les deux corps de mon roi


c’est ma reine, lieu d’évidence en consonance art & poésie

Addendum aux [conversations avec ma table ]

les deux corps de mon roi, produisent une interpénétration “pédologique” entre écriture et lecture en traversant les lieux où ils se meuvent. En l’occurrence :
« Draguer l’évidence » et
« ça va ça va », lieux d’espacements de deux poèmes :


Pascal Poyet
Draguer l’ Évidence
Éric Pesty Éditeur, 2011

citations ci-dessous (couleur verte)

voir, lire et écouter sur le site de l’éditeur

cf la rencontre à la librairie La Machine à lire avec Pascal Poyet du 21 mars 2012 animée par Didier Vergnaud, en présence d’Éric Pesty, organisée par les éditions Le Bleu du ciel dans le cadre de Poésie espace public "le mot poésie fait pression"*

Emmanuel Aragon
« ça va ça va »



voir La table

Emmanuel Aragon

« ça va ça va »
citations ci-dessous (couleur bleue)

ph. ©EA. Installation présentée le 28 mars 2012 par Christophe Massé,
28 rue Bouquière, Bordeaux "sous la tente" de 11 à 21 heures.

Sous La Tente maison de qualité fondée en 2008. Un lieu indépendant d’expositions et de rencontres pour la création contemporaine.
Lire l’ entretien avec Christophe Massé.

« Et pourtant, c’est mon Roi,
je le sais et il le sait, et c’est bien sûr que je suis à son service »
Henri Michaux, La nuit remue, Gallimard, Poésie, p. 14

séparés les deux corps de mon roi vont ensemble
capable enfin quitter. Une loi de bon voisinage, une bonne entente, régit l’espacement entre mes yeux, ma bouche, mes oreilles et les deux corps de mon roi : le livre imprimé-enregistré et le plancher de palettes gravées. Je porte une attention extrême à des mots qui font parfois relief et qui surtout creusent le sens, le sol mental, la palette verbale où ma vue – mes pas − en se posant [s’] expose [à l’] espace

je tente une fois encore de me servir de mes yeux pour voir, lire, entendre et parler de ce que fait mon roi poète et artiste avec la matière verbale aucune intimité mais suis juste ne ments pas. C’est sur quoi ma vue bute. Mes regards à l’infinitif pluriel sont sans cesse tentés de s’approprier des espaces habités par des mots-personnages : évidence, velléité, vide ... espace. En eux s’incarne l’autorité de mon roi, son espace

c’est à eux deux que je m’adresse tenez presque un tutoiement une manière de personne aussi proche effiloche. Roi deux fois autant conquérant − conquête de l’espace s’entend − tu portes une attention extrême à des mots dessinés, écrits et dits, à des choses mêlées, à des mots démêlés qui mélangent des registres de langue va comme je te pousse des Allez allez. L’évidence des choses communes, familières, courantes, soutenues dans un royaume indéterminé ne renvoie plus à des savoirs constitués. Au finish ordinaire et partagée, une variété de dispositifs spatiaux quadrangulaires dans un livre écrit et dit et devant-derrière la façade vitrée d’une petite salle, découpe les quatre côtés de l’espace

ça va ça va la confiance à condition de ne pas fixer le sens des mots, mais de recréer des relations entre les corps des lettres et des personnes, de varier les positions des personnages, leurs postures, leurs couleurs – chacun voit les couleurs comme il l’entend – leurs angles, leurs limites, leurs points de vue, leurs distances, leurs actions, leurs mesures et leur démesure, leurs manières de toucher des yeux des hiéroglyphes toujours à déchiffrer, de réapprendre à lire, de s’étonner devant la variété des formes d’écritures. Comme dans la bibliothèque de Warburg l’apprentissage des signes est interminable dans l’espace

