Toucher terre de Vincent Pélissier

Dans la conférence qu’elle a tenue au moment de l’obtention du Nobel, en 2004, Elfriede Jelinek a comparé la réalité à une chevelure en désordre qui ne se laisserait pas peigner. Dans un livre récent que publie les éditions Le Bruit du temps, Toucher terre, qui rassemble trois proses, Vincent Pélissier parle du « coup de peigne régulier » que donne à la terre celui qui la travaille, de « l’éphémère des sillons » et du « dérisoire ballet des houes ». La trace que laisse dans la terre le soc de la charrue constitue depuis longtemps une métaphore de l’écriture. Le terme de boustrophédon désigne cette manière d’écrire une première ligne de gauche à droite, puis une deuxième de droite à gauche, et ainsi de suite, telle qu’elle se pratiquait dans la Grèce ancienne. En filant la métaphore, on pourrait dire des écrivains qu’ils sont des paysans et que le papier est leur lopin de terre : coin dérisoire où cultiver son champ, construire une cabane, découvrir le monde ; site prestigieux où dresser sa tour ; c’est selon son goût, ses origines, son ambition, ses capacités — même si le dérisoire affecte aussi le plus solide, se riant des prétentions comme des réalisations.

L’auteur nous dit avoir eu « une maison sur un bord », une maison des confins, un poste en limite, une vigie frontalière, en bordure d’un village. C’est de là qu’il voit le monde, l’explore ou le quitte. « Je crois que notre appétit de lecture ne fut jamais aussi vaste que lorsque nous commençâmes de fouler les premières prairies. » C’est de là qu’il découvre « le foutoir, contre quoi lutte l’ordinaire géographie ». Dans une langue précise, soignée, sensible et imagée, Vincent Pélissier nous rappelle que le monde est un rêve, un patchwork onirique, que l’on en ait conscience ou non. Un rêve tapi derrière un feuillage ou logé dans un nom : Balbec, Florence, Cap-Vert. Et si d’un côté la raison isole et sépare, d’un autre l’imagination associe et contracte.

« La secrète conjonction des lieux, leur empoignade soudaine, féroce, l’enchevêtrement des pays et la brûlure de leurs peaux, le mélange de leurs souffles et la confusion de leurs bouches, le désir de l’un pour l’autre, le tropisme d’un soleil lointain pour une ombre toute proche, ils nous auront échappé, il n’en reste que des reliques incompréhensibles ou monstrueuses. Au vrai, nous n’en savons plus même l’idée, mais cela est. »

De même que le monde n’est pas ce que le tracé des cartes peut nous laisser penser, de même la structure d’un livre peut cacher une tout autre réalité, un réseau de correspondances sensorielles et formelles, défaisant les chapitres, sautant des pages, mélangeant les textes portant pourtant des titres différents. Le Sénégal entretient des liens secrets avec le Massif central. Ce que l’on tenait pour éloigné, étranger, se révèle entretenir des liens de parenté plus ou moins étroits avec soi ou le lieu qu’on habite. Les dialectes se ressemblent, les patois. Sur un autre plan, non plus géographique mais physique, la nature de certains corps semble hybride. Le solide ne s’oppose plus au liquide. La glace d’un bassin gelé se disloque d’un seul coup, sous le poids du corps de celui qui s’y était imprudemment aventuré ; le Limousin est une terre liquide ; et peut-être bien que le soleil qu’on recherche tant ne nous éclaire pas sans nous verser dessus la tête une quantité égale ou supérieure de nuit. Les frontières s’effacent, la vue se trouble — et nos pas ?

« Ici toujours des bas-fonds de prés trempés, des inondations invisibles qui vous surprennent n’importe où et dans quoi on a pris l’invariable habitude de s’enliser, de sentir la traître redoutable eau glacée s’introduire inexorablement dans les bottes, d’entendre le bruit de succion que font ces mêmes bottes quand on parvient à les soustraire au piège de la glu. On a pris également son parti de voir les gens des villes abandonner aux demi-divinités du sous-sol, souvent, des escarpins. »

Dans cette singulière peinture du monde élémentaire que nous offre ce livre, surgissent des noms propres, avec eux des personnes. Ici un vieil homme guide un enfant dans un monde inconnu, merveilleux et effrayant ; là un paysan, un journalier, promène sa solitude et son ivrognerie sur des chemins incertains, tantôt chutant du haut d’un tronc d’arbre couché en travers d’un ruisseau, tantôt demeurant en équilibre, une jambe en l’air et les bras tournoyant dans une nuit ivre et indifférente. Ce sont des « animaux terrestres », peuplant erratiquement la terre, impuissants, destructeurs, perdus au fond, orphelins de lumière et parfois de mots. L’un d’eux est illettré, infirmité à laquelle l’homme de lettres est particulièrement sensible, lui que Baudelaire comparait à un albatros titubant sur un pont de bateau, objet de la risée des matelots, ses frères en handicap.

Le livre de Vincent Pélissier, bel objet, a le charme des proses qui ne ressemblent à rien que l’on puisse identifier, connaître déjà, attendre. Et pourtant, paradoxalement, il fait l’effet de réveiller une sorte de beauté endormie à force d’être négligée par une époque avide d’histoires, de sujets, de contenus, d’information... C’est une promenade sans but — ou bien alors celui de réveiller une mémoire à mesure que nos pas progressent, entrent en contact avec le sol, celui de provoquer un monde qui hésite à naître, habile qu’il est à se dérober, sorte de rêverie, succession de tableaux n’ayant peut-être de réel que la matière dont ils sont faits (plus de référent, plus de temps passé, rien que la présence que fait lever les mots, rien que la poussière qui volette dans la lumière en guise de vécu [1]). On voudrait s’émerveiller durablement de ces écritures marginales et souvent brèves dont Robert Walser (Gustave Roud pour l’auteur, mais nous restons en Suisse) serait le patron, terme on ne peut plus inadéquat à l’égard d’esprits libres, détachés, de créatures appartenant au « genre ailé » et auxquelles le livre se réfère ultimement et comme ironiquement, pied de nez à notre pesanteur, à notre gravité. « Voir le monde comme seulement on le voit lorsque l’on prend son vol », tel est l’objectif à peine paradoxal de Toucher terre, comme si lâcher était l’indispensable complément de prendre ou saisir, comme si perdre était le couronnement de posséder.

Pascal Gibourg - 10 avril 2012

[1Me revient cette formule de Michel Foucault, extraite des Sept propos sur le septième ange : « L’origine du français, ce n’est point pour Brisset ce qui est antérieur au français ; c’est le français jouant sur lui-même, et tombant là, à l’extérieur de soi, dans une poussière ultime qui est son commencement. »