Vincent Tholomé | Cavalcade Instin [2]












3.


on fait un trou. on ouvre un mur.


on entre ensemble. toute une bande. on entre en bande. toute une bande. dans le monde. des dindons. des cochons mutants. dans le monde & on pénètre le monde. l’univers. palpitant & exaltant & on pénètre par un trou. dans le monde. l’univers. palpitant. exaltant. des zones industrielles. c’est dans le monde. dans l’univers. l’univers des zones industrielles est dans le monde. à droite dans le monde. complètement.


au bord d’un précipice. au bord des falaises. c’est où finit la steppe. en bas c’est la mer. l’océan. les poissons. les baleines & les phoques & on entre. toute une bande. dans l’univers. ouaté. suintant & palpitant. des zones industrielles. on fait un trou au tnt. au bazooka. à l’ouvre-boîte & on pénètre. toute une bande.


VAOUM !


toute une bande. dans les carcasses. les paquebots échoués dans les prés. on porte des pétoires. des cartouchières. on passe en petit vent. dans les couloirs. les salles des machines. on renverse les distributeurs. les machines à bonbons & à canettes de bière. Goitre dégoupille. Jeune Pousse fracasse contre les murs. on est torses nus. on arrache des tuyaux. Petit Soudard se brûle à une fumée. le caporal Instin goûte à toutes les éprouvettes. Douce-Amère retourne tous les cartons. toutes les armoires.


dehors Camion s’enrhume. à Tente Morte les enfants dorment. les nanas font la lessive. c’était mieux quand on vivait nus. dit Mémé Dindon. oui. disent les filles. toutes les filles. toutes les nanas sauvages. elles n’en peuvent plus de récurer. rafistoler nos casaques. nos casaquins de cuir. un flocon de neige se décide enfin à tomber du ciel. il fracasse un carreau. dans les zones industrielles. un carreau de verrière. l’électricité fait des étincelles. les interrupteurs grésillent. faites gaffe à vos pattes. dit soudain Goitre. il sautille sur place. à l’aide d’une pince il enlève habilement un éclat de verre. c’est fiché dans sa patte. entre ses ongles de porc. dégommons. dégommons. dit le caporal Instin. dégommons tout ce qui bouge. oui. dégommons. disons-nous. dégommons. gaillardement. dézinguons tout ce bouge. nanas ou petits gars.


on dit. on hurle. dans les couloirs. les entrepôts. on ouvre des portes. d’un bon coup de pied. fourchu. on retourne des caisses. des cartons. des milliers. on cherche. tout ce qui bouge. nanas ou petits gars. tout ce qui porte l’uniforme. la salopette bleue. ouvrière. ou la toque blanche. en papier fin. stérilisé. le béret blanc. scientifique. le petit calot à jeter. brûler. le soir. dans un brasero. un bon foyer. un feu roulant grillant les viandes. oui. les brochettes de bœuf ou les saucisses. chipolatas de barbecue. tu veux dire. dit Jeune Pousse. exalté. exalté. par l’action.


fichant dans le monde nos balles. nos balles dures. artisanales. confectionnées par nos soins. nos pattes délicates. nos pieds de cochons mutants & confectionnées à l’ancienne. on dit.


on brandit nos pétoires. nos manuels. nos cahiers d’écoliers. à petits carrés. rédigés tous les soirs près du feu. d’un doigté pas encore sûr. nos leçons de petits soldats. de guérilleros. de futurs héros. de mercenaires. de la steppe. on fait ce que fait Instin. le caporal Instin. tout ce qu’il fait. on brasse les matières premières. les flocons de polystyrène. les copeaux de bois. les poly & les monomères &


nom de nom.


rien ne nous arrête. rien de rien de rien de rien. nom de nom & on arrive bientôt au bout. c’est de l’autre côté des zones industrielles. de l’autre côté des usines. des carcasses rouillées des cargos dans les prés. elles sont des baleines échouées & on ne trouve rien dedans. rien de rien de rien de rien. nom de nom de nom de nom. dit le caporal Instin. ni armes. ni nanas aux hanches larges. ni salopettes bleues & ouvrières. il dit. il se gratte la tête & je ne comprends rien de rien à l’affaire. il dit & vous. il dit & rien de rien de rien de rien. on dit. on est toute une bande. on trinque à l’affaire. nos pétoires sont chaudes. bouillantes. nos balles se frayent un chemin dans les tuyaux de zinc. les cloisons du monde industriel. les machines expirantes.


allez. rentrons. dit Goitre. oui. rentrons rentrons. on dit. tous les dindons. tous les cochons mutants. disent. oui. dit le caporal Instin. rentrons rentrons. dehors il y a nos filles. nos nanas aux hanches larges & Camion. Camion. à huit cent cinquante mètres. sous ses branchages & ses herbes. Camion. mort d’inquiétude. sans aucun doute. oui. on dit & n’oublie pas tes lunettes. à huit cents mètres. au bord du précipice. c’est au-dessus de mer. Instin. on dit & oui. oui. d’accord. il dit. Instin. après. à un distributeur on se sert en canettes. on dégoupille. comment on fait. dit Garçon Couché. il regarde Douce-Amère faire. il essaie. il se coupe un doigt. il pleure.


on pisse de rire & on sort &


on retrouve les prés. les petits vents. les premiers flocons de l’hiver & quand on sort. la carcasse tinte. le fusil de Goitre. sa crosse & son canon. frôle la cloison & c’est un joli bruit. on aime. on dit & on sort. on sort tous ensemble. toute une bande. des dindons & des cochons mutants. on sort par un trou. oui. on revient dans grand pré. dans le monde. l’univers de grand pré & on laisse des traces sombres. dans les herbes. dans la neige nouvelle. les rhododendrons. on revient au monde. les gars. à l’univers palpitant & exaltant. dit Petit Soudard. on dit. oui. oui oui. c’est exactement ça. Petit Soudard. toujours le mot juste. les termes parfaits de l’idiome. on dit & on ramasse des poutres. des bouts de plastique. on met de la boue. des échantillons. dans des tubes en verre. on fait son shopping. c’est quelque chose pour les enfants. des cadeaux pour les enfants & pour les filles &


comme on s’éloigne des usines. comme on s’éloigne dans grand pré.


VAOUM !



ça déménage. nom de nom. dans l’univers.









4.


tout à droite. c’est  :


usines



camion


cheminées. ce sont les zones industrielles.



&


bus. un seul. dans les lointains. un jour. il vient d’ailleurs.


il vient d’en haut. de tout en haut dans l’univers. c’est. oui. Sémilowskoë. oui. c’est le nom parfait. c’est le nom parfait de tout en haut dans l’univers. un jour. un bus arrive à droite dans l’univers.


c’est il y a des jours. des jours & des jours. c’est bien avant l’affaire. avant ce qui arrive. dans les zones industrielles & il y a des jours. bus amène igor boïski. c’est son chauffeur & toute une bande. des hommes. des femmes. en salopette. oui. bleue & ouvrière. en effet. il brinquebale dans les prairies. bon sang de bon sang. igor boïski. font les hommes. font les femmes. fais attention un peu. ils disent. ils se frottent la tête. ils se frottent l’œil. ils cherchent une dent. elle roule sur le plancher. on l’entend. elle roule entre les chewing-gums & les carcasses de cigarettes & ils viennent de Sémilowskoë. tous.


oui. tous tous. ils fuient les ravages. l’incendie.


ils brinquebalent des jours. ils pleurent. ils somnolent. ils arrivent. pourtant. un jour. à droite. tout à fait. dans l’univers.


tout au bord.


ils entrent dans les zones industrielles & je suis igor boïski. dit igor boïski & je viens de Omsk. c’est tout à fait à gauche. oui. je suis passé tout en haut. Sémilowskoë. j’arrive maintenant à droite. dans les zones industrielles. bientôt j’aurai vu tout le monde. tout l’univers. on dirait ? non ? il dit. igor boïski & oui. font les autres. oui. tous les autres. les hommes & femmes de Sémilowskoë. les ouvriers. les ouvrières. des zones industrielles.


