Marie Cosnay | Un extrait des Métamorphoses d’Ovide

Marie Cosnay poursuit son travail de traduction.
Elle nous propose ici un large extrait du Livre I des Métamorphoses d’Ovide, dont elle a déjà traduit les Livres X, XI et XII sous le titre : D’Orphée à Achille, paru chez NOUS en 2011, dans la collection « Nobis ».
Ce travail de traduction de textes grecs ou latins inspire non seulement l’œuvre de l’écrivain Cosnay, mais aussi son engagement citoyen, comme le montre bien entre autres l’un de ses derniers livres, Comme on expulse, paru aux Éditions du Croquant, et dont nous avons parlé ici-même.
Marie Cosnay a publié, en mars 2012, chez Cheyne éditeur, Des Métamorphoses.


Ovide, Métamorphoses, Livre I (extrait) :

Je veux dire les formes changées en nouveaux
Corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez
Mon projet et du début du début du monde
Jusqu’à mon temps, faites courir un poème sans fin.
Avant la mer et les terres et le ciel qui couvre tout,
Le visage de la nature était un sur le globe entier.
On le disait Chaos, matière brute, confuse,
Rien qu’un poids inerte, des particules
Amoncelées, sans lien, discordantes.
Aucun Titan alors n’offrait sa lumière au monde
Ni Phebé ne réparait, en croissant, ses cornes nouvelles
Ni dans l’air tout autour la terre n’était suspendue,
Balancée sous son poids, ni vers les lointains
Bords des terres Amphitrite ne tendait les bras.
Quand il y avait terre, il y avait mer et il y avait air,
Mais c’était une terre instable, des flots innavigables,
Un air sans lumière, rien ne gardait sa forme,
Une chose empêchait l’autre car dans un même corps
Le froid battait le chaud, l’humide le sec,
Le mou le dur et le pesant l’apesanteur.
Un dieu et une nature meilleure ont mis fin à cette lutte.
Ils ont retranché du ciel les terres et des terres les eaux,
De l’air compact ils ont séparé le ciel fluide.
Ils ont déroulé les choses éparses, les ont tirées du tas aveugle
Et les ont attachées en des lieux où elles s’accordent.
La force de feu, impondérable, du ciel incliné
A éclaté et s’est fait place aux plus hauts sommets.
L’air y est très ressemblant, par sa légèreté et par sa place.
Plus dense, la terre, qui a entraîné les grands éléments
Et s’est enfoncée sous son poids ; ce qui coule liquide
S’est emparé du reste et enferme le monde solide.
Lorsque le dieu, quel qu’il soit, a agencé
La matière, l’a coupée et avec les coupures a fait des morceaux,
Il a réuni d’abord, pour que rien n’y soit inégal,
La terre, l’a roulée sous forme de grand cercle.
Puis il a répandu les flots et aux vents rapides a ordonné
D’enfler et de border la terre de rivages, tout autour.
Il a ajouté des fontaines et d’immenses nappes d’eau et des étangs
Il a ceinturé de rives pentues les fleuves descendants.
Divers selon les lieux, parfois ils sont absorbés par la terre,
Parviennent à la mer parfois. Reçus dans la grande carrière
D’eau libre ils cognent non des rives mais des rivages.
Il a ordonné aux plaines de s’allonger, aux vallées de s’asseoir,
Aux forêts de se couvrir de feuilles, aux montagnes pierreuses de surgir.
A droite deux zones, autant qu’à gauche,
Coupent le ciel, et une cinquième plus chaude au milieu.
Le lourd fardeau qu’enserre le ciel est partagé en nombre égal,
Le dieu en a eu soin. Les mêmes régions marquent le sol.
Celle du milieu n’est pas habitable, à cause de la chaleur.
La neige haute en couvre deux. Aux deux autres, intermédiaires,
Le dieu a donné, avec le feu et le froid, l’équilibre.
L’air s’étend au-dessus. Il est plus léger que la terre
Et plus léger que l’eau et plus lourd que le feu.
C’est là que doivent s’installer les brouillards, a dit le dieu,
Là les nuages, et les tonnerres qui émeuvent les esprits d’hommes
Et les vents qui fabriquent les éclairs et les foudres.
