Aimer toujours plus qu’on ne peut aimer


























Simon Hantaï, Écriture rose (détail)
(C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN - @Droits réservés

Cf Hélène Cixous, Le Tablier de Simon Hantaï
Galilée, 2005. Sources image et texte
Hélène Cixous sur remue.net


Dominique Fourcade sur remue.net

Dominique Fourcade manque P.O.L. 2012

lire sur le site de l’éditeur



Entretien avec Dominique Fourcade : vidéo de Jean-Paul Hirsch

Les phrases ci-dessous en police rose fuchsia sont des retranscriptions de manque.
L’enregistrement ci-joint en fin de chronique est une lecture de la page 49 du livre.
Relativement aux deux reproductions des tableaux de Matisse Intérieur bocal de poissons rouges, 1914 et Poissons rouges et palette, 1914, écouter Cécile Debray à l’occasion de l’exposition Matisse paires et séries au Centre Georges Pompidou
et lire Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, Hermann, 1972, Texte, notes et index établis par Dominique Fourcade.

L’expérience d’être le lecteur sans nom d’une page qui nomme les choses
est une des grandes expériences de la vie.

Comme s’il était interdit, ou irréalisable, d’écrire sur quelqu’un qu’on a beaucoup aimé.
Ou comme si, rendant toute chose plus aigüe encore que l’expérience de la vivre,
l’écriture réinitialisait le processus de la présence, et donc celui du deuil,
à un degré insupportablement douloureux.

Dominique Fourcade, Citizen Do, P. O. L., 2008, p. 32 et p. 31

Chants de la terre [2]

aimer toujours plus qu’on ne peut aimer au risque d’y perdre l’amour


Dire certaines choses sur la manière d’aimer un ami demande d’attendre le jour où il est mort. Le chant des giboulées est tenace ce printemps. Lui-même, le peintre, le danseur, la chorégraphe, le poème, le galeriste, l’ami vivant surprenant rassurant −déchirant parfois glisse sur la surface de la terre. Pourtant la pluie dure moins longtemps que la mort. Pourtant la terre n’aspire plus. Tant mieux la matière flottante concède les amis à perpétuité. La dérive d’une disparition n’est rien devant ce que devient l’écriture.

je suis au régime de ton temps
ils étaient treize


À fond la voix, à mot à mot, à murmure, à portée de do d’en haut, à deux silences, à ventre à terre, à trot très “tròt” et à bribe abattue, à toute vitesse d’intempérance qui pénètre la page d’une écriture rose qui fait nœud sans lasso, à pour de vérité et pour tout en même temps, les choses sont des morts. Le poème élégiaque élastique des formes et les découvre du linge de corps. Le métier est de dire nu. La disparition annonce le retour de l’ami maintenant dans un ressassement d’indigo et dans un mouvement d’acoustique.

les murs tapissés de liège
le manque absolument

manque mouille la page. À la manière de la pluie sur le chantier de fouilles, les larmes donnent du relief aux mamelons et des noms à la jouissance. L’absence laisse travailler la beauté, un lilas passe d’un corps à un autre. La fleur n’aime tant rien que la différence d’âge entre les sépultures. Il y a un courant sans cesse interrompu par des mottes de terre. Elégies, oraisons, treize poèmes adressés aux amis morts, peine de deuil n’est pas peine perdue. « Tu m’as écrit un bien beau livre » disent à l’ami Dominique Fourcade, Simon Hantaï, Stacy Doris, Pina Bausch, Merce Cunningham, Jean Fournier, Bernard Malle Ex libris amicitiae.

la mort est une électricité continue
et puis tout juste sortir un lilas du ciel noir

Le mort trottine devant le mot peu disert mais qui va de l’avant. Le poème repasse en tête. Il prend l’allée claquemurée du chant des morts et s’autodétruit n’est-ce-pas pour faire le pas quand même. La production de son présent donne voix au porge pleurant. Tout mot d’amour est une expérience de bouches. Des espacements entre des traits qui sont des sons et des défaits de scabieuses répandent le trépassé au futur immédiat. Entre "mort" et "mot" la différence d’un ai[R] de circonstance.

leurs lèvres à mots, leurs yeux à mots, leurs voix à mots
cette corpulence

Un album de timbres de voix, de relations résonnantes, d’instants tonnant du passé, de sensations "ostensiblement", de figures éclatées et de lignes vibrantes ne fait pas une relique, il fait un poète vivant. Le gisant murmure les paroles qui passent en surface. Une main de désir pose sa paume à plat sur la bouche muette mais les sculptures de terre s’ouvrent d’un même chœur au chant. Le son prend forme là où la forme trouve son son.

quant à sa voix, en partage, ou en solitude,
son timbre son phrasé sa dictée étaient inoubliables

L’artiste n’est pas entré dans son tableau comme le fameux peintre chinois, il sort indéfiniment de la maison des morts pour revenir à la rencontre du poème et venir à la rencontre du lecteur −la lectrice. Les rêves dansant d’une élégie, le constat d’abandon d’une oraison funèbre, l’art d’aimer au présent éternel, redonnent sens et sons aux morts. Dans le livre tous les amis dansent ensemble. Leur grand œuvre commun et partagé mène le bal.

le temps de me sentir lié pour la vie
manque te ramène à moi

MELODIE DER DINGE

MP3 - 954.3 ko


Catherine Pomparat - 8 mai 2012