Les Inaperçus

Eric Pessan & Mikaël Lafontan : N (parution le 18 mai 2012) / Marie Chartres & Akin Cetin : Immense et rouge (Les Inaperçus, mai 2012)

Le silence n’existe pas. C’est une illusion qui ne trompe que les habitués des bruits urbains et mécaniques. La forêt respire. Son pouls froisse les feuilles, fait grincer les branches, craquer les bois et goutter la rosée. Le ventre de la forêt se soulève et la canopée se balance en gémissant. Des centaines et des centaines de bruits repoussent le silence : pattes d’animaux, chants d’oiseaux, cours d’eau, vents, fruits trop mûrs percutant le sol, milliers de battements d’ailes ou vibrations d’élytres. Le faux silence sylvestre est un tumulte de mandibules, de grattements, de cris, de sifflements, de feulements, d’appels, de ruts, de courses-poursuites, d’accouplements et de mises à mort. Les habitants de la forêt ne s’occupent qu’à se battre, se tendre des pièges, se bouffer, agonir, s’envoler,
détaler, creuser, se dissimuler. Partout des sucs rongent, des cornes se heurtent et perforent, des mâchoires rongent. Rien qu’au bruit, j’ai appris à décrypter les drames de la forêt. La forêt est vacarme. (Eric Pessan, N)

Les Inaperçus, c’est une jeune maison d’édition fondée par Mathilde Levesque et Frédérique Breuil, dont le propos est d’associer à chaque livre un(e) photographe et un(e) auteur(e).
Ces deux parutions inaugurales sont somptueuses, et les deux duos conviés accueillent deux auteurs dont remue.net suit attentivement le travail : Eric Pessan (membre de notre comité de rédaction), et Marie Chartres. Chacun a produit un texte au format novella, une soixantaine de pages, assorties d’une grosse dizaine de photographies couleur. L’objet est dans chaque cas fort plastique, conçu avec soin, tant la mise en page que dans le « posé » des images. On songe au remarquable travail des éditions du chemin de fer, avec plaisir – d’autant qu’il ne s’agit pas d’une copie, ces objets-livres se détachent par des options de conception : papier semi-mat, photographies plutôt que peintures, pas en pleine page mais bordées de blanc. Une forme de splendeur glacée, un parti pris osé – mais l’on comprendra, à la lecture, que ce confort maximal de l’œil facilite l’appréhension de ces fictions délicates et amères : dans les deux cas considérés, ça coupe.

Ces deux novellas, certes distinctes en rythme comme en voix, ont un commun principe de construction : les photos ne sont pas plus illustratives du texte que l’inverse. La fiction chemine entre les images, elle en est le hors-champ.
Les deux récits se situent hors d’une linéarité « classiquement » romanesque, les faits et informations nous sont livrés de façon fragmentaire. Avançons, à tâtons, dans un album photo ouvert, au lecteur/regardeur d’y percer une voie, sinueuse – l’album photo, d’ailleurs, est aussi un objet présent et important dans N, de Eric Pessan. Les deux livres se tiennent en lisière : en lisière du « normal », en lisière du monde ordinaire, en lisière des villes et villages et de leur fausse quiétude.

« Le photographe avait demandé aux mariés de se rapprocher un peu.

Mais rien n’allait.

Décidément rien n’allait.

Il avait fallu redresser le voile de la mariée, ajuster la cravate de l’époux et ensuite le photographe leur avait demandé un air un peu plus joyeux, ce serait possible pour vous, ce serait possible, vous croyez ?
Elle ne comprenait pas ce que pouvait être un air joyeux, son esprit marchait en babil, comment fait-on, comment fait-on ? Alors qu’elle n’avait qu’une seule envie : gaver le silence jusqu’au trop-plein, que ça dégorge de mutisme, d’absence et de trous noirs, une écume de blanc silencieux à ses lèvres de rouge mariée »

(Marie Chartres, Immense et rouge)

La femme au centre de Immense et rouge, terrifiant récit de Marie Chartres, avance dans une vie aux bords émoussés, glissants : une traversée d’états limite, où se mêlent passé et présent, souvenirs dramatiques et visions fulgurantes. L’origine en est un drame dont on ne dira rien (dont tout ne nous est pas dit, du reste). Bascule, eaux troubles, portées par une langue forte, véritable fabrique d’images, de couleurs. Et les images, magnifiques, de Akin Cetin (en photo volée ci-dessus), ouvrent des lignes de fuite aux consciences de lecteur, n’illustrent pas, c’est heureux, car tout eût put aisément, dès lors, basculer dans le trop-plein, dans le pathos. Les questions demeurent ouvertes, la douceur reste un possible – du texte sont préservées les heureuses ambigüités.

J’observe une fourmi escalader une écorce et je me demande ce qu’elle sait de l’arbre. (Eric Pessan, N)

N, de Eric Pessan est une marche, une longue, mystérieuse, marche déboussolée, aux airs apocalyptiques. Un fils et son père traversent une forêt sans nom, sans autre but que de : fuir, fuir la compagnie des hommes, fuir aussi des souvenirs (dont certains nichent dans les photographies de Mikaël Lafontan, comprend-on, peu à peu), fuir un passé dont on ne saura que des bribes, via la conscience du jeune garçon, de ce poignant enfant sauvage, livrée en très juste économie de moyens.
On sait que ce format court convient bien à Eric Pessan, on sait aussi son goût et son habileté au travail avec des plasticiens (qu’on se remémore ses travaux aux suscitées éditions du Chemin de fer, mais aussi Sage comme une image, son livre en collaboration avec Françoise Petrovitch aux éditions du Temps qu’il fait), et s’il est malaisé de prononcer des verdicts sur le chemin des auteurs lorsqu’il est en cours, ce chemin (et encore moins d’y établir des classements), on a dans ce livre la sensation d’une étape importante.
Quelque chose est atteint, quelque chose a trouvé place, une musique de silence, au bon volume, au bel endroit, qui permet l’impossible.

À suivre de près.


Eric Pessan & Mikaël Lafontan : N (Les Inaperçus, mai 2012, ISBN 978-2-9541260-1-2).
Marie Chartres & Akin Cetin : Immense et rouge (Les Inaperçus, avril 2012, ISBN 978-2-9541260-0-5).
Le site de la maison d’édition.
À l’écoute : Marie Chartres lit un extrait de Immense et rouge sur remue.net ; Eric Pessan lit un extrait de N sur le site des Inaperçus.

Guénaël Boutouillet - 16 mai 2012