Le créateur du monde ne leur donne pas sans frein l’air
A posséder. A peine peut-on les empêcher,
Maintenant que chacun règne en tirant de son côté,
De déchirer le monde, tant est grande la discorde des frères.
L’Eurus recule vers l’Aurore et le règne des Nabatéens,
Vers la Perse et les crêtes soumises aux rayons du matin,
Vesper et les rivages que tiédit le soleil couchant
Sont proches du Zéphir. L’horrible Borée envahit
La Scythie et le Septentrion, la terre en face
Se mouille sous les nuages qui y vivent et sous l’Auster pluvieux.
Au-dessus des vents, le dieu a posé, liquide et sans pesanteur,
L’Ether. Il n’y a rien en lui de la lie terrestre.
A peine le dieu a-t-il tout clôturé dans de sûres limites
Que cachées et écrasées sous la masse depuis longtemps,
Les étoiles ont commencé à mettre le ciel en feu.
Pour qu’aucune région ne soit privée d’être vivants,
Les astres et les formes des dieux occupent le sol du ciel,
Les eaux à habiter font place aux poissons brillants,
La terre prend les bêtes et l’air agité tout ce qui vole.
Noble, capable de haute pensée, un animal
Manquait encore, qui pourrait dominer les autres.
L’homme naît. Ou il est fait de semence divine
Par l’artisan des choses, origine du monde meilleur.
Ou la terre nouvelle à peine séparée du haut
Ether retenait encore les semences de son parent le ciel.
L’enfant de Japet mélange la terre aux eaux de pluie,
La modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout.
Alors que les autres animaux courbés, regardent la terre,
Il donne à l’homme une tête qui se lève, lui ordonne
De voir le ciel et de dresser haut le visage vers les étoiles.
Ainsi, jadis brute et sans image, la terre
Transformée se couvre de figures d’hommes, inconnues jusque-là.
D’or est né le premier âge, et sans chef,
De lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
On n’avait ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
Sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
Le regard de son juge, on était sauf, et sans chef.
Pas encore arraché, pour voir le monde, à ses
Montagnes, le pin ne descendait sur les ondes fluides.
Les mortels ne connaissaient, à part les leurs, aucun rivage,
Les fosses en pente raide n’entouraient pas encore les villes.
Ni trompette de bronze travaillé ni corne de bronze courbé,
Ni casques ni glaive. Sans présence de soldats
Les peuples dans le calme vivaient de bons loisirs.
Libre, intacte de coups de bêche, blessée
D’aucune charrue, spontanément, la terre donnait tout.
Heureux des nourritures créées sans contrainte
Les hommes cueillaient les petits des arbousiers, les fraises des montagnes,
La cornouille, les mûres accrochées aux durs buissons de ronces
Et les glands qui tombaient de l’arbre épanoui de Jupiter.
C’était un printemps éternel, les doux Zéphirs frappaient
De souffles tièdes les fleurs nées sans semence.
Bientôt la terre sans labour portait des fruits,
Le champ qu’on ne remuait pas blanchissait sous les barbes des épis ;
Déjà des fleuves de lait, des fleuves de nectar déjà coulaient,
Et blondes, du chêne vert tombaient des gouttes de miel.
Quand Saturne fut envoyé dans le Tartare ténébreux,
Que le monde fut à Jupiter, vint la race d’argent,
Inférieure à celle d’or, plus précieuse que le bronze fauve.
Jupiter a raccourci la durée du printemps antique
Et en hivers, étés, automnes inégaux
Et brefs printemps il a poussé l’année sur quatre temps.
Alors l’air sec brûlé de bouillonnements
Est devenu blanc et la glace liée aux vents est tombée.
Alors on est entré aux maisons ; les maisons sont des grottes,
Des arbrisseaux feuillus, des lianes nouées de racines.
Alors on a enfoui les semences de Cérès dans de longs sillons
Et pliés sous le joug les taureaux ont gémi.
Une troisième race a succédé, celle de cuivre,
Plus cruelle par nature, plus rapide aux armes horribles
Mais sans crime. La dernière est celle du fer.
Aussitôt sur cet âge de mauvaise veine ont rué
Toutes les barbaries. Ont fui la pudeur et le vrai et la foi,
En leur lieu sont venus les fraudes et les ruses
Et les pièges et la violence et le désir criminel d’avoir.
Le marin donnait aux vents qu’il ne connaissait pas encore
Ses voiles ; longtemps debout sur le haut des monts
Le bois des coques sautait dans les flots inconnus.
La terre, comme les lumières du soleil et les brises, était
A tous. Le géomètre prudent la limite de longues frontières.
Elle est riche, on lui réclame moissons et aliments,
Ce n’est pas tout : on va dans ses viscères
Et les richesses qu’elle cache, rangées aux ombres du Styx
On les extrait. Ce qui excite les malheurs.
Maintenant le fer nuisible et plus nuisible que le fer, l’or,
Paraissent. Et paraît la guerre, qui avec l’un et l’autre se bat
Et agite d’une main ensanglantée les armes qui claquent.
On vit de vols. L’hôte ne protège pas l’hôte
Ni le gendre le beau-père. La bienveillance des frères est rare.
Le mari invente la perte de sa femme, la femme de son mari.
D’effrayantes belles-mères mélangent l’aconit pâle.
Le fils avant le temps enquête sur les années du père.
La piété est morte et la vierge, dernière des habitants du ciel,
Astrée, quitte les terres mouillées de carnage.
Mais l’éther élevé n’est pas plus sûr que les terres.
Les Géants, dit-on, abordent au royaume céleste
Et jusqu’aux hautes étoiles posent montagnes sur montagnes.
Le père tout puissant, d’un trait de foudre, brise
L’Olympe, arrache le Pélion à l’Ossa qui le tenait.
Les corps sinistres gisent ensevelis sous cette masse.
La terre est touchée du sang de ses enfants
Et s’en imbibe, dit-on. Elle anime ce flot tiède et
Pour qu’il reste trace de cette espèce,
En fait des hommes. A son tour cette race
Méprisa les dieux, désira le crime sauvage,
Et fut violente ; on le comprend, elle est née du sang.
Quand il vit ça, le père saturnien, du haut de son domaine,
Pleura. Il se souvint d’une histoire trop récente pour être connue :
Le hideux repas à la table de Lycaon.
Dans son cœur il conçut d’immenses colères, bien dignes de lui, Zeus.
Il appela ses conseillers. Les voici.
Il est un chemin dans les hauteurs, évident par ciel serein
Qui a pour nom Lacté, remarquable de blancheur.
C’est le trajet des dieux vers le toit du Grand Tonnant,
Vers la maison royale. A droite, à gauche,
Portes ouvertes, sont les salles des nobles dieux.
Le peuple habite loin, de son côté. Ici, les puissants
Habitants du ciel ont installé leurs pénates, et tout autour.
Ainsi est le lieu, si je suis libre des mots, que
Je ne craindrais pas d’appeler Palatin du ciel.
Les dieux sont donc installés dans leur retraite de marbre
Et Jupiter, plus haut, appuyé sur le sceptre d’ivoire,
Secoue trois fois, quatre fois, sa terrifiante
Chevelure avec laquelle il bouge la terre, la mer et les étoiles.
Il délivre ainsi sa bouche indignée :
« Je ne fus pas plus anxieux pour l’empire du monde au moment
De la Grande Tempête, quand les Queues de serpent de leurs cent
Bras voulaient se précipiter sur le ciel captif.
Oui, l’ennemi était sauvage mais cette guerre
Dépendait d’un seul corps, d’une seule race.
Aujourd’hui, sur toutes les terres que Nérée cercle et claque,
Il faut perdre le genre humain. Je le jure, par les fleuves
D’en bas, qui glissent sous les terres, au bois du Styx,
J’ai tout essayé ; la blessure est sans remède,
Il faut trancher au fer pour ne pas toucher la part intacte.
J’ai des demi-dieux, j’ai des démons de campagnes, des nymphes,
Des Faunes, des Satyres, des Sylvains de montagne ;
Puisqu’on ne les honore pas encore du ciel,
Ils doivent habiter sans souci les terres données.