après.


on organise la défense. allez. vite. on vide les armoires. on vide les placards. dit igor boïski. oui. font les autres. tous les autres. les hommes & femmes de Sémilowskoë. les ouvriers. les ouvrières. des zones industrielles. on ne se laisse pas razzier. non & on planque tout dans les fissures.


dans les failles du monde. dans l’univers.


dans les lointains des zones industrielles & on attend. oui. oui. disent les zones industrielles. comme tu voudras. igor boïski.


igor boïski. c’est quelqu’un de Omsk. c’est quelqu’un de bien. oui. disent les filles. toutes les filles de Sémilowskoë. toutes les filles des zones industrielles.


puis :


il y a ça :









5.


feu ! dit igor boïski. c’est après des jours dans les failles. on va rester encore longtemps ? dit natacha chouchka. le temps qu’on doit. dit igor boïski. elle a ouvert une conserve de lentilles. elle mange à la fourchette plastique. à même la boîte. il est interdit de mettre une casserole au feu. il est interdit de fumer le tabac. tous se retiennent d’éternuer.


après.


ça tremble. le sol tremble. la vaisselle tombe avec fracas. les couteaux se fichent en terre. c’est bientôt. dit igor boïski.


puis.


c’est bientôt.


on sort les canons. les bazookas & feu ! dit igor boïski. c’est après la sortie de Kouropatkine. de Jeune Pousse & de Goitre. la sortie des mutants des zones industrielles. igor boïski dit feu ! & il y a des nuages. ils s’élèvent des débris. des carcasses d’usines. ils sont noirs. les mutants toussent & courent dans la prairie. par ici. dit le caporal Instin. par ici. dit Goitre. Camion brûle dans les lointains.


bientôt il ne reste qu’une prairie noire. elle sent mauvais.


ça sent mauvais. dit l’ouvrière. natacha chouchka. l’ouvrière. elle porte un fichu à fleurs rouges. une salopette bleue. elle est à côté d’igor boïski. ils regardent l’affaire. ils sont dans les lointains & oui. dit igor boïski. ça pue toujours. le cochon grillé. dit-il. igor boïski. il vient de Omsk. il blague. on pisse de rire. on monte dans Bus. igor boïski passe la première & Bus s’ébroue. Bus s’ébranle. on s’en va. on prend la route. jusqu’à l’océan ? dit igor boïski. jusqu’à l’océan. on dit. on n’est pas pressés. igor boïski & on y va. nom de nom. on quitte. nous autres. les zones industrielles. igor boïski achève son tour du monde. on laisse la terre brûler.


ça s’éteindra un jour. tout seul. dit natacha chouchka.


on n’a plus rien. on est heureux. on est vivants. igor boïski. merci. on dit. nous autres. les ouvriers.


les ouvrières.


garçons & filles de l’univers.








Ces extraits sont des réécritures à la sauce instin de CAVALCADE, qui est la suite du projet STEPPE. L’étape suivant l’étape HISTOIRE SECRÈTE DES PRAIRIES DU NORD-EST ASIATIQUE (publie.net 2010). J’ai dit qu’HISTOIRE SECRÈTE était un peu la bande annonce de STEPPE. CAVALCADE en serait en quelque sorte le film. Ce qui résulte de la mutation d’HISTOIRE SECRÈTE en une fiction suivie. CAVALCADE est un poème épique et grotesque. CAVALCADE est un poème anthropophage. Il se nourrit de multiples sources. Cannibalisant sans remords la chair des textes d’autres auteurs. Les mutant en autre chose. Dans d’autres contextes. Paradoxalement, ce qui est cannibalisé ici n’est pas à proprement parler un texte. Une façon de faire plutôt. Une manière de raconter.
CAVALCADE est un texte en perpétuelle mutation. Il existe des versions pour la scène. La lecture performée. Sous forme papier chez Rodrigol à Montréal, et bientôt au Clou dans le fer. CAVALCADE est l’histoire d’une course folle dans les prairies. Rien d’autre qu’un souffle et un élan.
Vincent Tholomé.





29 mars 2012