comme si le déploiement des mots n’était qu’une affaire de support. Pour chaque cas de corps, le cadre de référence est carré. L’un est un bloc de texte sur une page de papier, l’autre est une palette de 90 cm x 90 cm. Celui-là fait un poème, celui-ci en fait une aussi. Variétés poétiques et artistiques, varia, forme fléchie et irréfléchie du verbe vider , je vois le mot évidence posé là à plat comme une variété d’espèces d’espaces. Je la regarde doucement montrer le mot poème. Il me [la] fait marcher au féminin comme une page, comme une peinture, comme une œuvre d’art, comme une vie pressée enfin : le mot poésie fait pression* sur l’espace

devant les yeux tout bonheur d’un coup. À la manière de la carte de l’océan [celle de La chasse au snark] 46 fois un carré de mots, de page en page et une fois [page 10] sans les mots [une page vide de mots n’est « pas exactement le vide » GP] circonscrit un poème que j’ai à l’œil et à l’oreille. Le livre constitué d’une première partie imprimée et d’une deuxième partie enregistrée oscille entre un dispositif graphique et un dispositif phonique. Un tout va très bien ne vide pas la substance des sensations, des directions et des significations verbales tout ne remue allons sauf peut-être elle évide le sens des mots, elle drague l’évidence de l’espace

à la manière d’un radeau un carré de palette dérive au gré des courants de lettres insufflés à mes pas convenance suffit pas. Entre texte et plancher [architextures] mes bottines hésitent 24 fois de palette change face a tout en faisant résonner un craquement dans l’épaisseur du bois perdu seul. De bonnes vieilles palettes de transport gravées de lettres assemblées sur le sol débordent sur les murs par manque de place et bâtissent un habitat dans l’habitation à force ne voir là là partout seulement sans plus aucun ressorts à l’évidence et jusqu’au vert qu’excuses à s’attarder encore au mot espace

les inscriptions ligneuses de l’édicule tant horizontales que verticales ne montent pas les murs elles les évident. Des lettres sens dessus-dessous en se touchant s’exposent au toucher de mes yeux. Des déviations, des disjonctions, des dislocations de mots en train de se faire et de se défaire draguent ma lecture. Le bâti est un assemblage, l’installation de palettes fait un montage d’attractions. Attirée sans réserves je me cogne au mur du fond. C’est l’obstacle qui accorde une forme à l’espace

les lettres enfouies dans le bois me font marcher envie revivre. Elles sont creuses et perdent leurs corps. Reste un corps de métier, une substance gravée en douce avec la gouge et au biseau avec la bédâne, un geste de menuisier en train de creuser une petite doucine à tarabiscot. Les palettes s’ouvrent à l’imaginaire, les mots tarabiscotés délient les signifiants des signifiés. Mes yeux vont dans un sens, ma tête dans un autre, quoiaipu

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une éraflure me fait prendre un mot pour un autre je lis très doucement , je ne sais plus rien du mot secret et c’est tant mieux il restera secret dans le jeu entre les palettes. Des interstices qui font semblant d’être un trait de lettre [barre de grand A ou de grand E] élargissent une espace

déboussolée, je me pose et me repose sur toi. Des laps — mais durer toujours ? sur le papier du moins — identiques en leur fond me lient à tes deux corps. L’un commence où le texte donne à entendre que l’autre s’en va. La condition de possibilité de la lecture du deuxième commence où l’écriture du premier disparaît. Ta duplicité dépasse les limites. Ma lecture avec toi ça fait trois. Une triplicité de lieux appareille ma palette verbale. J’habite tes espacements

pas plus que la palette du peintre n’épuise la peinture et la palette de transport le déménagement, la partition du poème dessiné, écrit et dit n’épuise la lecture. Pourtant plus la matière du support est concrète plus le mot se charge de vie. Le plancher touche mes yeux, le livre baise ma bouche et la voix de mon roi me ravit Rien ne s’offre osé dirait-on que l’espace

Catherine Pomparat - 2 avril 2012