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Ryoko Sekiguchi | Manger les symboles

Au Japon, jusque très récemment, chaque maison était pourvue d’un autel pour ses ancêtres, orné de photographies des défunts. C’est encore le cas aujourd’hui dans certaines provinces, ou dans les familles traditionnelles. À chaque repas, ou le matin à tout le moins, on déposait devant l’autel un bol de riz fraîchement préparé, constitué exclusivement du meilleur de la marmite (la partie supérieure), et l’on faisait une prière. Même chez ceux qui ont délaissé cette coutume, il n’est pas rare de trouver une photographie des défunts, sur une commode, par exemple. Lorsqu’un invité apporte des gâteaux, on les dépose d’abord devant l’autel, ou à défaut devant les photos de famille. Après un laps de temps durant lequel on considère qu’ils ont pu être « consommés » par les morts auxquels on les a offerts [1], les gâteaux sont retirés et mangés en dessert, avec les invités ou en famille. Une façon de partager un repas avec les ancêtres. Selon une autre interprétation, ce que l’on consomme alors, c’est ce qui a été « restitué », par le Bouddha ou par les ancêtres. Il s’agit donc d’une configuration différente de celle qui détermine le caractère licite de la nourriture halal, par exemple.
Toujours est-il que, dans un cas comme dans l’autre, l’on consomme avec l’aliment terrestre quelque chose d’autre qui s’y surajoute, ou qui le transforme ; quelque chose d’indiscernable à notre perception.
Il existait au Japon une autre coutume, appelée kagezen, qui pourrait se traduire par « le plateau discret » ou « le plateau d’ombre ». En apparence, cette pratique ressemble fort à celle qui consiste à dresser l’« assiette du pauvre » sur la table familiale, mais sa fonction était tout à fait différente. Dans le kagezen, on prépare les repas en comptant les absents de la famille comme s’ils étaient présents. On le pratiquait notamment lorsqu’un membre de la famille était parti en voyage, ou à la guerre. Ceux qui restaient à la maison formaient ainsi le vœu qu’il ne lui arrive rien de mal, et espéraient son prompt retour. Il s’agissait d’une assiette contenant le même plat bien concret et en tout point identique aux autres, qui n’avait subi ni transformation ni purification. Cette coutume a valeur apotropaïque : elle a pour but de détourner le mal de la personne absente, mais aussi de garder sa place pour que personne ne la lui prenne, compromettant son retour. En un sens, on peut penser que c’est l’odeur de la cuisine familiale qui appelait l’absent à la table, pour qu’il revienne s’y asseoir un jour, sain et sauf. De ces plats tout ce qu’il y a de plus profane, on peut dire qu’ils véhiculent la pensée de l’unité familiale et qu’ils opèrent, en ce sens, une transformation du monde : retour de l’absent, bon déroulement du voyage.





Ce texte est extrait de

Manger fantôme

( livre à paraître aux éditions Argol

le 6 mars 2012,
ISBN 978-2-915978-78-0).

23 février 2012
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[1L’offrande de nourriture aux dieux ou aux ancêtres est une coutume très répandue en Asie. Dans le détail, cependant, elle diffère selon les régions, même à l’intérieur du Japon. À Okinawa, par exemple, ou dans certaines îles du Sud marquées par d’autres influences culturelles et religieuses, en plus de déposer des aliments devant l’autel des ancêtres, on se rend sur la tombe familiale une fois l’an pour partager un repas avec les morts.