. Il s’en revient d’une venelle où il s’est adonné à certaines jouissances coupables. Ce soir, il a « plus envie de voir que de dire ». Le temps se contracte. Le poète ne crée pas d’ « univers », il s’empare d’un domaine et marque son territoire. Compulse et collectionne les certificats de vie ; éprouve la certitude organique de ce qui relève de toute éternité. « Les concepts créent les idoles, le saisissement seul pressent quelque chose », affirme saint Grégoire de Nysse.

Accoudé à sa table, à la lueur d’une lampe à pétrole, Cavafis se sait avec Antoine, abandonné de Dieu. Il guette le présage, tend l’oreille au cortège de Dionysos puisque son grand devoir est bel et bien de céder au plaisir : chanteurs ; danseurs ; éphèbes suant sur cithares et tambourins. Mais rien n’arrive. Les jours d’impuissance, le poète renoncerait volontiers à la métaphore. Troquerait le fourbi analogique au profit de la promulgation, de l’étonnement fondamental et de la permanence. Potlatch de rhétorique à défaut d’autres choses. Être solide sur ses jambes et décréter comme Héraclite d’Ephèse « Le soleil large comme un pied d’Homme ».

Cavafis convoque alors des présences familières. Il les invite à boire un vin âpre comme « savent en boire les hommes de plaisir ». Trinque avec Hérode Atticus et Ptolémé Sôter. Ils sont ses interprètes et jouent pour le plaisir du jeu - car le jeu est divin. Et quoi de plus recommandable que le jeu, aux soirs où l’on se sent ployer sous le peu de tendresse du monde ? On est pris de vertiges à trop souscrire au chant fondamental, à sonder le borborygme des origines. On n’en sort pas indemne. L’homme qui réfute le cours des choses est voué à « s’empêcher ». De l’acceptation au renoncement il n’y a qu’un pas. Mais cet empêchement est bénédiction car il marque au fer rouge. Celui qui dit non ne le regrette pas. « Et pourtant il l’accable ce non – dans sa justesse – durant toute sa vie. »

On a choisi son camp - cependant que se sachant à voile et à vapeur, on cultive la contradiction bénigne. On ne définit pas : pour nommer on désigne ; et c’est avec l’humilité d’un conquérant qu’on ne parle de poésie qu’en souriant doucement au pied de l’escalier - comme Théocrite rassurant Eumène tétanisé sur la première marche.

Chez Cavafis l’on se tient précisément où tout commence et tout s’achève. Il s’agit d’apprendre à se résigner au désespoir. Avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde. Bomber le torse à l’approche de l’irréductible. On se demande où commence la vie réelle. « Pourquoi parce que ? » interroge l’enfant. En grec, le pourquoi et le parce que s’écrivent et se prononcent de la même manière : « Γιατί ? Γιατί... » (« Yati ? Yati... »). Coda de l’aporie. Da Capo. On s’apprivoise malgré soi, à mesure que l’on pressent qu’un ordre certain préside bien à toutes choses. Consentir sa vie durant à porter le masque, épouvante qu’à l’ôter, le visage tomberait avec. Au matin, la vie chevauchera toujours la croupe d’un bigaradier. Les cierges se consumeront encore loin derrière et loin devant. Nous aurons parcouru toute une géographie de l’âme. Avec la cicatrice du soleil à la mer.

19 février 2012