Dieux d’En Haut, est-ce que vous les croyez en sécurité
Quand moi, qui vous possède et dirige, avec la foudre,
J’ai été piégé par Lycaon, connu pour sa sauvagerie ? »
Tous frémissent et avec une énergie brûlante réclament
Le crime. Ainsi, lorsqu’une main impie furieuse
Chercha dans le sang de César à éteindre le nom Romain,
Le genre humain, devant l’effroi d’un malheur imprévu,
Fut sidéré. Et l’univers entier pris de frissons.
Pour toi, Auguste, la piété des tiens n’est pas moins chère
Que celle des dieux pour Jupiter. De la voix, de la main,
Celui-ci calme les murmures ; tous font le silence.
Le cri, calmé par la gravité du souverain, en reste là
Et Jupiter brise le silence pour la deuxième fois :
« L’homme a payé sa peine, n’ayez crainte.
Son délit, sa punition, je vous les dirai.
Sa mauvaise réputation avait touché mes oreilles.
Je la désirais fausse mais voilà : je glisse de l’Olympe
Et dieu sous l’image d’un homme, j’arpente les terres.
Ce serait trop long, tant de torts je trouve partout,
De les énumérer. La réputation était au-dessous du vrai.
J’étais passé par l’horrible Ménale aux cachettes de bêtes fauves,
Par le Cyllène et les pinèdes gelés du Lycée,
Me voici au lieu et au toit du Tyran d’Arcadie.
J’entre. Les vieux crépuscules poussaient vers la nuit.
Je donne signe que le dieu est venu et la foule commence
A prier. D’abord, Lycaon rit des offrandes pieuses.
Puis il dit : « je vais savoir, en combat ouvert,
Si ce n’est pas un mortel. On ne doutera pas du vrai. »
La nuit, dans mon sommeil lourd, il veut me perdre
De mort subite. Voici son épreuve du vrai.
Cela ne lui suffit pas. Un otage envoyé
De chez les Molosse, d’un trait il lui coupe la gorge
Et ses membres mi-morts, dans des eaux bouillantes,
Il les ramollit. Les autres, il les grille sous le feu.
A peine a-t-il posé le repas sur la table que, de ma foudre de vengeance,
Je fais tomber le toit sur la maison digne de son maître.
Effrayé celui-ci s’enfuit. Il tombe dans le silence des bois
Et hurle en vain et essaie de parler ; la bouche a concentré
Toute la fureur rentrée ; son désir de meurtre coutumier,
Il l’exerce sur les troupeaux ; maintenant encore il jouit du sang.
Se habits s’effacent en poils, ses bras en jambes.
Il devient loup et garde des traces de son ancienne forme.
Même blancheur, visage de même violence,
Même brillance dans les yeux, même image de cruauté.
Une seule maison est tombée mais elle n’était pas la seule digne
De périr ; là où s’étend la terre, là règne une Erynie bestiale ;
On dirait qu’on complote des crimes. Que tous subissent au plus tôt
Les peines méritées, c’est mon avis. »
Les uns approuvant de la voix les paroles de Jupiter stimulent
Sa colère grondante, les autres se contentent d’acquiescer
Mais la perte du genre humain est une douleur
Pour tous et, une terre privée d’hommes, se demande-t-on,
Quelle forme future aura-t-elle, qui apportera aux autels
L’encens, aux bêtes est-on prêt à donner la terre à peupler ?
Déjà le dieu allait jeter ses foudres sur toutes les terres :
Mais il craint que l’éther sacré ne contînt toutes ces flammes, ces feux,
Et que sa longue voûte ne brûlât.
Il se souvient qu’il y avait quelque chose dans les destins : des temps
Où la mer, où la terre et les royaumes du ciel seraient pris,
Brûleraient, où la masse assiégée du monde souffrirait.
Alors, il pose les lances fabriquées par les Cyclopes
Et choisit une autre peine : perdre le genre humain sous les eaux
Et faire tomber de tout le ciel des pluies d’orage.
Aussitôt il enferme l’aquilon dans les grottes d’Eole
Et tous les souffles qui font fuir les nuages.
Il envoie le Notus. Le Notus s’envole, les ailes mouillées,
Couvert au visage d’une ténèbre de poix.
