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Ryoko Sekiguchi | Manger la transparence

Les êtres transparents nous apparaissent fragiles. Et, certes, les méduses sont composées de liquide à 95 %. Pourtant, la transparence n’a rien à voir avec la robustesse. Peut-être le fait qu’ils exposent au regard l’intérieur de leur corps nous donne-t-il l’impression qu’ils « donnent lieu » à tous les autres, autrement dit qu’eux-mêmes se soustraient quelque peu au monde. Cette faculté de retrait serait ainsi la vertu propre à ces êtres vivants, bien qu’elle suscite en nous une inquiétude sans fondement.
Bien des exemples le montrent dans la littérature, au cinéma, voire dans les croyances populaires : la possibilité de devenir transparent a toujours provoqué en nous ce double mouvement de peur et de fascination. Et à la différence de la transformation en fumée ou en nuage, qui ne vient jamais sans une image morbide, devenir transparent ne signifie pas nécessairement cesser d’être vivant ; cela peut être associé à une image de libération, si ce n’est pas sans angoisse.
En portant à la bouche un aliment transparent, nous consommons dans le même temps le mystère de la transparence. C’est plus vrai encore lorsqu’il s’agit d’êtres vivants transparents ou translucides dont nous mangeons la chair. Sans doute, à l’exception de la gélatine obtenue à partir des os ou de la peau d’animaux tout à fait opaques par eux-mêmes et qui ne nous fait pas reculer, les salades de méduse, les tranches de fugu finement découpées, ou encore les Japanese icefish à la chair transparente et que l’on avale vivants, peuvent intimider les non-initiés. Est-ce cette faculté de « transformation » véhiculée par la transparence qui provoque chez certains la peur de devenir transparents à leur tour, et chez d’autres le plaisir, ou l’amusement ?
Kanoko Okamoto décrit, dans une nouvelle, un enfant né dans une famille sur le déclin et attiré par le désir obscur de disparaître de ce monde :

« C’est un fait, cet enfant avait un problème avec l’idée de manger. Introduire dans son corps un morceau de quelque chose qui possédât une couleur, une odeur ou un goût lui semblait une souillure. Il aurait aimé trouver un aliment qui fût comme l’air.Quand il avait faim, il sentait bien la sensation, mais il ne voulait pas se laisser aller à manger pour une raison aussi triviale. Il mettait alors sa langue sur un bibelot en cristal du salon, froid et transparent, ou plaquait l’objet contre sa joue. Il allait alors au-delà de la sensation de faim, l’esprit parfaitement clair jusqu’à sentir la conscience le quitter. » [1]


Ici, la transparence est synonyme de ne rien manger. Si nous composions un menu fait
exclusivement de nourritures transparentes, nous resterions avec une curieuse sensation de ventre vide, même si nous n’avons plus faim.





Ce texte est extrait de

Manger fantôme

( livre à paraître aux éditions Argol

le 6 mars 2012,
ISBN 978-2-915978-78-0).

17 février 2012
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[1Kanoko Okamoto, Sushi (1939), trad. Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré.