Terminus Rennes de Jacques Josse


Le phrasé de Jacques Josse est reconnaissable entre tous et je suis incapable de saisir d’où vient son charme ; il persistera quand j’aurai compris, si jamais. Dominique Dussidour me dit, en musicienne, que c’est un mélodiste, elle observe qu’il y en a peu, elle ajoute que la phrase file à l’horizontale sans jamais vraiment s’arrêter. Points ni virgules ne font gouffre, l’ondulation continue.
Avec sa curiosité inlassée des hommes et des lieux Jacques Josse est un grand promeneur dans Rennes. Il a réuni dans ce recueil de proses quantité de gens qui y passèrent : Henri Thomas ; Le Chef (en réalité un sous-chef) qui le chronomètre, qu’il lassera et qu’il fera « partir en vrille » par tract syndical ; Milan Kundera qui du haut de la plus haute tour de la ville voyait jusqu’à Prague ; Descartes « qui descendait de temps à autre en coup de vent et en secret de Hollande pour rendre visite à son père Joachim, conseiller (puis doyen) au Parlement de Bretagne » ; Jack Kerouac, Jean-Pierre Abraham, notre ami PKD, André Markowicz, Agnès Béothy, « détenue à la prison des femmes (pour meurtre) » dont il lisait dans la revue Barbare les poèmes dédiés à Abdellatif Laâbi, à Paol Keineg, à d’autres. Il suffit d’une silhouette pour tomber tout soudain en sympathie, Jacques Josse nous les donne si juste et si vite qu’il nous est impossible de ne pas les accompagner.
Nous le remercions, ainsi que les éditions Apogée, de nous autoriser à reproduire ici les pages 55 et 56 de son livre.







Je roule vitre ouverte sur un revêtement trempé, passant au-dessus de la voie ferrée où Monsieur Victor est en train de scruter les rails. Je laisse défiler, sur ma gauche, un interminable mur droit et rouge, surmonté de tessons tranchants et de barbelés électrifiés. Marcel Dupertuis, qui m’accompagne, et qui photographie en ce moment les abords et l’intérieur des lieux, dit que cet endroit reste celui qui l’a le plus impressionné quand il s’est mis, débarquant de Lugano, à sillonner la ville. Ces hauts murs, découverts de nuit, laissant apparaître mirador et fenestrons, avaient immédiatement fait bouger en lui de très vieilles images. Toutes liées à des privations de liberté. Dans des hôpitaux, des pensionnats, des casernes. Depuis, celles-ci ne cessent de le travailler. Je lui raconte l’épisode Violette Nozière, incarcérée ici de 1940 à 1945 et qui, à sa sortie, épousera le fils du greffier comptable de la maison d’arrêt. « Violette a rêvé de défaire / A défait / L’affreux nœud de serpent des liens du sang » (Paul Éluard). Marcel esquisse un sourire. Il vient tous les matins, peu avant le lever du soleil, s’installer avec un appareil photo et un carnet de notes sur l’esplanade sud de la gare. Il lui arrive de voir la lumière ouvrir des brèches à même les murs de la prison. Il dit que tous les jours, peu avant sept heures, un homme s’avance, traverse la rue, s’arrête, se colle à la pierre rouge, caresse longuement celle-ci, d’abord du plat de la main puis avec sa joue droite et ses lèvres.


Rue de l’Alma, juin 1999.



Jacques Josse, Terminus Rennes. Illustrations de Maya Mémin. Éditions Apogée, 2012.
64 pages / 11x18 / Broché
ISBN : 978-2-84398-405-1
Site de Jacques Josse.
Site de Maya Mémin.

Laurent Grisel - 9 avril 2012