Sa barbe est lourde de pluies, de ses cheveux blancs l’eau coule,
Sur son front siègent les brouillards, ses plumes et son sein ruissellent.
De sa large main il presse les nuées suspendues
Et le fracas se fait ; des averses serrées tombent de l’éther.
La messagère de Junon, de toutes les couleurs,
Iris, absorbe les eaux et les offre aux nuages, en pâture.
Les moissons sont terrassées et pleurées des paysans
Gisent les offrandes ; le travail d’une longue année est perdu.
La colère de Zeus n’est pas contente du ciel ;
Son frère bleu azur l’aide de ses eaux alliées.
Il convoque les fleuves ; ils entrent au toit de leur maître,
« Pas besoin de long discours,
Leur dit-il. Versez vos forces,
Voici le travail. Ouvrez vos maisons, allégez-vous,
Lâchez les rênes à vos flots ».
Il ordonne ; eux se retirent et ouvrent les bouches des fontaines
Qui d’une course sans frein roulent jusqu’aux plaines des mers.
Il frappe la terre de son trident. Elle,
Sous le mouvement, tremble et ouvre le chemin des eaux.
Vagabonds les fleuves se ruent à travers champs
Et prennent tout, arbres, troupeaux, hommes,
Toits, autels et objets sacrés.
Si une maison a tenu bon, a su résister,
Debout, à un si grand mal, l’eau en couvre
Le sommet ; prisonnières ses tours s’enfoncent dans l’abîme.
Entre la mer et la terre, il n’y avait plus de limite
Tout était océan, l’océan était sans rivage.
L’un s’installe sur la colline ; l’autre, sur le bec d’une barque,
Agite les rames là où hier il labourait.
L’un sur ses moissons et sa maison engloutie
Navigue ; l’autre pêche un poisson au sommet d’un ormeau.
On jette l’ancre, avec un peu de chance, dans une prairie verte,
Les coques courbes frottent les vignes englouties
Et là où les chèvres graciles ont jadis brouté l’herbe,
Des veaux de mer sans forme posent leur corps.
Sous l’eau les Néréides admirent bois, villes et maisons.
Les dauphins vivent dans les forêts et se cognant
Aux troncs font frissonner les plus hautes branches.
Nage le loup au milieu des brebis, l’onde porte les lions fauves,
Porte l’onde les tigres et ni au sanglier ses forces de foudre
Ni au cerf ses jambes rapides ne servent.
Depuis longtemps, l’oiseau errant cherche une terre où se poser.
Sur la mer il laisse tomber ses ailes lasses.
L’immense liberté de l’océan a couvert les collines
Et de nouveaux flots frappent les pointes des montagnes.
La plupart des êtres sont pris par l’onde et ceux que l’onde épargne,
De longs jeûnes, par manque de nourriture, les domptent.

La Phocide sépare des plaines de l’Oeta les Aoniens,
Une terre fertile quand c’était une terre mais en ce temps-là
Un morceau de mer, une plaine large d’eaux précipitées.
Ici une montagne aux deux sommets, abrupte, cherche les astres,
Son nom, le Parnasse, et ses pointes dépassent les nuages.
Ici Deucalion, quand l’océan avait tout recouvert,
Avec sa compagne, porté sur un petit radeau, aborda.
Tous les deux priaient les nymphes Coryciennes, les divinités de la montagne
Et Thémis la fatidique qui alors rendait les oracles.
Aucun homme n’était meilleur ni n’aimait plus la justice
Que celui-là, aucune femme plus respectueuse des dieux que celle-là.
Jupiter, quand il voit que le monde baigne dans ces marais liquides,
Et qu’il reste, de tant de milliers, un seul homme,
Et qu’il reste, de tant de milliers, une seule femme,
Tous les deux innocents, tous les deux soucieux des divinités,
Disperse les nuées et, alors que l’Aquilon écarte les nuages,
Montre au ciel la terre et l’éther à la terre.
Et la colère de la mer ne dure pas et d’un trait à trois pointes
Le maître des mers adoucit les eaux et fait venir par-dessus l’abîme,
Dressé, couvert aux épaules de son pourpre natif,
Triton bleu azur : qu’il souffle, ordonne-t-il,
Dans le coquillage sonore ; les flots et les fleuves,
Qu’il les renvoie à ce signal. Celui-ci prend la trompette creuse,
Tortillée, qui s’évase, large, de la base au pavillon,
Trompette qui, en pleine mer, quand elle avale les airs,
Remplit de sa voix les rivages d’un côté et de l’autre de Phoebus.
Elle a touché la bouche du dieu, mouillée par la barbe ruisselante,
Elle a chanté, exaltée, l’ordre du retrait,
De toutes les terres elle est entendue, et des eaux de la mer ;
Entendue des eaux, elle les contraint toutes.
Maintenant la mer a un rivage, le lit reçoit des fleuves pleins,
Les rivières descendent, on voit pointer les collines,
Surgir la terre, croître les lieux et décroître les eaux
Et après un long jour les forêts montrent
Leurs cimes nues, elles portent sur le front un peu encore de limon.
Le monde est revenu. Quand il le voit vide,
Quand il voit les terres désolées qui font de profonds silences,
Deucalion, avec des larmes, dit à Pyrrha :
« Oh ma sœur, oh ma femme oh unique survivante,
Toi à qui la famille, l’origine de nos pères
Puis le mariage m’a uni, maintenant les dangers nous unissent.
De toutes les terres que voient le couchant et le levant,
Nous deux sommes le seul peuple. La mer possède le reste.
Nous ne pouvons pas encore nous fier à la vie
Avec certitude. Encore les nuées terrorisent ma pensée.
Si sans moi tu avais été arrachée à la mort,
Malheureuse, comment irait ton esprit ? Comment, seule,
Pourrais-tu supporter la peur ? Qui te consolerait quand tu soufres ?
Moi, crois-moi, si la mer te prenait
Je te suivrais, ma femme, et la mer me prendrait.
Oh, si je pouvais refaire des peuples avec l’art
De mon père et verser des âmes dans la terre façonnée !
Maintenant le genre humain, c’est nous deux.
Ainsi l’ont vu les dieux, nous restons seuls échantillons des hommes.
Il dit, ils pleuraient. Ils veulent prier la force
Céleste et demander de l’aide aux oracles sacrés.
Sans attendre ils vont aux eaux du Céphise,
Elle ne sont pas bien claires alors, mais coupent déjà le tracé connu.
Ils versent un peu de l’eau puisée
Sur leurs vêtements et leur tête ; ils tournent les pas
Vers le sanctuaire de la déesse sacrée, les pentes du toit blanchissaient
D’une vilaine mousse et les autels, debout, étaient sans feux.
Devant les escaliers du temple, l’un et l’autre se couchent,
Et penchés en avant, au sol, angoissés, donnent leur bouche à la pierre gelée.
Ils disent : « si sous les prières justes, les divinités, vaincues,
S’attendrissent, si la colère de la déesse est retournée,
Dis, Thémis, par quel art peut-on réparer la ruine de notre espèce ?
Offre de l’aide, très douce, aux choses immergées. »
La déesse est émue et rend cet oracle : « éloignez-vous du temple,
Couvrez-vous la tête, détachez vos ceintures
Et derrière votre dos jetez les os de la Grande vieille mère. »
Ils restent longtemps interdits ; Pyrrha rompt le silence
La première et refuse d’obéir aux ordres de la déesse,
Elle demande d’une voix effrayée qu’elle lui pardonne mais elle a peur
De blesser avec des os jetés les ombres d’une mère.
Ils cherchent cependant à comprendre, dans des ténèbres aveugles,
Les paroles obscures et les agitent en eux et entre eux.
Le fils de Prométhée caresse la fille d’Epiméthée de paroles
Apaisantes et « ou mon intelligence me trompe
Ou les oracles religieux ne commandent jamais le crime.
La terre est une Grande vieille mère. Les cailloux dans le corps de la terre
On peut les dire os ; on nous ordonne de les jeter derrière notre dos. »
La fille du titan est émue de l’interprétation de son mari,
Elle doute pourtant de son espoir tant ils se méfient tous deux
Des conseils célestes ; mais quel danger à essayer ?
Ils s’éloignent, voilent leur tête, délacent leur tunique
Et envoient derrière leurs pas les cailloux qu’on a dits.